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Tadjikistan : la Chine continue de s’implanter dans le Pamir

Avec la construction d’un aéroport au cœur du Pamir, la présence chinoise au Tadjikistan s’intensifie. Synonyme d’opportunités économiques pour la plus pauvre des républiques centrasiatiques, elle révèle la volonté de Pékin d’accroître son contrôle sur les espaces qui jouxtent ses frontières. Côté tadjik, le pari chinois est à double tranchant.  

Novastan reprend ici et traduit un article publié initialement le 7 mars 2020 par le média centrasiatique Central Asian Analytical Network.

Depuis peu, l’implication chinoise dans le développement des infrastructures et de la sécurité du Tadjikistan, notamment dans la région autonome du Haut-Badakhchan, qui abrite le massif du Pamir côté tadjik, est de plus en plus forte. Ces actions représentent une volonté claire pour Pékin de renforcer sa sphère d’influence, un travail lancé depuis plusieurs années.

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Le Pamir, chaîne montagneuse partagée entre le Tadjikistan, l’Afghanistan, le Pakistan et la Chine, est riche de nombreuses ressources naturelles, notamment minérales. Il se trouve ainsi à la croisée d’enjeux économiques et politiques. Pendant la période du « Grand Jeu », au XIXème siècle, il fut le théâtre des rivalités des grandes puissances mondiales – notamment les empires russe et britannique. Contrôler le « Toit du monde » était vu par certains comme un moyen d’étendre son influence sur tout le continent eurasiatique. Encore aujourd’hui, cette région à la topographie particulièrement inhospitalière représente un défi géopolitique. 

Un aéroport pour mieux relier la région

Lancée le 26 avril 2020, la construction de l’aéroport de Taxkorgan, centre administratif du Xian autonome tadjik du même nom, dans le Xinjiang, a constitué un événement majeur pour le Pamir. Situé à 3 094 mètres d’altitude, à proximité des frontières afghane, tadjike, kirghize et pakistanaise, il s’agira de l’aéroport chinois le plus occidental et le plus important de la région. L’entreprise chinoise Shanghai Road and Bridge Group a été chargée de sa construction.

Frontière Chine Tadjikistan Pamir Haut-Badakhchan
Une route longeant la frontière tadjike côté chinois. (illustration)

Grâce à cet aéroport, les concepteurs chinois espèrent faciliter l’accès à cette région et ainsi attirer de nombreux touristes. En effet, ils considèrent que la beauté de la nature et la richesse de la culture tadjike font de la ville une destination touristique en devenir, dont le développement a jusqu’à présent été ralenti en raison du manque de liaisons aériennes et ferroviaires. Situé sur le plateau du Pamir et autrefois étape des Routes de la soie, Taxkorgan (du turc « forteresse de pierre ») est peuplé principalement de Sarykols et de Wakhans, considérés comme des Tadjiks par le Tadjikistan comme par la Chine. Taxkorgan se situe pourtant sur la route du Karakorum, qui suit le tracé de l’ancienne route de la soie de la Chine au Pakistan.

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L’aéroport deviendrait un pilier important du corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), un ensemble de projets d’infrastructures financée par la Chine visant le développement économique du Pakistan. Il sera également intégré au projet des Nouvelles routes de la Soie (Belt and Road Initiative) et devrait ainsi contribuer au développement économique de Taxkorgan et du Xinjiang dans son ensemble. Ce projet pourrait ainsi avoir un fort impact au Tadjikistan, en particulier dans le Haut-Badakhchan. Le directeur adjoint du département de l’aviation civile du Xinjiang estime qu’il « créera un nouveau couloir aérien entre l’Asie centrale et méridionale ».

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Coût du projet : 230 millions de dollars (193,9 millions d’euros). Selon le plan, la piste devrait atteindre 3 800 mètres de long et 45 mètres de large. L’aéroport, doté d’un terminal de 3 000 mètres carrés et d’une aire de trafic à quatre postes de stationnement, pourra accueillir chaque année 160 000 passagers et 400 tonnes de fret.

Selon les plans des autorités chinoises, la construction devrait s’achever au cours du premier semestre 2022. Comme le rapporte le média chinois CGTN, la société de construction chinoise, confrontée à de nombreux défis, n’exclut pas quelques retards liés au coronavirus et à l’altitude, en moyenne de 4 500 mètres dans le Pamir, qui peut être un danger pour les ouvriers. « Je pense que nous accomplirons la mission dans les délais prévus avec un niveau de qualité élevé malgré les défis existants », a cependant affirmé à CGTN le directeur général adjoint du Shanghai Road and Bridge Group, Zhou Yifeng. Selon l’agence de presse chinoise Xinhua, le Xinjiang sera doté d’ici le milieu du 14ème plan quinquennal chinois (2021-2025) de 30 aéroports, ce qui en fera la première région du pays en terme de nombre d’aéroports.

Le potentiel touristique du Pamir

Le potentiel touristique du Pamir et du Haut-Badakhchan, avec leurs panoramas spectaculaires sur une nature vierge, est exceptionnel. Pourtant, le Tadjikistan peine encore à émerger en tant que destination touristique, en particulier auprès des Chinois. D’après les statistiques relayées par le média russe Spoutnik, environ 1,3 million de touristes étrangers ont visité le Tadjikistan en 2019. Il s’agissait principalement de ressortissants ouzbeks (850 000), russes (212 000) et kirghiz (116 000). La Chine ne se trouve qu’à la sixième place de ce classement, pour un nombre total de 20 000 touristes en 2019. À titre de comparaison, selon les données officielles, 33 000 touristes chinois ont visité l’Ouzbékistan au cours des huit premiers mois de 2019 et environ 55 000 se sont rendus au Kazakhstan au cours des trois premiers trimestres 2019. 

Un cyclotourisme dans les montagnes du Pamir (illustration)

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La vétusté des infrastructures tadjikes semble décourager les touristes chinois. Le développement de celles-ci peut être un excellent prétexte pour faciliter la délivrance de visas et développer de nouveaux projets bilatéraux. Le Tadjikistan, bien que confronté à certains obstacles, tels que l’attentat terroriste de juillet 2018 qui avait mené au décès de quatre cyclotouristes dans le Pamir, est théoriquement en mesure de développer son secteur touristique. 

La « puissance d’accroche » remplace la diplomatie d’influence

Plus largement, cet aéroport n’est que la dernière brique d’une politique d’investissements directs développée par Pékin comme une stratégie qui se substitue au recours à la force ou au soft power. Dans un petit État qui peine à attirer les investissements et créer de nouveaux emplois, il est plus facile d’accepter la « puissance d’accroche » chinoise, en contractant par exemple des prêts à long terme avec des taux d’intérêt assez faibles. Les dirigeants d’Asie centrale sont généralement prêts à accepter aveuglément les règles de Pékin pour conclure des accords qui les place inexorablement sous sa domination économique et politique.

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Selon la Banque mondiale, la part de la Chine dans les investissements directs étrangers au Tadjikistan était de 75 % en 2019. D’après les statistiques du ministère des Finances du Tadjikistan relayé par Radio Ozodi, la branche tadjike du média américain Radio Free Europe, la dette de Douchanbé envers la Chine avoisine actuellement 1,1 milliard de dollars (920 millions d’euros), soit la moitié de la dette extérieure du pays. Plus de 400 entreprises chinoises sont aujourd’hui présentes au Tadjikistan, ce qui fait de la Chine le principal exportateur et contributeur fiscal. 

Tadjikistan Douchanbé Palais Présidentiel
Le palais présidentiel à Douchanbé (illustration)

La société chinoise TBEA a construit au cours des dernières années cinq lignes électriques à haute tension qui ont permis de relier certaines régions au réseau national tadjik. Après de nombreux hivers de pénurie d’énergie, ces travaux effectués par Pékin paraissaient nécessaires pour les habitants. En outre, les Chinois ont construit une centrale thermique à Douchanbé (centrale thermoélectrique « Douchanbé 2 »), en échange de quoi le Tadjikistan a cédé à la Chine l’exploitation des mines d’or de Verkhny Koumarg et Douobat, dans la province de Soughd.

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Le Pamir, dont les gisements de pierres précieuses se trouvent principalement dans le Haut-Badakhchan, est devenu un puits de ressources pour l’économie chinoise. Pourtant, le taux de pauvreté atteint près de 40 % dans le Haut-Badakhchan, contre environ 30 % dans les autres régions du pays.

Accords opaques dans les mines du Pamir

Les récents accords miniers conclus par la Chine dans la province se distinguent par leur opacité. Un contrat signé en juin 2019 par les autorités tadjikes et la société chinoise Kashgar Xinyu Dadi Mining Investment Limited concernant une licence d’exploitation du gisement d’argent de Yakdjilva, dans le district de Mourghab, quatrième plus importante mine d’argent au monde, attire l’attention.

D’une part, les détails de cet accord sont encore tenus secrets, ce qui alimente rumeurs et spéculations. D’autre part, la mine sera exploitée pendant sept ans par la société chinoise S.A. MINERALS, qui a estimé les réserves à 113 tonnes et s’est déclarée capable d’extraire 40 tonnes de métal chaque année. Or, les autorités du Haut-Badakhchan ont pour leur part estimé ces réserves à 415 tonnes, ce qui a suscité des débats houleux. Qui plus est, le gouvernement tadjik a exonéré l’entreprise chinoise d’impôt sur le revenu, sur la TVA et sur les droits de douane lors de l’importation des équipements et des matériaux nécessaires. Selon la Kashgar Xinyu Dadi Mining Investment Limited, la mine emploie 106 personnes, décrit Radio Ozodi, dont 70 Chinois et 36 Tadjiks.

Un chiffre qui se retrouve au niveau national. Sur les 7 500 à 8 000 allocations octroyées à des travailleurs expatriés au Tadjikistan, 90 % le sont à des Chinois. Les investissements chinois dans les républiques centrasiatiques profitent très peu aux habitants en termes d’emploi et de retombées économiques, ce qui est régulièrement dénoncé et provoque parfois des soulèvements populaires. 

Coopération militaire et stratégie régionale 

Sous couvert de lutte contre le terrorisme, le Tadjikistan a également amorcé une coopération active avec la Chine pour protéger sa frontière avec l’Afghanistan. Dès 2004, la présence de gardes-frontières russes dans la région du Haut-Badakhchan avait poussé Pékin à réagir, estimant inadmissible la protection d’une de ses frontières par des troupes étrangères, invoquant le droit international et bloquant ainsi la route Douchanbé-Khorog-Koulma. Une décennie après le départ des Russes, une rumeur a commencé à courir en 2019, selon laquelle une base chinoise avait été établie dans le district de Mourghab, au Tadjikistan, près du point d’entrée afghan vers le corridor de Wakhan. Les habitants du district ont par ailleurs confirmé que des centaines de soldats chinois étaient en service à Mourghab.

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En 2016, le territoire du Haut-Badakhchan a été choisi pour mener des exercices conjoints de grande envergure des forces armées tadjikes et chinoises. En 2019, la tenue régulière d’exercices militaires menés avec la Chine afin de « coordonner les actions à la frontière et de lutter contre le terrorisme » témoigne de la pérennité des intérêts stratégiques de la Chine dans le Pamir. 

Camions Chine Pakistan Pamir
Des camions attendent d’être contrôlé pour traverser la frontière sino-pakistanaise. (illustration)

Pékin fournit en outre une assistance technique, financière et humaine pour construire trois commissariats militaires, quatre régiments, quatre quartiers généraux et une base d’entraînement pour les forces stationnées à la frontière. Par ailleurs, la Chine a alloué pas moins de 345 millions de dollars à la construction de nouveaux bâtiments  officiels. En parallèle, le géant chinois Huawei est responsable de la mise en œuvre du projet « ville sûre », qui prévoit l’installation de caméras avec système de reconnaissance faciale dans toutes les grandes villes du Tadjikistan, notamment dans les lieux stratégiques, comme les aéroports et les gares.

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Sur le plan sécuritaire, Pékin considère le Tadjikistan comme un partenaire important dans le cadre de sa stratégie en Afghanistan. La Chine mise sur le Tadjikistan pour former un système régional de sécurité, en promouvant depuis début 2017 le mécanisme quadripartite de coopération et de coordination dans le format « Chine-Pakistan-Tadjikistan-Afghanistan ». Les secrétaires des conseils de sécurité de ces pays se réunissent régulièrement pour discuter de la question afghane. Selon le ministère afghan de la Défense, une nouvelle base militaire a été créée dans la Haut-Badakhchan avec l’appui financier de la Chine.

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Le Tadjikistan sert donc d’arrière-cour à la Chine pour avancer ses pions dans les questions de sécurité en Asie centrale. Cette stratégie chinoise pourrait, à terme, inquiéter Moscou. Officiellement, la Russie ne s’en préoccupe pas, affirmant que le mécanisme quadripartite n’a pas de cadre institutionnel et n’est pas une structure à proprement parler, mais qu’il complète les activités de l’Organisation de coopération de Shangaï (OCS) et de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). Toutefois, la réalité prouve que la Chine n’a pas besoin de cadre institutionnel pour réaliser ses objectifs géopolitiques : l’initiative des Nouvelles Routes de la Soie est en progression constante depuis 2013 et implique des projets dont les objectifs réels sont généralement tenus secrets. A l’inverse, l’OCS, une organisation multilatérale disposant de statuts et d’une structure permanente, ne reste toutefois qu’une alliance politique symbolique, au regard de la faiblesse de ses avancées et projets concrets.

La souveraineté du Tadjikistan en jeu

En 2019, le Tadjikistan a choisi de soutenir la politique répressive de la Chine dans le Xinjiang au Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Cela n’est en rien surprenant au regard de la proximité des régimes politiques tadjik et chinois : l’absence de pluralisme médiatique et le contrôle extrême des activités religieuses en sont des exemples. 

Mais au-delà de leurs similitudes et intérêts communs, ce soutien est indéniablement politique. La dépendance économique du Tadjikistan vis-à-vis de la Chine risque de l’enfermer durablement dans une position de subordination à l’égard du géant voisin. Le Tadjikistan est l’Etat le plus vulnérable de la région sur les plans économique et sécuritaire. Ainsi, si l’influence économique de Pékin est un véritable levier de développement pour Douchanbé, le risque est grand de voir sa souveraineté sérieusement mise en péril.

Rédaction du Central Asian Analytical Network

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

Edité par Guillaume Gérard

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Rheins
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    La Chine toujours la Chine et ses tentacules qui s’allongent de plus en plus. Le Tadjikistan un nouveau Xinjiang ? rien n’est impossible avec la politique d’expansion dans la région.

    23 novembre 2020

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