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Nur-Sultan sans Nazarbaïev : causes et conséquences de la crise actuelle au Kazakhstan
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Nur-Sultan sans Nazarbaïev : causes et conséquences de la crise actuelle au Kazakhstan

Les protestations au Kazakhstan ont montré que le modèle établi dans ce pays est loin d’être parfait. Ses défauts ont provoqué le mécontentement croissant de millions de laissés-pour-compte. Mais ce modèle est tellement ancré dans la structure de la vie économique et politique du pays que le président pourrait difficilement le modifier, même s’il le souhaitait.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 7 janvier 2022 par le média russe Carnegie.ru

Récemment encore, en 2021, le Kazakhstan était considéré comme une autocratie avancée, sorte de modèle que les autres anciennes républiques soviétiques étaient invitées à suivre, et le format kazakh de transit du pouvoir suscitait un vif intérêt à Moscou. Mais dès les premiers jours de 2022, tout a changé : le régime a été confronté à d’énormes manifestations, les plus importantes depuis des années d’indépendance, et a été contraint de se tourner vers l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), c’est-à-dire la Russie, pour obtenir de l’aide. Dans le chaos des évènements, il est encore difficile de deviner ce qui en ressortira, mais l’essentiel est clair : l’ère Nazarbaïev au Kazakhstan est terminée.

Explosion des prix du gaz

À l’origine, les revendications ne se rapportaient pas à la politique. Dès les premiers jours de 2022, dans l’ouest du Kazakhstan, à Janaozen, où en décembre 2011 les autorités avaient violemment réprimé les émeutes d’ouvriers de l’industrie du pétrole, ainsi que dans d’autres villes de l’oblys de Manguistaou au sud-ouest du pays, les gens sont descendus dans la rue pour réclamer une baisse du prix du gaz. Depuis le début de l’année, celui-ci avait doublé en raison des réformes gouvernementales, qui laissaient au marché la libre régulation des prix.

Or, le gaz est une question sensible dans l’ouest du Kazakhstan, où plus de 90 % des véhicules fonctionnent au gaz de pétrole liquéfié (GPL) et où 70 % des ménages l’utilisent pour cuisiner. La menace d’une crise du carburant dans le pays semblait évidente avant même les manifestations. Ainsi, le président, Kassym-Jomart Tokaïev, a abordé le sujet à l’été 2021 et a donné instruction aux organismes gouvernementaux de prendre les mesures nécessaires.

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Lors de la journée du 3 janvier 2022, avec l’aide des réseaux sociaux, les manifestations ont embrasé tout le reste du pays, ce qui était également prévisible. En effet, si les manifestations anti-chinoises de l’automne 2019 avaient par exemple commencé dans les régions frontalières de la Chine, elles s’étaient rapidement propagées dans tout le pays, et des slogans politiques avaient bientôt fleuri parmi les slogans anti-chinois. Ces manifestations, nées dans la région traditionnellement turbulente de Manguistaou, n’ont donc été que l’étincelle qui a mis le feu à une poudrière nationale.

Une situation économique mise à mal par la pandémie

La principale raison de ces manifestations est la situation financière d’une grande partie de la société kazakhe, en nette dégradation depuis deux ans. Il suffit de regarder les chiffres officiels de l’inflation : en 2020, elle s’est élevée à 7,5 %, et en 2021, elle a déjà atteint 8,9 %. L’inflation concernant les denrées alimentaires est encore plus élevée : 11,3 % en 2020 et 10,9 % au cours des 11 premiers mois de l’année 2021. En 2020 également, le volume des crédits souscrits par les particuliers a constitué un record : par rapport à 2019, année de référence prépandémique, le montant des crédits souscrits par la population a augmenté de 12,3 %.

Le marché du travail n’a pas été épargné par la pandémie de Covid-19. Le nombre de chômeurs officiellement enregistrés a augmenté de 12 % rien qu’en 2021, selon l’enquête express de l’Union économique eurasiatique (UEE). L’âge moyen de la population du Kazakhstan est inférieur à 32 ans. Les migrants internes, pour la plupart des hommes jeunes venus des provinces pour travailler dans les grandes villes, sont les plus mal lotis. Beaucoup d’entre eux ont perdu une part considérable de leurs revenus en raison des confinements soudains. La chute simultanée des prix du pétrole au cours du premier semestre 2020 a réduit les recettes budgétaires, de sorte que les possibilités économiques du gouvernement de surmonter le mécontentement étaient limitées.

Almaty, centre des manifestations

La principale destination des migrants internes au Kazakhstan, en dehors de la capitale Nur-Sultan, est Almaty, la capitale économique au sud du pays. Rien d’étonnant, donc, à ce que la ville soit devenue le centre des manifestations. À ce titre, elle fait honneur à sa réputation contestataire, elle qui compte en son sein de nombreux étudiants à l’esprit libéral et bien moins de citoyens a priori fidèles au gouvernement qu’à Nur-Sultan, ville de fonctionnaires, d’agents de sécurité et d’employés d’entreprises publiques. Entre 2018 et juin 2021, pas moins de 1 300 actions ont eu lieu au Kazakhstan, la plupart à Almaty. Outre les manifestations, l’afflux de nouveaux arrivants dans la ville a entraîné une hausse de la criminalité : de 2007 à 2017, le nombre de crimes enregistrés à Almaty a quadruplé.

Lire aussi sur Novastan: Les manifestations à Almaty, point clé des troubles au Kazakhstan

La radicalisation rapide de la protestation et le recours à la violence s’expliquent sans doute par le nombre important de jeunes hommes en colère, qui ont de moins en moins à perdre. Tandis que le président kazakh s’adressait aux manifestants de Janaozen en promettant de résoudre leurs problèmes, la tension continuait de monter à Almaty. Des escarmouches se sont produites entre les forces de sécurité et la foule, et les actes de pillage, qui semblent majoritairement avoir été perpétrés par de jeunes immigrés pauvres et en colère, se sont multipliés dans toute la ville.

La suite des évènements a été plus confuse, car les autorités ont coupé par intermittence les réseaux Internet et de téléphonie dans tout le pays, les opérateurs de téléphonie mobile parlant de « prévention du terrorisme ». Pendant ce temps, à Almaty, les pillages se sont poursuivis dans des magasins d’armes et des supermarchés. Des distributeurs automatiques de billets ont été vidés, des voitures incendiées et des blindés militaires saisis. Les manifestants ont pris d’assaut l’akimat, le bureau de l’administration, le bureau du procureur, les studios de télévision et d’autres institutions, dont la plupart ont été pillés, vandalisés et incendiés. L’aéroport d’Almaty a également été contrôlé pendant quelques heures.

Une minorité radicale devenue visage des manifestations

À Almaty comme dans les autres villes, les radicaux étaient en minorité parmi les manifestants, la plupart d’entre eux préférant éviter le recours à la violence. Mais ce sont pourtant les radicaux, armes à feu en mains, qui sont devenus le visage des manifestations. De nombreuses vidéos circulent sur les réseaux sociaux, où l’on peut voir des mitraillettes distribuées aux manifestants depuis le coffre d’une voiture. Des dizaines de victimes sont à déplorer.

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Le président kazakh affirme que ces manifestants radicaux ont été financés depuis l’étranger, sans pour autant accuser de pays en particulier. Une commission d’enquête sur les évènements actuels a été annoncée dès le 6 janvier, mais il est peu probable qu’elle apporte une réponse objective à la question de savoir si les manifestations étaient entièrement spontanées ou si elles étaient organisées de l’intérieur ou de l’extérieur.

Le ton du président, qui, dans son discours à la nation du 7 janvier, anticipait déjà les conclusions de l’enquête et rejetait la responsabilité des actions prétendument bien coordonnées sur un centre de commandement unifié et des forces étrangères, montre que les conclusions de la commission conviendraient au régime, ou plutôt au président lui-même, dont le rôle dans le système de pouvoir kazakh a radicalement changé au cours de cette semaine.

De Noursoultan Nazarbaïev à Kassym-Jomart Tokaïev

Si la situation au Kazakhstan est encore difficile à prévoir, il semble que jusqu’à présent, ce soit le président Kassym-Jomart Tokaïev qui ait le plus profité de la crise actuelle. Il y a quelques jours encore, il n’était que le Petit Poucet du tandem qu’il forme avec Noursoultan Nazarbaïev, 81 ans, premier président et leader incontesté. Kassym-Jomart Tokaïev, 68 ans, a pris les rênes du pouvoir en 2019 à la suite de l’opération de succession lancée par Noursoultan Nazarbaïev peu après la mort du président de l’Ouzbékistan voisin, Islam Karimov, en 2016.

L’une des filles d’Islam Karimov, Goulnara Karimova, arrêtée durant la présidence de son père, purge une peine de prison et son autre fille, Lola, et son mari ont fui le pays en se débarrassant de tous leurs biens. Après avoir constaté les conséquences du décès soudain du dirigeant autoritaire sur son héritage et sa famille, Noursoultan Nazarbaïev avait commencé les préparatifs pour transférer le pouvoir de manière contrôlée.

La première étape avait été la nomination à la tête du Comité de sécurité nationale (KNB) de Karim Massimov, le membre le plus fiable et le plus compétent de l’équipe présidentielle, qui avait auparavant dirigé le gouvernement et l’administration présidentielle pendant de nombreuses années. Malgré la confiance de Noursoultan Nazarbaïev, Karim Massimov n’a pas été envisagé pour lui succéder, car l’opinion publique kazakhe est convaincue qu’il est ouïghour et pas complètement kazakh. Cela faisait de lui le candidat idéal pour superviser la transition en dirigeant le service spécial le plus puissant du pays : le Comité de sécurité nationale du Kazakhstan, copie presque conforme du KGB soviétique, combinant les fonctions du FSB et du SVR russes.

Après de longues hésitations, le choix de Noursoultan Nazarbaïev s’était porté sur Kassym-Jomart Tokaïev, un diplomate de carrière, certes plus tout jeune. Également très loyal et intelligent, il avait passé de nombreuses années loin du Kazakhstan et n’avait donc pas d’équipe gouvernementale à proposer qui soit susceptible de représenter une menace pour le président Nazarbaïev.

Un tandem rompu

Après avoir choqué la nation en démissionnant de sa fonction présidentielle en 2019, Noursoultan Nazarbaïev avait conservé la mainmise sur les leviers de pouvoir formels et informels. La loi sur le statut du premier président lui procurait des garanties de sécurité personnelle, tandis que la présidence du Conseil de sécurité lui conférait d’énormes pouvoirs. Ainsi, il était non seulement libre de fixer les objectifs stratégiques, mais aussi d’opposer son veto à de nombreuses décisions de son successeur. Cette structure était complétée par Karim Massimov à la tête du Comité de sécurité nationale et par une cohorte d’autres fonctionnaires nommés par Noursoultan Nazarbaïev et ayant conservé des postes clés du pouvoir.

Ce tandem à la tête de l’État kazakh a fonctionné sans crise notable pour les observateurs extérieurs. Bien que les experts aient noté une croissance des tensions entre Ak-Orda, où se sont installés le président kazakh et son administration, et la bibliothèque Nazarbaïev, où Elbasy – le leader de la nation – et ses plus proches collaborateurs ont emménagé.

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Les manifestations de ces dernières semaines ont fondamentalement changé cette équation. En quelques jours, Kassym-Jomart Tokaïev a brisé les fondations du double gouvernement. Tout d’abord, le gouvernement d’Askar Mamine, l’un des personnages influents de l’ère Nazarbaïev, a été démis de ses fonctions. Cette démission était réclamée depuis longtemps au Kazakhstan, mais Noursoultan Nazarbaïev s’y était toujours opposé. Ensuite, Kassym-Jomart Tokaïev a lui-même pris la tête du Conseil de sécurité, déclarant au passage lors d’un discours à la nation organisé dans l’urgence : « En tant que chef d’État et désormais président du Conseil de sécurité, j’ai l’intention d’agir avec la plus grande fermeté. »

Éviction des personnalités clés

Le 5 janvier dernier, le coup de grâce a été donné lorsque Karim Massimov a à son tour été démis de ses fonctions. Yermek Sagimbaïev, à la tête du service de sécurité personnel du président kazakh jusqu’à l’été dernier, a alors été nommé responsable du Comité de sécurité nationale. Le neveu de Noursoultan Nazarbaïev, Samat Abich, l’influent chef adjoint du Comité de sécurité nationale, a également été limogé.

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Après avoir évincé des personnalités clés, le président Kassym-Jomart Tokaïev a poursuivi le nettoyage de son administration en écartant des cadres de l’ère Nazarbaïev, comme, dès le 6 janvier, Kaïrat Kelimbetov, président de l’Agence pour la planification stratégique et les réformes du Kazakhstan, qui avait par le passé dirigé la Fondation Samrouk-Kazyna, l’administration présidentielle et la Banque centrale du Kazakhstan et travaillait ces dernières années à la réalisation du rêve de Nazarbaïev : construire le Singapour kazakh.

Kaïrat Kelimbetov a toutefois conservé son poste de directeur du Centre financier international d’Astana. De même, au cours des derniers jours, plusieurs avions privés ont quitté le Kazakhstan. L’ancien président lui-même n’est plus apparu en public depuis le 28 décembre, lorsqu’il s’était rendu en tant que président honoraire de l’Union économique eurasiatique (UEE) à Saint-Pétersbourg pour rencontrer Vladimir Poutine.

Un nouveau Kazakhstan

Si Kassym-Jomart Tokaïev est pour l’instant le principal bénéficiaire de la crise, cela ne signifie pas qu’il l’a orchestrée. Le président a plutôt profité d’une occasion inattendue pour concentrer le pouvoir entre ses mains. En outre, il s’est débarrassé d’éléments restés fidèles à son prédécesseur et susceptibles de nuire au régime au pouvoir et à l’État kazakh. La décision du président kazakh de faire appel à ses alliés de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), principalement aux forces de sécurité russes, pour reprendre le contrôle de la situation semble confirmer que les autorités ont été surprises par cette crise.

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Les autorités kazakhes, incapables de mettre un terme aux troubles dans les grandes villes, ont rejeté la faute sur les terroristes et les radicaux formés par des « forces extérieures ». Cette stratégie a permis à Kassym-Jomart Tokaïev de se tourner vers l’OTSC pour obtenir de l’aide. Dans la nuit du 6 janvier, l’organisation a accepté la demande et, en quelques heures, les premiers vols transportant des troupes russes, biélorusses, tadjikes et arméniennes ont commencé à arriver au Kazakhstan.

Une stratégie risquée

La recherche d’aide extérieure pour résoudre ce qui est essentiellement un conflit interne comporte de grands risques. Chaque année, le sentiment nationaliste se renforce dans la société kazakhe. Les opposants du président pourraient considérer cet appel à l’intervention de militaires russes comme une tentative du président de maintenir son régime sous la coupe de Moscou. Des voix se sont déjà élevées en ce sens au Kazakhstan, ainsi que parmi la diaspora kazakhe en Russie.

Pourquoi Kassym-Jomart Tokaïev a-t-il pris un tel risque ? Peut-être qu’après avoir vu des images de militaires et de policiers démoralisés, Ak-Orda doutait de pouvoir compter sur suffisamment de personnes capables de rétablir l’ordre, notamment lors du changement de commandement des services de sécurité. Dans ce contexte, demander l’aide de l’OTSC semblait moins risqué que de perdre le contrôle d’Almaty et d’autres grandes villes.

Reprise du contrôle

Les forces de sécurité kazakhes semblent désormais gérer elles-mêmes les manifestations. Au cours de ces journées, la foule des manifestants s’est sensiblement amincie. Effrayés par la violence, ceux-ci se sont réfugiés chez eux, et seuls les délinquants vraiment désespérés sont restés dans la rue. Techniquement et psychologiquement, il est beaucoup plus aisé pour les forces de sécurité de s’opposer à un petit nombre de manifestants armés que contre des foules de femmes et de jeunes non armés.

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Dès le soir du 5 janvier, les autorités avaient repris le contrôle des principales villes du pays et procédé à des ratissages ciblés à Almaty et dans d’autres grands centres de protestation. Peut-être qu’avec un peu plus de temps, la décision de se tourner vers l’OTSC n’aurait pas été nécessaire.

Si la tendance du 6 janvier se confirme et que les forces de sécurité locales reprennent le contrôle du pays avec une aide minimale de leurs collègues de l’OTSC, nul doute que les militaires russes, notamment, rentreront rapidement chez eux, comme ils l’avaient dit avant le début de l’opération. En tout cas, dès le 7 janvier, le président kazakh avait déclaré que les militaires de l’OTSC assumeraient les fonctions auxiliaires de garde et de couverture, et s’occuperaient « des bandits et des terroristes » uniquement avec les cadres locaux.

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Dans ce scénario, le président Kassym-Jomart Tokaïev et le Kremlin sortent tous deux gagnants. Le chef de l’État kazakh montre en effet à ses concitoyens, à l’élite, aux voisins et au monde entier qu’il peut établir des relations pragmatiques avec le Kremlin, qui lui permettent à la fois de demander l’aide de l’armée russe tout en décidant de son renvoi lorsqu’elle n’est plus nécessaire.

La position de Moscou renforcée

La Russie, pour sa part, va résoudre plusieurs problèmes à la fois. Tout d’abord, elle maintient ses bonnes relations avec le Kazakhstan, qui représentent l’un des intérêts fondamentaux de sa politique étrangère et dont les besoins justifient les moyens. Si, en plus, ce résultat est obtenu sans sacrifier le moindre soldat russe, c’est encore mieux. D’autre part, elle renforce la crédibilité de l’OTSC, qui avait été ébranlée par les récents évènements au Kirghizstan et au Haut-Karabagh.

Si beaucoup pensaient jusqu’à récemment que l’organisation et ses forces collectives de réaction rapide n’existaient que sur papier, ils les ont maintenant vues en action. Et le caractère formellement multilatéral de l’opération semble encore plus efficace que si l’armée russe devait agir seule.

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De plus, une aide efficace des alliés et leur retrait rapide renforcent la position de Moscou au sein de la nouvelle génération de la bureaucratie kazakhe, sur laquelle le président kazakh s’appuiera de plus en plus. De nombreux fonctionnaires actuels de moins de 50 ans ont encore été élevés dans une culture postsoviétique, mais ont été formés en Occident ou en Asie et ne considèrent donc pas le Kremlin comme le seul partenaire prioritaire. Enfin, la réussite de l’opération prouvera que seule la Russie peut jouer le rôle de garant externe de la sécurité en Asie centrale et que ni les visites de généraux américains dans la région ni les avant-postes chinois dans les coins reculés du Tadjikistan ne peuvent bousculer cette réalité.

Fin de lère Nazarbaïev

Quant au Kazakhstan lui-même, le principal résultat des évènements actuels, quel que soit leur dénouement, est la fin de la longue ère Nazarbaïev. L’héritage ambigu du chef d’État, qui a dirigé le pays depuis la fin de l’époque soviétique et construit le modèle actuel pendant plus de 30 ans, reste à analyser par les historiens. Deux éléments de cet héritage sont et resteront importants.

Tout d’abord, le système construit par Noursoultan Nazarbaïev a permis de maintenir intacte l’élite en général, entraînant une lutte inévitable pour le pouvoir et l’argent. Pendant l’ère Nazarbaïev, des conflits se sont produits, dont certains très graves. Ainsi, l’ancien gendre du président, Rakhat Aliev, qui s’était disputé avec son beau-père, avait trouvé la mort dans une cellule de prison à Vienne dans des circonstances mystérieuses.

Pourtant, le spectre d’une guerre civile semble moins probable aujourd’hui qu’une transition relativement douce d’un système dont Noursoultan Nazarbaïev est le centre à un système gravitant autour de Kassym-Jomart Tokaïev. Presque tous les fonctionnaires actuels ayant le rang de vice-ministre ou plus ont entamé leur carrière sous pendant l’ère Nazarbaïev.

Quelles conséquences pour les responsables de la sécurité ?

Il est vrai que le discours du 7 janvier de Kassym-Jomart Tokaïev comportait quelques remontrances à l’égard des services de sécurité, ce qui pourrait laisser présager de futures accusations à l’encontre de Karim Massimov et de Samat Abish, laissés tous deux sur le carreau sans que l’on sache encore ce qu’ils sont devenus. Le président a accusé, sans nommer personne, les responsables de la sécurité d’avoir négligé les préparatifs d’une attaque militante prétendument planifiée contre l’ordre national.

Toutefois, Moscou pourrait s’opposer à une purge du cercle restreint de Noursoultan Nazarbaïev, car cela créerait un précédent négatif pour les autres autocraties post-soviétiques. Le président kazakh devra également réfléchir au rôle de certains personnages influents : en 2029, lorsque son deuxième mandat prendra fin, le président aura déjà 75 ans.

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L’un des facteurs importants à prendre en compte pourra alors être la relation chaleureuse de Vladimir Poutine avec Noursoultan Nazarbaïev ainsi que, sur le plan personnel, avec Karim Massimov, qui était Premier ministre du Kazakhstan à l’époque où Vladimir Poutine l’était en Russie sous la présidence de Dmitri Medvedev et a joué un rôle majeur dans la création de l’UEE.

En conclusion

Les manifestations ont souligné les nombreux défauts du modèle kazakh, qui ont mené à l’accumulation du mécontentement chez des millions de personnes qui se sont retrouvées lésées dans la répartition des ressources. Mais ce modèle est tellement ancré dans la structure de l’économie et de la vie politique qu’il est difficile pour un nouveau dirigeant d’en changer, même s’il le souhaitait.

Il est a fortiori peu probable que les dirigeants actuels du Kazakhstan aient un tel souhait : un pouvoir fort centralisé est perçu comme un pilier de soutien du pays, et sa disparition transformerait d’abord le pays en une copie du Kirghizstan voisin, puis à son effondrement.

Les exemples issus de l’espace post-soviétique le montrent bien, les manifestations comme celles qui se sont déroulées au Kazakhstan n’aboutissent pas à des réformes, mais à un durcissement des régimes, que ce soit dans l’immense Russie, avec son héritage impérial, ou en Biélorussie, proche de l’Europe. Le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev a déjà promis de traduire en justice non seulement les terroristes, mais aussi les instigateurs des troubles parmi les militants libéraux et les médias encore libres.

 

Alexandre Gabouïev et Temour Oumarov pour Carnegie

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

Édité par Frédérique Faucher

Relu par Anne Marvau

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