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Biens mal acquis : l’Ouzbékistan décrit l’utilisation des ex-fonds de Goulnara Karimova

Après avoir reçu 10 millions de dollars de la justice française dans le cadre de l’affaire des biens mal acquis de Goulnara Karimova, l’Ouzbékistan a fait le point sur la manière dont ce premier versement va être utilisé, respectant par là son engagement de transparence.

C’est une avancée vers une gestion plus transparente des deniers publics. Le 15 juin dernier, la cheffe des relations publiques du ministère de la Justice, Severa Ourinbaïeva, a fait le point sur l’utilisation qui allait être faite des fonds issus de la vente des biens mal acquis de Goulnara Karimova. La fille de l’ancien président de l’Ouzbékistan Islam Karimov (1989-2016) avait en effet acheté plusieurs biens immobiliers de luxe en France, en utilisant des fonds issus de la corruption. À mesure que les enquêtes se sont multipliées contre elle, ses propriétés ont peu à peu été confisquées, avant d’être mises en vente par la justice française.

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La première à avoir été vendue est son triplex dans un très chic quartier parisien, pour la somme de 12,8 millions d’euros. Le 14 mai dernier, 10 millions de dollars (soit près de 9,2 millions d’euros) issus de cette vente ont été renvoyés à l’État ouzbek. Il s’agissait-là d’une décision historique dans le droit français : jamais auparavant la justice française n’avait redonné à un pays des fonds qui lui avaient été soustraits illégalement. Il y avait à cela une condition : l’Ouzbékistan s’engage à être transparent sur l’utilisation de ces fonds, pour qu’ils ne retombent pas dans les poches d’un particulier. A ce sujet, l’ONG Transparency International France estime que dans la pratique, l’Ouzbékistan a carte blanche. Sara Brimbeuf, chargée de plaidoyer pour cette ONG, déplore ainsi la situation actuelle. « Tout ignorer de l’usage qui sera fait des fonds une fois restitués, rend vains tous les efforts faits durant des années pour identifier ces biens mal acquis, parvenir à une condamnation, puis à une confiscation. […] Nous regrettons que les seules informations sur cet accord viennent de l’Ouzbékistan, pays classé 153ème sur 198 pays dans l’IPC [ndlr : Indice de la perception de la corruption] 2019. »

Des fonds utilisés pour les affaires courantes de l’État ouzbek

Cette volonté de transparence semble cependant être tenue pour le moment. Le site officiel du ministère de la Justice ouzbek a publié le 15 juin dernier un compte rendu qui précise l’usage qui va être fait de ces fonds, mais aussi le travail qu’il reste à accomplir. En effet, de Londres à la côte d’Azur, la liste des ex-pied-à-terre de Goulnara Karimova reste longue. Sans compter les autres biens, notamment les œuvres d’art et les bijoux.

Dans ce compte rendu, le ministère de la Justice rappelait qu’au total, ce serait 1,3 milliard de dollars (soit près de 1,2 milliard d’euros) que l’État ouzbek peut espérer voir revenir dans ses caisses. Mais il s’agit de transactions encadrées, un point que le compte rendu souligne. « Dans le but d’assurer la transparence de la dépense des fonds renvoyés par la France, il est prévu de fournir aux citoyens des informations détaillées aux sujet des projets sociaux et le processus de mise en route. » Il a ainsi été précisé que les fonds iraient dans le budget de l’État et seraient utilisés pour les affaires courantes, notamment des projets sociaux. Si c’est très général pour le moment, des précisions devraient continuer à être données par le ministère de la Justice. En tout cas, cette entrée de capitaux est la bienvenue : le média ouzbek Kun.uz rapporte ainsi que le chef adjoint au ministère des Finances, Cherzod Moukhammedov, a annoncé que cela contribuerait à réduire le déficit du budget de l’État.

La mystérieuse acquisition du triplex des immeubles Walter  

Les 10 millions de dollars transférés à l’Ouzbékistan proviennent de la vente du triplex de Goulnara Karimova, rue du Maréchal Maunoury, dans le XVIème arrondissement de Paris. Il s’agit d’un bien d’exception, situé dans les immeubles Walter, un complexe immobilier construit par l’architecte du même nom en 1931. De style art déco, il est classé au titre des monuments historiques. Mais il brille aussi du fait de ses habitants : Catherine Deneuve, Serge Dassault, Pierre Guerlain, Cyril Astuc… Goulnara Karimova est ainsi venue enrichir l’éclectique liste des célébrités qui y ont vécu.

Map Gulnara Karimova Walter Paris

L’ancien propriétaire de ce triplex est lui-même une célébrité : Arthur, producteur de télévision et homme d’affaires. En 2009, Goulnara Karimova lui achète le triplex pour 31 millions d’euros, plus du double de sa valeur. D’autant plus qu’elle l’achète au moment où le cours de l’immobilier s’est écroulé en conséquence de la crise de 2008. À l’instar des autres biens de Goulnara Karimova en France, il est acheté via plusieurs sociétés civiles immobilières opaques, comme l’a rapporté L’Obs en 2015.

Une vente longue et délicate

C’est en 2013 que la justice française commence vraiment à s’intéresser à cette transaction : une enquête pour « blanchiment en bande organisée » et « corruption d’argent étranger » est lancée en février. En France comme à l’étranger, la situation devient de plus en plus critique pour Goulnara Karimova qui ne parvient pas à se défendre des accusations de corruption et d’extorsion de fonds. Le 5 septembre 2014, le juge financier Serge Tournaire publie trois ordonnances de saisie pénale, ciblant ses trois propriétés en France.  Goulnara Karimova ne les récupérera jamais : jugée coupable, ses biens sont alors mis en vente par la justice française. Aujourd’hui, ni sa propriété à Gassin ni son château des Yvelines n’a trouvé d’acquéreurs : seul le triplex des immeubles Walter a été vendu.

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Mais cette vente a été complexe, la première vente aux enchères n’ayant pas donné suite. Il est en effet cédé une première fois en 2017 à 13,1 millions, mais la vente n’est finalement pas conclue. La justice française doit donc procéder à une nouvelle mise aux enchères, qui cette fois-ci fonctionne. En avril 2019, le triplex est finalement vendu à 12,8 millions d’euros – des sommes très éloignées des 31 millions d’euros déboursés en 2009 par Goulnara Karimova.

La chute de Goulnara Karimova, espoir pour la lutte anti-corruption ou simple changement de clan ?

La chute de Goulnara Karimova est vertigineuse : dans les années 2000, il était envisageable qu’elle récupère le pouvoir après la mort de son père, Islam Karimov. Aujourd’hui, elle purge 13 ans de prison à Tachkent, la capitale ouzbèke. Ce spectaculaire retournement de situation soulève cependant de nombreuses questions, notamment sur la véritable cause de sa chute. Est-ce la conséquence des avancées de la lutte anti-corruption, ou bien a-t-elle été abandonnée par le pouvoir ouzbek ?

À ce sujet, certains sont plutôt pessimistes. C’est le cas de trois chercheurs anglophones, spécialisés dans les affaires de corruption. À la fin d’un rapport d’une centaine de pages sur l’affaire Goulnara Karimova publié en 2017, ils émettent leurs réserves sur les véritables raisons de son arrestation. « Étant donné la nature corrompue du système de justice pénale ouzbèke, nous pouvons affirmer avec confiance que la décision d’arrêter Goulnara Karimova et ses complices n’était pas indépendante, qu’elle n’était pas fondée sur une enquête impartiale supervisée par la police et le procureur. Au contraire, c’était géré au travers du SNB [ndlr : Service National de la Sécurité, les renseignements ouzbeks] et pour des motifs politiques. En outre, au regard de l’état de la justice pénale en Ouzbékistan, ni Karimova ni ses complices n’auront un procès équitable et transparent. […] Le verdict du procès […] aura été décidé en avance, et simplement exécuté par le judiciaire. »

Plusieurs éléments vont dans le sens des chercheurs : la descente aux enfers de Goulnara Karimova, amorcée en 2013, coïncide en effet avec le début de sa brouille avec sa famille. Comme le rapporte RFI, les tensions au sein de la famille Karimov sont devenues publiques en 2013, lorsque Goulnara Karimova a accusé sa mère et sa sœur d’œuvrer contre elle sur Twitter. La même année, Goulnara Karimova perd son poste d’ambassadrice de l’Ouzbékistan auprès de l’ONU comme l’a rapporté le média américain Eurasianet. Déchue de son immunité diplomatique, c’est le feu vert pour les poursuites judiciaires.

Avant sa brouille avec sa famille, la fille de l’ex-dictateur était déjà connue pour gérer ses affaires illégalement. Un document américain confidentiel datant 2011 publié par Wikileaks la décrit ainsi comme une « baronne du vol » détenant des connexions suspectes avec une mystérieuse firme enregistrée en Suisse, Zeromax. Les motifs des poursuites judiciaires n’ont donc jamais manqué, mais elles se sont abattues sur Goulnara Karimova au moment où la famille Karimov a implosé.

Cependant, il faut aussi souligner que cette vision très noire du système judiciaire ouzbek, que développent notamment ces trois chercheurs, est intervenue à un moment où une décision clé devait être prise. En 2017, il s’agissait en effet de trancher :  fallait-il ou non rendre les fonds de Goulnara Karimova à l’Ouzbékistan ? La France et la Suisse ont depuis tranché en la faveur de l’Ouzbékistan. Il s’agit maintenant de voir si la République d’Asie centrale aura véritablement une gestion transparente de ces fonds.

Héloïse Dross
Rédactrice pour Novastan

Relu par Anne Marvau

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