Le projet de centrale nucléaire en Ouzbékistan entre dans une phase de concrétisation avec le lancement de premiers travaux. Malgré ces avancées, son financement et ses modalités de mise en œuvre restent encore partiellement flous.
Le 24 mars dernier, l’agence ouzbèke du nucléaire civil Uzatom et la société publique russe du nucléaire Rosatom ont signé, à Tachkent, deux documents majeurs. Le premier est une feuille de route de coopération, suivie d’un accord entérinant une nouvelle configuration du projet de centrale nucléaire dans la région de Djizak, à environ 200 kilomètres de la capitale Tachkent.
Après avoir été recentré en 2024 vers un modèle reposant exclusivement sur six réacteurs modulaires RITM-200N de 55 mégawatts chacun, le projet évolue désormais vers une configuration hybride, combinant unités de forte et de faible puissance. Concrètement, il ne s’agit plus seulement de multiplier de petits modules, mais d’associer quelques réacteurs de grande capacité à des unités plus modestes, afin d’augmenter significativement la production totale.
Le projet avait déjà essuyé un revirement. En 2018, la société d’État russe Rosatom et le gouvernement ouzbek, alors représenté au plus haut niveau par le Premier ministre Abdullah Aripov, visaient des réacteurs géants VVER-1000 (2 400 mégawatts cumulés), tandis que la fourniture de six petits réacteurs nucléaires avait été évoquée auparavant.
L’accord actuel prévoit une nouvelle configuration de la station : le projet comprendra deux unités de haute puissance basées sur des réacteurs VVER-1000 de génération III + (1 gigawatt chacun) et deux unités de faible puissance équipées de réacteurs RITM-200N d’une capacité de 55 mégawatts, détaille le média Gazeta.uz. La capacité totale de l’installation sera de 2 110 mégawatts.
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Cette évolution a été officialisée lors d’une rencontre entre le directeur de l’agence nucléaire ouzbèke (Uzatom), Azim Akhmedkhadzhaev, et le directeur général de Rosatom, Alexey Likhachev. Ce dernier a salué une « transition vers un nouveau modèle pour la mise en œuvre du projet nucléaire en Ouzbékistan », évoquant également une innovation à l’échelle internationale, aucun projet n’ayant selon lui combiné des unités de formats aussi différents sur un même site.
Selon Gazeta.uz, cette validation institutionnelle s’accompagne désormais du lancement des premiers travaux sur le site de Jizzak, marquant l’entrée du projet dans sa phase de réalisation.
Un projet important pour le secteur énergétique ouzbek
Les autorités ouzbèkes présentent l’énergie nucléaire comme un élément stratégique pour l’avenir énergétique du pays. Face à une consommation électrique en hausse (quelque 78 térawattheures produits en 2023 dont 87 % issus des énergies fossiles) et à une forte dépendance au gaz naturel dont l’Ouzbékistan est devenu importateur net en 2023, Tachkent cherche à diversifier son mix énergétique. Ainsi, afin de sécuriser une production stable sur le long terme, le pays devra produire 117 térawattheures d’ici 2030, et 135 d’ici 2035, selon le gouvernement ouzbek – soit environ 1,7 fois la production actuelle.
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Dans sa stratégie de diversification des partenariats étrangers, l’Ouzbékistan continue néanmoins de s’appuyer fortement sur la Russie dans le secteur nucléaire, un choix qui reflète les équilibres géopolitiques recherchés par le pouvoir ouzbek. En effet, si le développement d’une nouvelle source d’énergie est généralement associé à une plus grande autonomie énergétique, le projet nucléaire ouzbek pourrait également renforcer sa dépendance à Moscou sur le long terme.
Un partenariat structurant avec la Russie
Le recours à Rosatom ne relève toutefois pas uniquement d’un alignement politique. En 2019, les autorités ouzbèkes justifiaient déjà cette orientation par des considérations économiques et technologiques. Comme le rappelle Radio Azattyq , branche kazakhe du média Radio Free Europe, l’ancien directeur d’Uzatom et actuel ministre de l’Énergie, Jourabek Mirzamakhmudov, estimait que les alternatives américaines, chinoises, françaises ou sud-coréennes présentaient davantage de contraintes, qu’il s’agisse de procédures de licences longues ou de technologies jugées encore insuffisamment éprouvées.
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Au-delà de la phase de construction, un partenariat nucléaire implique cependant une coopération de long terme, notamment pour l’approvisionnement en combustible, la maintenance des installations et la formation des ingénieurs. Dans ce contexte, le projet contribue à maintenir une présence industrielle et technologique russe durable en Asie centrale, dans un environnement régional marqué par la concurrence croissante d’autres puissances, notamment de la Chine.
Un projet encore incertain
Malgré les avancées annoncées, plusieurs zones d’ombre persistent autour du projet nucléaire ouzbek, à commencer par la question du financement. La petite centrale est estimée à « moins d’un milliard de dollars« , selon le directeur de la construction du projet, Abdouzhamil Kalmouratov. Celui-ci affirmait en octobre dernier que « ce projet est financé par le budget de l’État. C’est un projet gouvernemental« .
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Quant aux modalités de financement de la grande centrale nucléaire, elles n’ont toujours pas été précisées publiquement.
Le projet soulève également des interrogations sur le plan politique. Contrairement au Kazakhstan voisin, où la question nucléaire a été soumise à référendum en 2024, les autorités ouzbèkes n’envisagent pas de consultation nationale similaire. Toujours selon Radio Azattyq, le conseiller d’Uzatom, Kassym Tokhtakhounov, estimait qu’un tel référendum n’était pas nécessaire au regard de la Constitution ouzbèke, tout en promettant l’organisation de consultations publiques locales.
Renaud Le Gall
Rédacteur pour Novastan
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