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L’histoire comme arme : comment la Russie conteste leur souveraineté aux pays d’Asie centrale

Le média ouzbek Hook se penche sur un ouvrage récemment paru qui décortique l'histoire de l'impérialisme russe. Il y montre que les déclarations de propagandistes du Kremlin remettant en cause la souveraineté des pays d'Asie centrale et du Caucase s'inscrivent dans la continuité de l'histoire russe.

Place rouge
Moscou conteste la souveraineté des Etats d'Asie centrale et du Caucase du Sud (illustration). Photo : W. Bulach / Wikimedia Commons.

Le média ouzbek Hook se penche sur un ouvrage récemment paru qui décortique l’histoire de l’impérialisme russe. Il y montre que les déclarations de propagandistes du Kremlin remettant en cause la souveraineté des pays d’Asie centrale et du Caucase s’inscrivent dans la continuité de l’histoire russe.

En 2026, les nouveaux chantres de la propagande russe ont commencé une nouvelle campagne agressive au service du Kremlin en menaçant la souveraineté des pays du Caucase et de l’Asie centrale. Certains étaient effrayés, tandis que d’autres, non initiés aux traditions politiques de la Russie, étaient surpris.

Pourtant, à la lumière de l’histoire, il s’avère que ce type de récit est en fait le modus operandi de Moscou. L’histoire de l’impérialisme russe est étudiée sous un nouvel angle dans Une civilisation en voie d’extinction, un ouvrage paru récemment.

Des « gros cadeaux »

Les déclarations douteuses de diplomates et de personnalités publiques russes vis-à-vis de l’Asie centrale ne sont pas un phénomène nouveau. En 2020 déjà, le diplomate russe Viatcheslav Nikonov a déclaré en direct sur la chaîne Pervy Kanal, la principale chaîne de télévision nationale russe, que « les territoires du Kazakhstan, ce sont des gros cadeaux de la part de la Russie et de l’Union Soviétique ».

Après quoi le ministère des Affaires étrangères du Kazakhstan a transmis une note à Viatcheslav Nikonov, faisant remarquer que « la recrudescence de remarques provocantes de la part de certaines figures politiques russes à l’encontre du Kazakhstan portaient gravement atteinte à nos relations d’alliance ».

L’Ouzbékistan n’est pas le pré carré de la Russie

En septembre 2023 le député russe Evguéni Fiodorov s’est plaint de la « séparation illégale des Républiques de l’URSS ». Il s’agissait selon lui d’une atteinte à l’intégrité territoriale de la Russie actuelle qu’il faudrait régler en « combattant » les républiques devenues indépendantes. En réponse, les députés ouzbeks ont qualifié Evguéni Fiodorov « d’énième affabulateur » et le député Odiljon Tojiev a fait remarquer que la Constitution, qui prime sur toutes les lois, stipule dans l’article 72 que « chaque république conserve le droit de se retirer librement de l’URSS ».

En novembre de cette même année, l’adjoint de la Douma russe Piotr Tolstoï a déclaré qu’il fallait limiter l’embauche de citoyens issus de pays dont le russe n’est pas une langue officielle. Le député a également souligné que la Russie « souhaitait » que les pays de l’espace post-soviétique enseignent la langue russe et aucune autre, étant donné qu’ils « essaient de supplanter la langue russe par leurs langues nationales ».

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Le député de l’assemblée nationale de l’Ouzbékistan Bobour Bekmourodov a répondu ainsi : « L’Ouzbékistan n’est pas le pré carré du député Tolstoï. Qu’il s’occupe des problèmes des citoyens dans son pays. En Ouzbékistan, la langue russe est couramment utilisée. Nous agissons à la hauteur de notre statut de pays allié, ce n’est pas le cas de Tolstoï ».

En décembre 2023, le coprésident du parti Russie juste, Zakhar Prilepine, a proposé la réunion de l’Ouzbékistan et des autres territoires de l’ex-URSS à la Fédération russe. Zakhar Prilepine a justifié sa position en disant que « personne ne l’interdit », et que la présence de certains de « nos citoyens » dans ces pays suffisait à revendiquer ces territoires. Bobour Bekmourodov a rappelé sa responsabilité juridique au politicien : « De telles opinions, avancées par [Zakhar] Prilepine et d’autres politiciens, ne sont qu’une illusion. N’en déplaise à certains, l’Ouzbékistan est un pays indépendant avec une forte souveraineté ».

« L’accueil des travailleurs migrants »

Le directeur du parti Russie juste, Sergueï Mironov, a exprimé en septembre 2024 vouloir imposer un moratoire aux obtentions de la citoyenneté russe pour les ressortissants des pays centrasiatiques, car « l’accueil massif de travailleurs migrants bénéficie seulement à la mafia et aux fonctionnaires corrompus ».

En octobre de la même année, Sergueï Mironov s’est indigné lorsque le consulat général de l’Ouzbékistan à Kazan a mis en garde ses citoyens contre la participation à la guerre de la Russie contre l’Ukraine. En réponse, Sergueï Mironov a appelé à l’instauration d’un régime de visas pour les Ouzbeks. Le député a déclaré que les Ouzbeks n’avaient pas besoin du matkapital, l’allocation familiale pour les mères en Russie, et que « nous n’avons pas besoin de tels citoyens ici ».

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Bobour Bekmourodov affirme que l’Ouzbékistan n’accepterait jamais que ses propres citoyens soient impliqués dans cette guerre.

« Notre consulat a pleinement le droit de protéger nos citoyens d’actions reconnues illégales par l’Ouzbékistan, c’est naturel et juste. Au demeurant, nos compatriotes participent à l’économie de la Russie par leur travail et paient des impôts. Mettre en équivalence le fait de recevoir des aides sociales avec des actions qui mettent en danger la vie d’autrui manifeste une ignorance absurde », a souligné le député.

Une arrogance diplomatique

La visite de Samarcande par Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe, a suscité un débat public après ses remarques près du mémorial de la mère endeuillée. Deux écriteaux encadrent le mémorial, l’un en ouzbek et l’autre en anglais. Sergueï Lavrov était étonné de découvrir qu’il n’y avait pas d’inscriptions en langue russe.

« Comment les Anglais sont-ils arrivés jusqu’à vous ? Regardez, vous avez un écriteau en anglais », a-t-il demandé au guide.

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Le philologue et conseiller du ministre de la Justice sur les questions de langues nationales, Chakhnoz Soatov, a souligné que la situation rappelait l’importance de protéger l’identité nationale : « Que l’absence d’un écriteau en russe dans un pays indépendant déplaise à [Sergeï] Lavrov, c’est son problème personnel, mais nous ne devons pas en faire le nôtre. »

Le juriste et blogueur Khouchnoudbek Khoudoïberdiev a associé le comportement de Sergueï Lavrov à de « l’arrogance diplomatique » et insisté sur le fait que le choix d’avoir un écriteau en ouzbek et un en anglais était le bon.

« On se moque du droit international »

Les médias ont largement relayé les événements du 11 janvier dernier, lorsque l’animateur télé Vladimir Solovyov, prenant pour exemple l’opération spéciale des États-Unis au Venezuela, a émi cette opinion :

« On se moque du droit international. Si nous avons été forcés de lancer l’opération spéciale en Ukraine pour notre sécurité nationale, pourquoi on ne pourrait pas lancer une opération spéciale sur d’autres points de notre zone d’influence ? La perte de l’Arménie est un énorme problème. Notre Asie centrale pose aussi un gigantesque problème, et nous devons exprimer clairement nos objectifs et nos missions. Nous devons leur expliquer que les jeux, c’est fini. »

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Le jour suivant, Alexandre Douguine, l’un des idéologues les plus marquants du monde russe, s’est exprimé en ces termes : « On ne peut pas accepter l’existence d’une souveraineté arménienne, géorgienne, kazakhe, ouzbèke… Soit ils sont dans notre camp, soit ils deviendront des bases américaines ou chinoises ». Il ajoute qu’au vu de la situation actuelle, « il n’y a qu’une seule issue : rejeter le droit international et déclarer un empire russe. »

L’expression de positions gouvernementales

Dans le débat public, ces personnes sont régulièrement associées à des proches du Kremlin. Vladimir Solovyov participe systématiquement à des événements organisés par l’administration du président russe, et il a été reconnu comme journaliste émérite de la Russie par Vladimir Poutine en janvier 2025.

Alexandre Douguine est une figure médiatique plus complexe et influente. Les médias traditionnels le surnomment le cerveau de Poutine. Ses idées sont considérées comme ayant une influence sur Poutine dans ses prises de décisions, ayant mené à l’annexion de la Crimée en 2014 et le lancement de la guerre à grande échelle contre l’Ukraine en 2022.

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Au vu des liens indéniables de ces deux personnages avec le Kremlin, il est impensable de voir leurs déclarations comme de simples opinions personnelles, car elles sont l’expression de positions gouvernementales. La logique impérialiste, formulée dès le XIVème siècle, demeure une fondation structurante de la politique extérieure de la Fédération russe. Elle considère les pays de la Communauté des États indépendants (CEI) avant tout comme une fraction de sa sphère d’influence et témoigne du dédain à leur encontre, allant jusqu’à l’abus de souveraineté.

Une civilisation en voie d’extinction

Cette tendance est décrite en détail dans l’ouvrage, déjà cité, de l’auteur ukrainien qui écrit sous le pseudonyme de Kuzari, Une civilisation en voie d’extinction : la catastrophe inaperçue. L’auteur y montre la manière dont, dès le XIVème siècle, les autorités moscovites ont inventé leur modèle impérialiste : la légitimation de la suprématie et du pouvoir moscovite se fait par la religion, qui justifie l’expansion territoriale russe.

« Moscou explique son expansion sur des territoires orientaux musulmans par le besoin de « protéger sa foi » et « d’étendre le monde orthodoxe », se mettant en opposition face aux « fausses croyances ». Certaines déclarations ouvertes des propagandistes russes en janvier 2026 ont démontré que la politique extérieure de la Fédération de Russie se fonde encore et toujours sur des ambitions impérialistes », remarque-t-il dans le chapitre « La construction de l’idéologie russe expansionniste anti-turque ».

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Il poursuit : « L’opposition entre les « fidèles chrétiens » avec Moscou en tête et les « ignobles musulmans » des « terres tatares » nourrissait la légitimation de l’expansion russe dans les terres traditionnellement turco-musulmanes. Étant donné que depuis l’époque de Gengis Khan, tous les peuples turciques, excepté les ottomans, étaient appelés tatares, les perspectives d’expansions territoriales pour la foi orthodoxe étaient si grandes qu’elles incluaient la région de la Volga, la Sibérie, l’Asie centrale et le Caucase. »

Dans la dimension géopolitique de l’ouvrage, l’auteur apporte une lumière nouvelle sur les événements historiques qui ont dessiné la carte ethnique et politique non seulement du Caucase du Sud, mais aussi de l’Europe de l’Est et de l’Asie centrale. Les archives, comme autant de pièces d’un puzzle, forment l’image des événements qui ont défini le rapport de forces actuel au Caucase du Sud. Il s’agit surtout de causes sous-jacentes et méconnues à l’origine des affrontements turco-arméniens, puis de leurs manifestations en Arménie contemporaine. Le tableau qui en résulte est sensiblement différent de l’interprétation historique officielle, autant dans les pays de cette région qu’en Russie.

Les discours néo-impériaux ne sont pas des abstractions

La particularité de ce livre réside dans sa dimension locale. Il s’agit d’une tentative de raconter une histoire cohérente des derniers chapitres de l’existence de l’un des peuples du Caucase, sans pour autant puiser dans les sources azéries et turques. L’histoire des civilisations anciennes de la région d’Erevan et de Zanguezour est restituée essentiellement à partir de sources arméniennes, françaises et russes, ainsi que de sources orales contemporaines.

Pour les pays d’Asie centrale, y compris l’Ouzbékistan, les discours néo-impériaux ne sont pas des abstractions. La mémoire de la région conserve l’expérience de la colonisation du Turkestan par l’Empire russe, pendant la seconde moitié du XIXème siècle, lorsque l’expansion armée était accompagnée d’une rhétorique de « mission civilisatrice » et d’assujettissement des « périphéries arriérées ».

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Lors de la période soviétique, la logique impériale avait seulement changé de forme. Le modèle économique soviétique était construit de la même manière, faisant de l’Ouzbékistan une source de matières premières, et les conséquences, allant de l’assèchement de la mer d’Aral aux disparités démographiques, se ressentent encore aujourd’hui.

Pour l’Ouzbékistan, qui construit progressivement une politique d’autonomie stratégique avec des liens extérieurs multi-vectoriels, les déclarations néo-impériales venues de Moscou agissent comme des rappels : le refus d’une réflexion critique sur le passé rend vulnérable à l’avenir. L’impérialisme russe est loin d’être un concept historique, mais bien un modèle productif qui s’adapte à de nouvelles conditions. Le nouvel angle de vue complexe présenté dans le livre cité plus haut revêt une importance particulière au vu de la perspective de réconciliations entre l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Turquie, de la guerre russo-ukrainienne et de la détérioration des relations entre la Russie et l’Occident, l’Asie centrale et le Caucase du Sud.

Oleg Posternak et Alina Vozniouk
Journalistes pour Hook

Traduit du russe par Céleste de Ploëg

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