Réélu lors des dernières élections, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian consolide la normalisation engagée avec l’Azerbaïdjan. Au-delà du Caucase du Sud, ce rapprochement pourrait favoriser l’intégration des pays d’Asie centrale aux grands corridors de transport reliant la Turquie et l’Europe, même si plusieurs obstacles demeurent.
« Le peuple arménien a voté pour la paix, la prospérité régionale et la coopération », a déclaré Nikol Pachinian, après sa victoire aux élections législatives le 7 juin dernier. La déclaration du Premier ministre arménien, dont le parti Contrat civil a remporté la majorité des sièges avec presque 50 % des suffrages, fait directement référence aux conflits auxquels l’Arménie est confrontée : les guerres avec l’Azerbaïdjan pour le contrôle du Haut-Karabakh, enclave arménienne en territoire azerbaïdjanais reprise par Bakou en 2023, mais aussi les relations ambivalentes avec la Russie, alliée historique d’Erevan, qui lui fait payer le prix de son rapprochement progressif avec l’Union européenne et les États-Unis.
Le scrutin en Arménie revêtait donc une dimension éminemment géopolitique et confirme la stratégie de normalisation engagée par Nikol Pachinian dans le Caucase du Sud. De quoi ouvrir la voie aujourd’hui à une interconnexion croissante de ce pays enclavé entre l’Est et l’Ouest et, plus largement, à un rapprochement entre les États turciques de part et d’autre de la mer Caspienne : la Turquie et l’Azerbaïdjan d’un côté, les cinq pays d’Asie centrale de l’autre.
Des liens culturels partagés
L’Asie centrale et le Caucase du Sud entretiennent d’abord des liens culturels anciens. La Route de la soie, qui traversait l’Asie centrale, passait aussi par l’Arménie et l’Azerbaïdjan, alors carrefours d’échanges historiques avec la région. Les pays détiennent en outre un héritage soviétique en commun, dont témoigne notamment l’importance persistante de la langue russe.
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Ces liens doivent toutefois être nuancés par l’existence d’une identité turcique qui rapproche l’Azerbaïdjan des républiques turcophones d’Asie centrale (Kazakhstan, Turkménistan, Kirghizstan et Ouzbékistan), dont l’Arménie et le Tadjikistan restent à l’écart.
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Cette identité turcique se manifeste par l’appartenance de l’Azerbaïdjan à l’Organisation des États turciques, aux côtés des quatre républiques d’Asie centrale turcophones.
L’intérêt phare pour l’Asie centrale : s’insérer dans les réseaux logistiques mondiaux
L’enjeu principal de la normalisation arméno-azerbaidjanaise est avant tout logistique pour l’Asie centrale, avec le développement du « corridor médian », cette route commerciale reliant la Chine à l’Europe en via le Kazakhstan, la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie. La guerre en Ukraine et le conflit au Moyen-Orient ont renforcé son attractivité, cette voie étant désormais perçue comme une alternative plus stable pour les marchandises à la roure passant par le territoire russe. Pour les pays d’Asie centrale, cette route consitue un moyen de diversifier leurs débouchés et de réduire leur dépendance vis-à-vis de Moscou.
Le Kazakhstan, principal bénéficiaire potentiel du corridor médian, est aussi le plus impliqué dans les discussions parmi les pays d’Asie centrale. Lors de sa visite à Bruxelles le 22 juin dernier, le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev avait d’ailleurs souligné le besoin d’une « augmentation du transport de conteneurs le long du corridor médian ».
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L’accord de Washington, signé le 8 août 2025 par l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ouvre également la voie au corridor de Zanguezour, une liaison de transport d’une trentaine de kilomètres traversant la province du Syunik arménien afin de relier l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan. Ce projet suscite de nombreux espoirs, car il permettrait de relier directement la Turquie à l’Azerbaïdjan, puis aux républiques d’Asie centrale. Il renforcerait ainsi les liens entre États turciques, au détriment des influences russe et iranienne.
« Le corridor de Zanguezour deviendra la voie de transport terrestre la plus courte entre les océans Pacifique et Atlantique, ainsi que le point d’intersection des routes Nord-Sud et Est-Ouest, affirmait l’analyste politique azerbaïdjanaise Anastasia Lavrina. Il élargira considérablement les possibilités de transport terrestre reliant l’Europe et l’Asie ».
Des défis indépendants de la volonté des pays d’Asie centrale
Malgré cet intérêt partagé, la concrétisation du corridor de Zanguezour dépend de variables que l’Asie centrale ne maîtrise pas. Bakou exige d’abord le retrait des références à l’indépendance du Haut-Karabakh qui figure dans la Constitution arménienne, ce qui suppose une révision de la loi fondamentale en Arménie, affirme le média arménien NamArmenews. Sans cette condition remplie, le processus de paix initié par l’accord de Washington reste à l’arrêt. Mais la victoire du parti de Nikol Pachinian aux législatives n’a pas permis au Premier ministre d’obtenir une majorité constitutionnelle suffisante pour mettre en marche le processus de révision de la Constitution dans le nouveau Parlement : l’opposition a remporté plus de sièges que prévu, ajoute NamArmenews.
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Un deuxième frein est l’Iran. Téhéran redoute que le corridor de Zanguezour ne passe sous influence turco-azerbaïdjanaise ou américaine via la « Trump Route for International Peace and Prosperity » (TRIPP), un corridor de transport reliant l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan via le sud de l’Arménie. La République islamique craint que sa frontière avec l’Arménie ne devienne une porte d’entrée pour l’OTAN ou Israël dans le Caucase du Sud, souligne l’Institut des Sciences Stratégiques.
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Enfin, la Russie ne souhaite pas voir son influence diminuer dans le Caucase du Sud, surtout au profit d’une autre puissance notamment les Etats-Unis avec le projet TRIPP. D’après Gela Vasadze, un analyste politique géorgien cité par The Caspian Post, « la plus grande menace, tant pour le corridor median que pour la stabilité régionale, réside dans la volonté du Kremlin d’imposer sa domination ».
Pour l’Asie centrale, le corridor médian et son prolongement par le corridor de Zanguezour représentent une opportunité majeure d’insertion dans les réseaux logistiques mondiaux mais qui reste suspendue à des variables extérieures, que les gouvernements centrasiatiques ne peuvent qu’observer.
Albane Le Failler,
Rédactrice pour Novastan
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