Kirghizstan : après 6 ans de pouvoir, un bilan en demi-teinte pour Almazbek Atambaïev

Le mandat d’Almazbek Atambaïev à la tête du Kirghizstan s’est achevé le 24 novembre 2017 avec l’investiture de son successeur, Sooronbaï Jeenbekov. L’heure est à présent au bilan des promesses préélectorales de l’ancien président kirghiz.

Novastan reprend et traduit ici un article publié initialement par Kloop.kg.

En novembre dernier, Almazbek Atambaïev a quitté la présidence du Kirghizstan, l’un des pays les plus pauvres d’Asie centrale, pour être remplacé par Sooronbaï Jeenbekov. Le nouveau président hérite d’un pays massivement dépendant de ses émigrés en Russie, avec des projets de développement qui progressent difficilement.

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C’est en décembre 2011 qu’Almazbek Atambaïev accède à la présidence du Kirghizstan, après avoir récolté plus de 60 % des voix. Il avait auparavant exercé par deux fois la fonction de Premier ministre, d’abord sous la présidence de Roza Otounbaïeva puis, en 2007, sous celle de Kourmanbek Bakiev. Au cours de sa campagne électorale, Almazbek Atambaïev s’était fendu de nombreuses promesses. Tour d’horizon des résultats, 6 ans après.

L’éradication du crime organisé

Almazbek Atambaïev avait tout d’abord promis que, une fois président, il mènerait des réformes de grande envergure visant à « éradiquer crime organisé ». « Notre travail a déjà permis d’affaiblir la criminalité organisée, mais il est nécessaire de l’éradiquer afin que la population et l’économie kirghizes puissent enfin respirer », écrivait-il dans son programme électoral en 2011.

Selon les statistiques du ministère de l’Intérieur, le nombre de crimes commis au Kirghizstan en 2016 a diminué de près de 6 % par rapport à 2012. En 2016, 2 000 crimes en moins ont été commis par rapport à 2015 et 1 300 par rapport à 2012. Le nombre de délits graves a également baissé, passant de 4 099 en 2012 à 3 933 en 2016.

Les autorités kirghizes ont adopté des réformes d’envergure au cours de l’année 2016, abolissant les douze départements principaux et créant sur leurs cendres six services autonomes. Parmi ces abandons figure le Service de contrôle des narcotiques. La criminalité qui y est liée est dorénavant prise en charge par d’autres services du ministère de l’Intérieur.

Pour beaucoup de défenseurs des droits de l’Homme, cette réforme est superficielle. L’une d’entre eux, Aziza Abdirassoulova, déclarait au cours d’une interview à la radio Azattyq que, même après l’adoption de cette réforme, les autorités continuaient de se mêler de politique plutôt que de veiller au respect de la loi.

« La police ne semble pas vouloir comprendre que la Constitution exige la légalité. Ils pensent être au-dessus des lois, explique-t-elle. Pour eux, le plus important, ce sont les ordres et les instructions internes, il est donc impossible de progresser vers la légalité ou de mener de réformes. Changer le nom sans changer le contenu, c’est inutile. »

Peu avant l’investiture du nouveau président kirghiz, Sooronbaï Jeenbekov, le pouvoir a fait passé une autre transformation au sein des forces de l’ordre avec la dissolution par le Premier ministre Sapar Isakov de patrouilles de police et la création, à leur place, d’une Direction générale pour la sécurité routière.

Sapar Isakov avait promis que, dans cette direction nouvellement créée, le nombre de fonctionnaires augmenterait, mais n’avait pas donné plus de détails, se réfugiant derrière le caractère confidentiel du projet. On ne sait d’ailleurs toujours pas quand les patrouilles de police seront officiellement dissoutes.

La lutte contre la corruption

Avant de devenir président, Atambaïev avait également promis de mettre un terme à la corruption qui ronge le pays. « La lutte contre ce type de criminalité jette depuis plus de 20 ans le discrédit sur tout le système gouvernemental. L’année passée, le recul de la corruption douanière et fiscale n’était clairement pas satisfaisant », écrivait-il dans son programme.

La présidence d’Almazbek Atambaïev a en effet vu diminuer l’indice de perception de la corruption, calculé par l’organisation internationale Transparency International. Si, en 2010, le Kirghizstan était classé à la 164ème place sur 178, il occupait en 2016 la 136ème position sur 176. Il n’en demeure pas moins que le classement actuel range toujours le Kirghizstan parmi les pays les plus corrompus du monde.

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« Le système administratif du Kirghizstan est défaillant. Il devient difficile pour les investisseurs de travailler honnêtement », a déclaré au début de l’année le président de Transparency International au Kirghizstan, Adylbek Charchenbaïev. Il souligne toutefois l’intérêt que porte le gouvernement kirghiz à cet indice et ses efforts pour adopter des mesures visant à l’améliorer.

La souveraineté économique

« Le président, aidé par le gouvernement, doit s’employer à assurer l’autonomie économique du Kirghizstan », déclarait Almazbek Atambaïev dans son programme. En ce sens, il soulignait que la recherche de sources financières pour le budget du pays « nécessitait une politique de la main tendue ».

Au cours du mandat de l’ex-président kirghiz, la dette publique du pays a explosé, augmentant d’environ un milliard de dollars. Si elle atteignait en 2010 les 2,602 milliards de dollars, elle dépasse aujourd’hui les 4 milliards.

Le gouvernement explique ce pic de la dette publique par la reconstruction d’Och et de Djalalabad, dans le sud du pays, suite aux violences interethniques entre Kirghiz et Ouzbeks qui ont secoué ces deux villes en juin 2010, ainsi que la mise en service de la ligne de transmission Datka-Kemin, la construction d’une route alternative nord-sud et d’autres grands projets d’infrastructures.

La construction et la remise en état de cette route est l’une des principales causes d’explosion de la dette publique kirghize. Au cours des neuf dernières années, le pays a contracté une dette de 1,1 milliard de dollars auprès de la Banque d’Exportation et d’Importation de Chine. Près de 209 millions de dollars du budget national de ces trois dernières années ont été alloués au remboursement de cette dette.

Entre-temps, le Kirghizstan boude le soutien international : à la fin de son mandat, Atambaïev a refusé l’aide de 100 millions de dollars que lui proposait son voisin kazakh pour implanter des laboratoires phytosanitaires dans le pays.

L’un des points du programme de l’ancien président concernait par ailleurs l’autonomie énergétique du pays. L’ouverture en 2015 de la ligne de transmission Datka-Kemin a assuré dans les grandes lignes ce statut au Kirghizstan. Jusqu’à sa construction, le Kirghizstan dépendait de l’énergie de ses voisins centrasiatiques.

Une politique extérieure qui réponde aux intérêts du pays

Le principal objectif de politique intérieure d’Almazbek Atambaïev résidait dans la réalisation des intérêts nationaux du Kirghizstan. À cette fin, il avait proposé de poursuivre le partenariat stratégique qui lie le pays à la Russie, de renforcer les relations avec les États d’Asie centrale et de mettre en place une coopération bilatérale avec les États-Unis et l’Union européenne. Par ailleurs, le président kirghiz avait également promis de poursuivre le processus d’adhésion à l’union douanière de l’Union eurasiatique.

Cette dernière promesse a été réalisée, le Kirghizstan ayant adhéré à l’Union douanière eurasiatique en août 2015. Mais avant la fin de son mandat, Almazbek Atambaïev avait émis des déclarations assez dures à l’encontre de l’Union, accusant ses membres d’« indifférence » par rapport aux problèmes rencontrés par le pays à la frontière avec son voisin kazakh.

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Les relations avec les États-Unis, elles, ont connu des hauts et des bas. À l’été 2015, le Kirghizstan avait rompu l’accord de coopération liant les deux pays, en réponse à la remise d’un prix par le Département d’État américain récompensant le défenseur des droits de l’homme Azimjon Askarov, condamné à la prison à vie au Kirghizstan. Par la suite, le Secrétaire d’État américain John Kerry avait effectué une visite au Kirghizstan et les deux pays avaient conclu un nouveau plan de coopération bilatérale.

La mort de l’ancien président ouzbek Islam Karimov a permis d’améliorer singulièrement les relations entre les deux États. Almazbek Atambaïev a conclu avec son nouvel homologue ouzbek Chavkat Mirzioïev un accord historique concernant la fixation contestée de la frontière unissant les deux pays. Cette question avait longtemps été la pierre d’achoppement dans les relations entre les deux voisins. En outre, durant la présidence d’Almazbek Atambaïev, près de 520 km de frontières ont pu être délimités avec le Tadjikistan voisin.

Jusqu’à l’automne 2017, les relations entre le Kirghizstan et le Kazakhstan pouvaient être qualifiées de satisfaisantes. Mais la rencontre entre le candidat de l’opposition à la présidence kirghize, Omourbek Babanov, et le président kazakh, Noursoultan Nazarbaïev, a mis le feu aux poudres, de sorte que les relations entre les deux républiques se sont nettement déteriorées. Almazbek Atambaïev a accusé les autorités kazakhes de « chapardage » des richesses du pays, tandis que son homologue kazakh a insinué que le Kirghizstan méritait un président plus jeune.

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Les problèmes à la frontière entre les deux voisins se sont alors multipliés et accentués, les gardes-frontière kazakhs durcissant les conditions d’obtention de laissez-passer aux ressortissants et aux poids lourds. Après des embouteillages monstres de camions à la frontière, les deux pays ont finalement revu leur différend après l’élection de Sooronbaï Jeenbekov.

La modernisation de Bichkek

Parmi ses promesses préélectorales, Almazbek Atambaïev avait déclaré vouloir résoudre les problèmes rencontrés par les habitants de Bichkek, la capitale du pays. Il avait notamment précisé que, pour venir à bout des difficultés liées aux transports dans la capitale, il était nécessaire de non seulement construire des routes et des échangeurs mais aussi de proposer un système efficace de transports en commun. Le futur président avait affirmé qu’une modernisation des autobus et des trolleybus était essentielle.

Rien de cela ne s’est produit. De minuscules et vétustes autobus, ou marchroutkas, constituent toujours le moyen de transport principal dans Bichkek. Les aires de stationnement promises semblent avoir été oubliées, bien que la modernisation du réseau routier en lui-même ait débuté.

Le gouvernement a toutefois enregistré un beau succès en restaurant la centrale thermique de Bichkek. Cette fois, la promesse d’Almazbek Atambaïev a été tenue. La rénovation a débuté à l’été 2013 et s’est achevée en 2017, pour un coût de 386 millions de dollars. Les spécialistes de l’entreprise TBEA ont procédé au démontage des anciennes chaudières et des groupes turbo-alternateurs et à l’installation de deux chaudières à charbon à très haute pression et de deux groupes turbo-alternateurs d’une puissance de 150 mégawatts.

Depuis la fin des travaux, la centrale fonctionne avec du charbon produit au Kirghizstan et devrait produire 812 mégawatts d’électricité (au lieu de 512 mégawatts avant la rénovation). Cependant, ces travaux n’ont pas évité à la centrale de tomber en panne en plein mois de janvier, occasionnant des ruptures énergétiques en cascade dans la capitale kirghize.

Alexandra Titova
Journaliste pour Kloop.kg

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

Édité par Camille Calandre

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