Arrivé à Bichkek, l’ambassadeur de France au Kirghizstan Nicolas Faye observe un pays jeune, dynamique et en pleine affirmation culturelle. Pour Novastan, il revient sur les priorités de la relation franco-kirghize, les nouvelles opportunités de coopération avec l’Union européenne et la place que peut occuper la culture dans la découverte du Kirghizstan par le public francophone.
Nicolas Faye est ambassadeur de France au Kirghizstan depuis 2024. Avant son arrivée à Bichkek, il a notamment travaillé sur l’Europe du Sud-Est au ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères. Dans cet entretien accordé à Novastan le 25 mai dernier, il évoque les parallèles possibles entre les Balkans et l’Asie centrale, les grands dossiers de la coopération franco-kirghize, ainsi que le rôle de la culture, de l’éducation et de la recherche dans le rapprochement entre la France, l’Europe et le Kirghizstan.
Alors que le Kirghizstan cherche à diversifier ses partenariats internationaux depuis le début de la guerre en Ukraine, la France et l’Union européenne apparaissent comme des interlocuteurs de plus en plus présents. Institut culturel franco-allemand de Bichkek, coopération universitaire, santé, montagne, tourisme durable ou encore présence scientifique avec l’Institut français d’études sur l’Asie centrale (IFEAC) : les domaines de coopération se multiplient.
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Novastan : Depuis votre arrivée à Bichkek, qu’est-ce qui vous a le plus frappé au Kirghizstan ?
Nicolas Faye : Le dynamisme et l’énergie que dégage ce pays, jeune et en pleine croissance (plus de 9 % depuis trois ans), et qui croit en son avenir. Cela s’accompagne d’une affirmation de l’identité kirghize, à travers la mise en valeur de la culture nomade, de ses valeurs et de son art de vivre.

Votre parcours diplomatique vous a amené à travailler sur plusieurs régions, notamment l’Europe du Sud-Est. En quoi cette expérience nourrit-elle votre regard sur le Kirghizstan et l’Asie centrale ?
L’expérience des Balkans, que vous appelez très justement « Europe du Sud-Est », me conduit forcément à chercher des analogies avec l’Asie centrale. Dans les deux cas, ces pays ont des sociétés multiethniques. Ils ont été formés à partir d’ex empires. Ils ont acquis récemment leur indépendance et affirment aujourd’hui leur souveraineté et consolident leur Etat.
Le défi pour le Kirghizstan est qu’il doit gérer un clivage Nord/Sud géographiquement et historiquement ancré et dépasser une gestion du pouvoir clanique. L’enjeu de tout gouvernement est de préserver et consolider l’unité du pays. Tout cela est passionnant à analyser.
Nous nous étions rencontrés lorsque je travaillais à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en Bosnie-Herzégovine et que vous étiez Sous-directeur de l’Europe balkanique au ministère. Voyez-vous des points de comparaison entre l’Europe du Sud-Est et l’Asie centrale, par exemple sur les trajectoires post-socialistes, les équilibres régionaux ou le rôle des partenaires internationaux ?
Je retrouve quelques similarités avec les Balkans : historiquement soumis à l’influence de grandes puissances, ces pays essaient de naviguer dans un environnement géopolitique contraint via une diplomatie multi-vectorielle pour se créer des marges de manœuvre. Ce sont des pays montagneux et/ou enclavés qui ont un besoin vital d’améliorer la connectivité. On observe dans les deux cas de bonnes dynamiques de coopération régionale.
Je note la capacité des dirigeants en Asie centrale à surmonter leurs différends, y compris frontaliers, pour se tourner vers l’avenir, ce qui n’est pas toujours le cas en Europe du Sud-Est. L’héritage de la période soviétique et communiste reste très prégnant en Asie centrale, que ce soit dans le paysage ou les pratiques politiques.
Le Kirghizstan reste encore peu connu du grand public français. Quand vous présentez le pays à des interlocuteurs en France, qu’essayez-vous de leur faire comprendre en premier ?
Que c’est un pays qui est situé sur les anciennes routes de la Soie, un pont entre la Chine et l’Europe où vivent les Kirghiz, de culture nomade. C’est le pays où le cheval est roi, celui des yourtes et de la fameuse panthère des neiges que Sylvain Tesson a contribué à populariser. C’est ce qui est sans doute le plus évocateur et qui donne envie de le visiter.
Je constate d’ailleurs que le Kirghizstan devient une destination de plus en plus populaire sur les réseaux sociaux en France via une mise en valeur de la beauté de ses paysages Le nombre de touristes augmente chaque année même si le pays reste encore très enclavé et qu’il n’y a pas de liaison aérienne directe avec l’Europe.
Quels sont aujourd’hui les dossiers franco-kirghiz les plus concrets que vous suivez ?
Le dossier phare de cette ambassade est celui du projet d’Institut culturel franco-allemand de Bichkek, qui sera le seul en Asie. Nous avons signé le 16 avril un accord intergouvernemental sur la création de centres culturels qui permettra de l’inaugurer, je l’espère d’ici la fin de l’année.

Nous avons également développé ces deux dernières années une coopération dans le domaine de la santé. Un expert technique français prendra bientôt ses fonctions à Bichkek. Nous venons de relocaliser l’Alliance française de Bichkek à l’Université nationale kirghize, un endroit plus propice à son développement.
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Je prête également une grande attention au développement des activités de l’Institut français d’études sur l’Asie centrale (IFEAC) et des colloques qu’il organise régulièrement à Bichkek.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, comment les recompositions géopolitiques et économiques en Asie centrale ont-elles affecté la relation entre la France, l’Union européenne et le Kirghizstan ?
Cette guerre a je pense convaincu les pays d’Asie centrale qu’ils devaient diversifier leurs partenariats afin de ne pas être trop dépendants de la Russie. C’est la raison pour laquelle ils se sont ouverts à l’Union européenne et ont signé avec elle des partenariats de coopération renforcés comme le Kirghizstan en 2024.
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Le Sommet Union européenne/Asie centrale à Samarcande en 2025 a illustré les ambitions de ce partenariat.
Ce contexte crée-t-il surtout des contraintes, ou également de nouvelles opportunités de coopération avec le Kirghizstan ?
Ce contexte crée des opportunités pour les deux parties. L’Union européenne et les pays d’Asie centrale, ont un intérêt commun de renforcer la connectivité pour développer les échanges humains et économiques.

Le Kirghizstan cherche à renforcer sa position de pays de transit entre l’Europe et la Chine, alors que les voies maritimes sont perturbées par les crises et que le corridor Nord via la Russie est devenu peu praticable à cause de la guerre.
Dans quels secteurs les entreprises françaises pourraient-elles être davantage présentes au Kirghizstan ?
La visite en mai 2025 d’une délégation du MEDEF et du ministre délégué chargé du commerce extérieur a démontré un intérêt des entreprises françaises pour ce marché émergent en forte croissance. Des opportunités existent dans le domaine de l’énergie, du tourisme, des services urbains, de l’aéronautique et de la santé. Il faut les concrétiser.
Le Kirghizstan est un pays de montagne. Est-ce que l’expérience française dans les Alpes ou les Pyrénées peut être utile au Kirghizstan, notamment en matière de tourisme durable, d’environnement ou de formation ?
Oui, c’est un pays à 93 % montagneux. Le Kirghizstan organisera un sommet sur les montagnes l’année prochaine et conduit une diplomatie active sur ce thème, notamment au sein des Nations-Unies. C’est un sujet sur lequel il y a un domaine naturel de coopération. A l’occasion de la prochaine COP sur la biodiversité à Erevan, nous espérons conduire une initiative commune sur le sujet Montagne et Biodiversité.
Dans le domaine de la sécurité civile, nous aidons les Kirghiz à former leurs pilotes d’hélicoptères Airbus pour le secours en montagne. Dans le domaine du tourisme nous souhaitons partager notre expérience sur les stations de ski et l’hôtellerie.
L’Université de Poitiers semble être l’un des acteurs français les plus engagés au Kirghizstan, notamment avec l’Université nationale kirghize. Qu’est-ce qui fait la force de ce partenariat ?
Oui, je suis très heureux que l’Université de Poitiers ait développé ces dernières années un partenariat fructueux avec l’Université nationale kirghize à Bichkek et l’Université d’Etat à Och, à travers notamment le programme Erasmus plus et la mise en place d’un double-diplôme.
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Avant Poitiers, c’est l’Université de Grenoble qui a formé de nombreux étudiants kirghiz qui occupent aujourd’hui des fonctions importantes au Kirghizstan. De part et d’autre il y a un souhait de développer la mobilité étudiante.
Comment attirer davantage d’universités françaises vers le Kirghizstan, et dans quels domaines les besoins vous semblent-ils les plus forts ?
L’éducation, que ce soit le maintien de l’enseignement du français ou le développement de la mobilité étudiante, constitue ma priorité. Ce sont via les liens humains que nous renforcerons sur le long terme notre amitié et notre coopération.
Nous avons réussi à développer un partenariat d’universités kirghizes avec Paris-Sorbonne et Nanterre. Des représentants de l’Université de Caen sont à Bichkek cette semaine et l’INALCO a effectué cette année sa première école de printemps au Kirghizstan. Nous avons ouvert l’année dernière au sein de l’Alliance française de Bichkek un espace Campus France pour attirer davantage d’étudiants kirghiz.
Je souhaiterais qu’au-delà du droit, de l’économie et des sciences humaines, nous puissions développer des partenariats entre universités scientifiques et techniques, comme c’est le cas au Kazakhstan, notamment dans le domaine de l’ingénierie, de l’écologie, de l’architecture, de l’intelligence artificielle…
L’IFEAC a son siège régional à Bichkek. Quel rôle joue cet institut dans la présence scientifique et intellectuelle française au Kirghizstan et plus largement en Asie centrale ?
L’IFEAC est le seul centre de recherche européen en sciences humaines en Asie centrale. Il accueille des étudiants et chercheurs français et d’autres pays européens qui s’intéressent à la région. Il a noué des partenariats avec les universités et les académies des sciences locales. Il contribue à la meilleure compréhension de cette région dans des disciplines comme l’histoire, la géographie, la sociologie et les sciences politiques et crée des ponts entre Europe et Asie centrale dans le domaine de la recherche. Il vient de publier un numéro spécial des Cahiers d’Asie centrale sur les enjeux environnementaux.
Novastan est né à Bichkek en 2011, d’abord autour de Francekoul, dans l’écosystème francophone local et notamment autour de l’Alliance française. Aujourd’hui, le média est basé en France et en Allemagne, avec deux correspondantes, basées à Tachkent et Almaty, mais il reste entièrement consacré à l’Asie centrale. Comment voyez-vous le rôle d’un média comme Novastan dans la relation entre la France, le Kirghizstan et le public francophone ?
Novastan est une belle initiative associative franco-allemande qui contribue à une meilleure connaissance de cette région auprès du public francophone et européen. C’est un média indépendant qui peut se permettre une certaine liberté de ton. Je vois Novastan comme un acteur important dans le développement des liens entre l’Europe et l’Asie centrale dans tous les domaines, comme le font les diplomates et d’autres protagonistes sur le plan culturel et économique.
L’Asie centrale gagne à être mieux connue et appréciée. Il faut réduire la distance entre les peuples en renforçant le dialogue et les échanges. Merci à vous de contribuer à jouer ce rôle.
Au-delà des grandes références comme Tchinguiz Aïtmatov ou l’épopée de Manas, quels artistes, cinéastes, photographes, musiciens, écrivains ou initiatives culturelles kirghizes moins connus en France gagneraient à être découverts par le public francophone ?
Je pense d’abord au cinéma kirghiz, qui est en pleine renaissance grâce à un investissement de l’Etat, une belle fréquentation des salles et l’émergence de jeunes talents. Il faut voir les films intimistes et universels du réalisateur Aktan Arym Koubat, l’auteur du Fils adoptif et de Centaure, qu’on peut trouver en France.
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Vous pouvez aussi découvrir sur Arte le court-métrage saisissant d’Ilgiz Cherniiaz Toursyounbek Ouulou, Long way to the pasture. Nous sommes en train de renforcer notre coopération cinématographique. Cette année, le Kirghizstan a envoyé à Cannes une belle délégation et Audrey Tautou sera l’invitée d’honneur du festival international du film de Bichkek début juin. La galerie L’aléatoire à Paris accueillera à partir du 6 juin l’exposition « La vallée des vents » du talentueux photographe kirghiz Danil Ousmanov dans le cadre du projet de l’Institut franco-allemand de Bichkek.
Le théâtre kirghiz sera également cette année à l’honneur au festival d’Avignon.
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Enfin, je pense que les danses et la musique traditionnelles kirghizes avec ses fabuleux costumes et ses instruments d’origine médiévale comme le komouz méritent d’être mieux connus en France, de même que l’art oratoire des akyns, qui content avec ferveur l’épopée de Manas, qu’il faudrait un jour traduire en français (elle l’est déjà en allemand), et les joutes poétiques et musicales des aytish. Ils nous rappellent l’époque des troubadours et des ménestrels du Moyen-Âge en Europe.
Qu’est-ce que les médias francophones et européens ne couvrent pas assez sur le Kirghizstan ?
On ne parle pas assez du patrimoine culturel de ce pays et de son développement économique fulgurant. Le public européen le découvre aujourd’hui sous l’angle du voyage via des blogueurs mais cela reste encore anecdotique. Les Kirghiz sont très hospitaliers et ils aspirent à être mieux reconnus sur le plan international et à sortir d’un face-à-face avec leurs grands voisins. Les jeunes sont intéressés par la culture européenne. Il est dommage qu’on aborde ce pays trop souvent et uniquement sous l’angle politique.
Si Novastan devait traiter davantage le Kirghizstan dans les prochains mois, quels sujets nous conseilleriez-vous de suivre en priorité ?
Les sujets culturels et de société. Les liens anciens et récents qui existent entre l’Europe et le Kirghizstan. Le dynamisme de ce pays émergent.
Quels conseils donneriez-vous à de jeunes diplômés qui s’intéressent à la diplomatie et aux relations internationales, en particulier à celles et ceux qui souhaitent travailler sur des régions encore trop peu connues comme l’Asie centrale ?
Faire un premier voyage de reconnaissance dans cette région magnifique. Apprendre la langue et la culture de ces pays. L’INALCO s’y prête particulièrement. Passer le concours d’Orient du Quai d’Orsay. Faire des stages ou un Volontariat (Service civique ou VIA) dans les ambassades et les Alliances françaises de ces pays et à l’IFEAC.
Mathieu Lemoine
Président de Novastan France
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