Tous nos contenus en accès illimité !

Abonnez-vous

X

Les talibans ont été reçus au Turkménistan Novastan | Les talibans ont été reçus au Turkménistan
Talibans Turkménistan Rencontre TAPI

Les talibans ont été reçus au Turkménistan

Une délégation des talibans a été reçue le 6 février dernier dans la capitale turkmène, Achgabat. Cette réunion, qui s’est tenue aux côtés du ministre turkmène des Affaires étrangères, Rachid Meredov, s’est concentrée sur la construction du gazoduc Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde (TAPI).

C’est une visite officielle assez rare. Le 6 février dernier, des dirigeants Talibans se sont entretenus avec le ministre turkmène des Affaires étrangères, Rachid Meredov, selon un compte rendu publié sur le site officiel du ministère. Durant la rencontre, les deux parties ont insisté sur la nécessité de garantir la stabilité et la paix en Afghanistan. Hormis cet objectif classique, c’est le projet du gazoduc TAPI qui a été abordé.

Novastan est le seul média en français et en allemand spécialisé sur l'Asie centrale. Entièrement associatif, il fonctionne grâce à votre participation. Nous sommes indépendants et pour le rester, nous avons besoin de vous ! Vous pouvez nous soutenir en vous abonnant, en réalisant un don défiscalisé à 66 %, ou en devenant membre actif par ici.

Cette initiative, qui remonte à la signature d’un premier mémorandum en 1995, n’a jamais cessé d’être soutenue par le Turkménistan. Pour cause, ce gazoduc permettrait au pays de s’extirper du carcan chinois pour diversifier ses exportations gazières vers l’Asie du Sud. Le projet TAPI doit passer successivement en Afghanistan, au Pakistan puis en Inde, un tracé qui n’en finit pas d’accumuler des obstacles.

Les talibans se portent à nouveau garant de la sécurité du gazoduc

À l’issue de cette réunion, les talibans ont déclaré, par l’intermédiaire de leur porte-parole, soutenir l’initiative garante de développement et de prospérité en Afghanistan. En ce sens, ils réitèrent une intention déjà exprimée en 2016. Dans cette déclaration, ils promettaient de renoncer à porter préjudice aux installations susceptibles d’être bénéfiques pour leur pays. Cette affirmation était consécutive à une attaque d’infrastructure électrique reliant différents pays d’Asie centrale au territoire afghan.

Cette déclaration intervient alors qu’ont repris, en janvier dernier, les négociations entre les talibans et l’État afghan. Elles avaient débuté en septembre 2020 au Qatar, afin de trouver un compromis permettant d’assurer la stabilité du pays. Pour les premiers, cette excursion au nord peut être l’occasion de leur donner une légitimité aux yeux du monde en apparaissant comme un acteur cohérent et indispensable à l’élaboration d’un processus de paix, qui même s’il aboutissait, ne serait pas suffisant pour garantir la construction du gazoduc.

Étant donné le rôle prépondérant que jouent les talibans dans la sécurité de la région, le Turkménistan reste tributaire des évènements qui se produisent en Afghanistan, comme le rappelle le média américain Eurasianet. Sur ce point, la situation est loin d’être évidente. Dans une longue analyse relative à cette visite, le journaliste et spécialiste de la région, Bruce Pannier, est revenu sur de nombreux détails, dont le comportement des islamistes ces derniers mois.

Entre autres, les talibans auraient procédé à des destructions d’infrastructures stratégiques régionales, notamment électriques. À contre-courant, donc, de ce qu’ils avaient promis à la fin de l’année 2016. Dans un tel contexte de déclarations et d’actions contradictoires, à rebours de ce qui était pourtant promis, il est difficile de voir les talibans comme un partenaire stable et cohérent pour garantir le projet gazier.

Les États-Unis se distancent de la rencontre

Les États-Unis, un an après la signature d’un accord avec les talibans, ont tenu à prendre leurs distances avec cette entrevue entre Turkmènes et talibans. Comme le relaie le média américain Newsweek, le Secrétariat d’État a nié le 19 février dernier avoir intercédé en la faveur de la récente rencontre, se bornant à répéter « soutenir les efforts entrepris en Afghanistan et dans la région pour renforcer leur coordination économique, les infrastructures énergétiques » ainsi que « la connectivité » entre les différents pays de la zone. En octobre 2020, les États-Unis ont affirmé qu’ils continuaient de promouvoir les projets d’infrastructures énergétiques dans la région, dans un communiqué trilatéral

Lire aussi sur Novastan : L’accord entre talibans et États-Unis : quel impact pour l’Asie centrale ?

Toutefois, cette réunion entre les talibans et le Turkménistan pourrait faire évoluer un projet enterré et déterré très régulièrement. La décision de recevoir les talibans afghans permet à la partie turkmène de promouvoir un projet stable et rassurant pour les investisseurs, comprenant notamment plusieurs compagnies privées afghanes, pakistanaises ou indiennes, ainsi que la Banque islamique de développement. Ainsi naît l’espoir de réaliser une initiative vieille de 25 ans.

TAPI, un édifice fantôme

Effectivement, sur le plan pratique, les travaux avancent peu, voire pas du tout. Par ailleurs, aucune information concernant une date ou le financement du projet n’a été avancée par la partie turkmène au cours de la réunion du 6 février. En Afghanistan, les travaux n’avaient toujours pas débuté en janvier 2020, comme l’a décrit le média afghan Tolonews. De quoi doucher l’optimisme de certains pays qui tablaient, en 2016, sur l’achèvement des travaux dès 2018, alors relayé par le média américain The Diplomat.

En 2015, une cérémonie célébrant l’inauguration du début de construction de la partie turkmène du gazoduc avait été organisée en grande pompe au Turkménistan. Aujourd’hui, plusieurs experts remettent en question l’achèvement de cette portion, censé être imminent en 2019. Sans cesse repoussé, le projet TAPI pourrait peut-être même ne jamais voir le jour. 

Si cet optimisme d’autrefois semble aujourd’hui bien lointain, c’est qu’il existe plusieurs raisons de douter. Comme le rapportait le média américain Radio Free Europe en avril 2019, différents doutes au sujet de la partie turkmène des travaux étaient évoqués. En superposant les commandes de tuyaux avec les déclarations faites antérieurement par le Turkménistan qui assurait avoir complété les travaux sur son territoire, le média américain concluait que l’installation était loin d’être terminée, compte tenu du volume de matériaux acheté. Dans un tel contexte, il est difficile d’imaginer comment pourraient commencer des travaux en Afghanistan alors que rien n’est achevé en amont.

De nombreuses barrières autres que les talibans

Même en présumant que le tronçon turkmène ait été finalisé, cela n’assure en rien la certitude du projet de l’autre côté de la frontière. D’un point de vue politique, le soutien du Pakistan et de l’Inde à ce projet a été subordonné à des engagements pris par le Turkménistan à baisser le prix du gaz qu’il exportera.

À ce titre, le Pakistan a explicitement conditionné sa participation au projet à une baisse des tarifs. En juin dernier, Islamabad avait fait part de sa volonté de réviser certains termes du contrat qui l’unissait au Turkménistan, notamment sur les clauses concernant la responsabilité et les dédommagements en cas d’accidents se produisant sur le territoire afghan. Dans une analyse très complète publiée par le média allemand Deutsche Welle, il semble que les demandes du Pakistan n’ont pour l’heure pas été entendues et constituent toujours un obstacle pour l’aboutissement du gazoduc. Pour les politologues et journalistes interrogés, la réunion du 6 février serait, en outre, un levier de négociation supplémentaire à la disposition de l’État pakistanais pour ses propres intérêts dans la région.

Envie d'Asie centrale dans votre boîte mail ? Inscrivez-vous gratuitement à notre newsletter hebdomadaire en cliquant ici.

D’un point vu légal enfin, une loi afghane votée en 2019 aurait retardé le commencement des travaux, rapporte The Diplomat. Qu’il s’agisse de problématiques sécuritaires, légales ou politiques, le projet semble être incertain et demeure soumis à des aléas externes comme internes. La réunion entre Turkmènes et talibans paraît être, tout de même, une nouvelle tentative d’afficher la vivacité de cette entreprise, substantielle pour le Turkménistan et ses intérêts.

Un projet vital pour le Turkménistan 

Le pays, qui affiche une réserve de gaz parmi les plus importantes du monde, dépend presque exclusivement de ses ventes gazières pour soutenir son économie. Cette situation devient d’autant plus problématique qu’Achgabat n’a pour l’heure qu’un seul client important : la Chine. En 2019, selon le département du Commerce des États-Unis, une écrasante partie du gaz exporté était destinée au marché chinois, via le gazoduc d’Asie centrale, partagé avec l’Ouzbékistan et le Kazakhstan. Le prix de ce gaz était particulièrement bas en 2016, la Chine ayant négocié une baisse en échange de ses investissements pour réaliser le gazoduc.

Même si le Turkménistan a repris les livraisons de gaz vers la Russie en 2019, Gazprom reste encore, aujourd’hui, un acteur mineur pour l’économie turkmène.

Ainsi, le gouvernement turkmène a tout intérêt à assurer à son voisin afghan une meilleure sécurité, indispensable pour la bonne conduite des travaux et à plus long terme, du respect des infrastructures énergétiques partagées par les deux pays. Ce projet est devenu d’autant plus vital que la Chine a récemment revu à la baisse ses importations de gaz turkmène au profit de ses voisins, comme a pu l’analyser en 2020 le Foreign Policy Research Institute, un think tank basé aux États-Unis.

Zenon Bekdouche
Rédacteur pour Novastan

Relu par Matthieu Perrotin

Merci d'avoir lu cet article jusqu'au bout ! Si vous avez un peu de temps, nous aimerions avoir votre avis pour nous améliorer. Pour ce faire, vous pouvez répondre anonymement à ce questionnaire ou nous envoyer un email à redaction@novastan.org. Merci beaucoup !


Ministère des Affaires étrangères du Turkménistan
Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *