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Le chemin épineux de l'Ouzbékistan vers l'Union économique eurasiatique
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Le chemin épineux de l’Ouzbékistan vers l’Union économique eurasiatique

Le 11 décembre 2020, l’Ouzbékistan a reçu le statut d’observateur auprès de l’Union économique eurasiatique (UEE). Maxim Novitsky, contributeur régulier du média ouzbek Hook.report et créateur de la chaîne sur l’Asie centrale « De minces affaires » sur Telegram, fait part de ses réflexions sur les raisons pour lesquelles cette étape est très importante pour l’Ouzbékistan.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 15 décembre 2020 par le média ouzbek Hook.report.

L’étape a été largement commentée. Le 11 décembre 2020, l’Ouzbékistan est devenu membre observateur de l’Union économique eurasiatique (UEE), un espace de libre-échange lancé en 2015 et dominé par la Russie.

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Le sujet de l’adhésion à l’UEE a suscité en Ouzbékistan de nombreuses controverses. La société s’est scindée en deux camps : certains pensaient et pensent toujours que la République a besoin de rejoindre l’UEE, et ce dès que possible. D’autres insistent sur le fait que cela ne doit en aucun cas se produire.

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Dans une ère où il convient d’attirer des investissements et de développer tous les secteurs d’activité, l’Ouzbékistan a besoin d’entrer dans toute organisation commerciale internationale et association qui puisse, d’une manière ou d’une autre, contribuer à son développement et à sa prospérité sans pour autant porter préjudice aux habitants de la République ou à sa souveraineté.

Vers davantage d’échanges

L’UEE n’y fait pas exception, tout comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ces deux organisations visent à promouvoir les échanges, réduire les droits de douane et simplifier les processus commerciaux.

Historiquement, l’Asie centrale a été pendant des siècles une terre de commerce terrestre et de caravanes, le cœur de la Grande route de la soie. Les frontières n’étaient alors pas si étroitement délimitées et pour les marchands internationaux, elles étaient même facilement franchissables.

Après l’effondrement de l’URSS en 1991, chaque république nouvellement formée a fait tout son possible pour délimiter ses frontières. À l’intérieur d’un grand pays où il n’y avait auparavant aucun mur, une sorte d’espace à huis clos s’est brusquement dessiné.

Une union dominée par la Russie

L’UEE, malgré tous ses défauts, a permis aux pays de l’espace post-soviétique d’ouvrir leurs portes et de commencer à activement participer aux échanges. Certes, la principale force motrice de l’Union est sans aucun doute la Russie, plus grand producteur et consommateur de biens et de services. De même, l’Allemagne est la figure de proue de l’Union européenne (UE) : il s’agit d’une situation ordinaire dans une configuration similaire.

Lire aussi sur Novastan : Le statut de membre observateur de l’Union économique eurasiatique sème la discorde en Ouzbékistan  

Dans le détail, la Russie est indubitablement le leader de l’UEE, mais sur les étagères des magasins, par exemple, l’Arménie et le Kirghizstan ont maintenant un grand choix de produits à des prix accessibles. Il leur est devenu plus facile d’exporter leurs produits dans les pays membres de l’Union. Grâce à l’UEE, il est également devenu plus facile de faire du commerce avec des acteurs extérieurs, étant donné que l’Union bénéficie de sa propre zone de libre-échange.

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Une telle union commerciale permettra donc aux autres pays qui en sont membres d’élever progressivement leur économie au niveau de la Russie. Ces pays ne pourront pas se hisser au niveau de la Suisse ou des États-Unis mais, pour les républiques d’Asie centrale, atteindre ne serait-ce que le stade de développement de la Russie serait un grand pas en avant.

Une manière de connecter l’Ouzbékistan au monde

Il y a de quoi faire une analogie avec le niveau de la mer. Quel qu’il soit, il sera le même partout. Partout, les sources d’eau communiquent avec un seul et même océan. Mais les mers et les lacs isolés peuvent toutefois s’assécher. Si la mer d’Aral communiquait avec le reste des mers, la pénurie d’eau dans le Syr-Daria et l’Amou-Daria n’aurait pas affecté son niveau.

L’Ouzbékistan, dans ses frontières fermées, est comme une mer isolée au fin fond d’un continent. Il ne reçoit pas la grande quantité de marchandises qu’il pourrait recevoir. L’Ouzbékistan n’est pas traversé par de grands flux financiers.

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Par conséquent, il faut échanger en grande quantité et efficacement. Ayant compris cela, le gouvernement ouzbek a franchi une étape décisive en devenant observateur de l’UEE. L’adhésion complète de l’Ouzbékistan à cette union dans un avenir proche serait même souhaitable.

La peur d’une domination économique

En règle générale, les opposants à l’adhésion à l’UEE avancent trois arguments principaux. Tout d’abord, ils estiment que les entreprises russes, kazakhes et biélorusses entreront sur le marché ouzbek et mettrons les entreprises locales en banqueroute. Ensuite, que Moscou imposera à l’Ouzbékistan sa propre ligne de politique étrangère et interférera avec les affaires intérieures de la République. Enfin, que l’Ouzbékistan doit dépendre de lui-même et de personne d’autre.

Les entreprises monopolistiques sont les plus mécontentes de ce premier point, ce qui est logique. À l’heure actuelle, elles bénéficient de conditions excellentes : concurrence minimale, marché intérieur garanti, aide gouvernementale. « Nous payons des impôts ! Nous créons des emplois ! Nous donnons au pays les produits dont il a besoin ! » répondent-elles à presque toutes les accusations.

Il est clair que les entreprises des pays membres de l’UEE entreront sur le marché ouzbek, puisque les droits d’imposition exorbitants sur les marchandises seront supprimés, des conditions favorables seront créées pour qu’ils ouvrent leurs succursales. Aux yeux du monde extérieur, l’Ouzbékistan n’est à l’heure actuelle nullement compétitif, voire inexistant, dans de nombreux domaines. C’est donc du pain béni pour ouvrir une nouvelle entreprise : il n’y a pratiquement pas besoin de se battre pour un client qui, fatigué des prix exorbitants des monopoles locaux, sera prêt à acheter des produits importés par des étrangers sur le marché local.

Des produits potentiellement de meilleure qualité

Par ailleurs, ces entreprises étrangères paieront la totalité de leurs impôts, créeront de nouveaux emplois, partageront leurs innovations. Les produits eux-mêmes seront, à bien des égards, meilleurs que les produits locaux. De plus, ils attireront dans le pays des flux financiers d’un tout autre niveau.

Que les entreprises ouzbèkes acquièrent de l’expérience, qu’elles se développent. Elles commenceront d’ici peu à améliorer la qualité de leurs biens et services, augmenter l’échelle de service, réduire leurs prix : c’est la concurrence.

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L’accession au statut d’observateur de l’Union économique eurasiatique par l’Ouzbékistan a créé des remous (illustration). [alt]
Thommy / Wikimedia Commons

Qu’obtiennent les Ouzbeks en échange ? Avec l’UEE, tant les consommateurs que toutes les entreprises qui produisent de la marchandise de qualité et le gouvernement ouzbek ont à y gagner, puisque la compétitivité du pays augmente et ses conditions d’investissement s’améliorent. Sans l’UEE, seuls les monopolistes locaux ressortent gagnants.

L’ingérence de Moscou en question

Quant à l’ingérence de Moscou dans la politique ouzbèke, certains patriotes affirment que l’UEE est un nouveau modèle soviétique et que la capitale russe asservira tout le monde. Tous les pays membres deviendront ses marionnettes et l’indépendance sera caduque.

L’UEE dans sa forme actuelle existe depuis 2015 et il semblerait que Moscou ne s’occupe que de commerce et de simplification de procédures douanières au sein de l’organisation. D’ailleurs, l’idée de créer une telle union n’appartient pas à la Russie, mais au Kazakhstan : elle a été avancée par le président kazakh Noursoultan Nazarbaïev en 1994.

Lire aussi sur Novastan : Biélorussie : le Kazakhstan s’oppose à une réponse conjointe eurasiatique face aux sanctions occidentales

En 2014, des négociations ont eu lieu entre les représentants des pays fondateurs de l’UEE, c’est-à-dire la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan, et n’ont laissé aucune ambiguïté sur le fait que la nouvelle union devrait être exclusivement économique. Tous les pays membres demeurent des États souverains avec leur propre politique étrangère et intérieure. Le non-respect de ce principe conduirait les pays à quitter l’UEE. Mais en cinq ans, personne n’en est sorti.

L’Ouzbékistan est déjà dépendant

Les opposants à l’adhésion à l’Union soutiennent que les Ouzbeks ne devraient dépendre que d’eux-mêmes, de leur nation. Les partisans d’une indépendance complète oublient que sur le plan commercial et monétaire, l’Ouzbékistan est très dépendant.

Les Ouzbeks achètent farine et viande au Kazakhstan, métal et bois à la Russie, textiles et produits pharmaceutiques à la Turquie, produits de consommation courante à la Chine… Il est plus facile et plus rentable d’acheter tous ces produits que d’essayer de les produire en Ouzbékistan. D’autant que certains, pour de nombreuses raisons, ne peuvent être produits dans le pays. Il s’agit là d’une pratique tout à fait normale dans le monde. L’UEE n’est qu’une étape supplémentaire vers des échanges commerciaux mutuellement avantageux.

Des prix qui pourraient baisser

À l’inverse, l’UEE peut présenter certains avantages. Ainsi, les pays membres se retrouvent sur un seul territoire douanier en franchise de droits. Il y a donc une diminution des prix des marchandises en raison d’une diminution des coûts de transport des matières premières nécessaires ou d’exportation de leurs produits finis.

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Dans le détail, un niveau égal de développement économique stimule une concurrence saine au sein du marché commun de l’UEE. Les consommateurs pourront choisir non pas entre deux ou trois marques ouzbèkes onéreuses et de qualité douteuse, mais peut-être parmi une dizaine de marques des pays membres de l’UEE. En outre, l’Union compte déjà des pays extérieurs avec lesquels une zone de libre-échange a été établie. À l’heure actuelle, Singapour, l’Iran, le Vietnam et la Serbie font partie de cette liste. La Chine, l’Inde, Israël et d’autres pays en sont encore au stade des négociations.

De plus, l’accroissement de la prospérité des populations des pays de l’UEE devrait intervenir grâce à la baisse des prix sur les denrées alimentaires et la hausse de l’emploi dans les industries destinées à l’import/export.

Enfin, les travailleurs étrangers ouzbeks, soit près de deux millions de personnes en Russie, bénéficieront de conditions de travail correctes. De fait, les travailleurs immigrés citoyens des États membres de l’Union n’ont pas besoin de permis de travail pour travailler en Russie : ils sont assimilés aux citoyens russes dans le droit du travail.

Maksim Novitsky
Contributeur pour Hook.report

Traduit du russe par Joris Elima

Édité par Etienne Combier

Relu par Anne Marvau

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