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Géopolitique de la drogue : quand l’opium était au cœur de l’Asie centrale

Il y a cent ans, le commerce de l’opium faisait rage entre Russes, Kazakhs, Kirghiz, Dounganes et Ouïghours. Une activité que l’Empire russe a tenté de contrôler sans succès et qui a mené à d’incessantes querelles, conflits et déplacements de populations. 

Novastan reprend et traduit ici un article initialement publié le 7 mars 2020 par le média russe spécialisé sur l’Asie centrale, Fergana News.

Au XIXème siècle, la colonie agricole de Semiretchensk, située à proximité du lac Issyk Koul et de Verniy (qui deviendra Almaty en 1921), entre le Kirghizstan et le Kazakhstan actuels, n’était pas uniquement tournée vers la culture du blé : des milliers de décimes (une décime valant 1,09 hectare) de pavot ont également été plantées.

Comment cette économie de la drogue est-elle née ? Quelle influence ont eu les conflits avec la Chine et la migration de masse de Dounganes et d’Ouïghours dans l’Empire russe qui s’en sont suivies ? Quel profit en ont tiré les fonctionnaires du tsar ? Pourquoi ce commerce n’a-t-il pas survécu à la Première Guerre mondiale ? Le célèbre historien italien Niccolò Pianciola, qui enseigne à l’Université Lingnan de Hong Kong, s’est penché sur toutes ces questions. Son étude, Illegal Markets and The Formation of a Central Asian Borderland: The Turkestan–Xinjiang opium trade (1881-1917), a été publiée dans la revue Modern Asian Studies.

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Pour cet expert, les frontières ont joué un rôle prépondérant. Loin d’être de simples lignes sur une carte, leur mécanisme complexe a déclenché toute une économie faite de symbiose et de conflits. L’opium était alors au centre de ce plateau de jeu : les autorités militaires de Semiretchensk ont maintenu à dessein l’incertitude autour de son commerce. Il n’était ni réellement autorisé, ni complètement interdit. Elles ont pu ainsi à la fois renforcer l’économie locale, maintenir de bonnes relations avec l’Empire chinois et remplir les poches des fonctionnaires russes, de sorte que les autorités de Verniy et de Saint-Pétersbourg n’en ont longtemps rien su.

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Ce fructueux commerce a duré jusqu’à la Première Guerre mondiale, lorsque le tsar Nicolas II a tenté d’établir un monopole d’État sur l’opium afin de fournir de la morphine à son armée. Cependant, ce négoce n’a pas résisté aux difficultés de la guerre et aux troubles des années 1916 et 1917. En 1916, Dounganes et Kirghiz, furieux de cette offensive sur leur lucrative activité, s’en sont alors pris aux colons slaves.

Émeute dans la province d’Ili

Jusqu’à la fin du XIXème siècle, l’Empire russe, contrairement aux Britanniques, est resté en dehors du commerce de l’opium avec la Chine. Les échanges à Kiakhta, à la frontière avec l’actuelle Mongolie, reposaient principalement sur le thé et le coton. Les autorités russes, se distinguant à nouveau des Européens, responsables du déclenchement des guerres de l’opium, ont soutenu la dynastie Qing (1644-1912) dans sa lutte contre le commerce de la drogue et dans sa politique de confiscation des marchandises. En revanche, le khanat de Kokand, dans l’actuelle vallée de Ferghana, faisait activement commerce de l’opium avec les Chinois de la province de Gansu. De là, l’opiacé était ensuite acheminé vers l’intérieur de l’Empire.

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Dans les années 1860-1870, des soulèvements se sont déclenchés au Turkestan chinois, devenu par la suite la Région autonome ouïghoure du Xinjiang. Les Turcs musulmans et les Dounganes sont entrés en rébellion contre la dynastie Qin, alors affaiblie. Des heurts entre Turcs musulmans et Dounganes ont par ailleurs également été observés. Pour fuir les troupes chinoises, ils ont été nombreux à migrer vers le territoire russe. L’éphémère royaume de Yettishar (1865-1878), dominé par l’émir Yaqub Beg, a alors vu le jour en Kashgarie. Mais la campagne victorieuse du général Tso a noyé dans le sang les rêves d’autonomie des musulmans du Xinjiang et des milliers de Dounganes et d’Ouïghours ont été forcés de fuir vers l’Empire russe.

Certains se sont réfugiés dans la vallée de Ferghana, tandis que d’autres se sont installés à Semiretchensk. Une politique à grande échelle destinée à revitaliser l’économie des provinces occidentales ravagées par des conflits internes a alors été mise en place par le général Tso : réparation d’infrastructures d’irrigation, déplacement de colons chinois, développement de la production de soie et lutte contre la culture du pavot. Le succès de cette stratégie fut contrasté car il mena à l’importation d’opium dans la région, soit depuis le Turkestan russe, soit depuis le Cachemire et l’Inde.

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Le contrôle chinois sur le Xinjiang en a pris un coup : les Russes, profitant de l’absence de barrières naturelles, ont alors occupé la province d’Ili, point stratégique important de la région reliant la Kashgarie et la Dzoungarie, toutes deux très fertiles. L’initiative de cette occupation revient aux autorités locales, à savoir le gouverneur général du Turkestan, Constantin Von Kaufman, et le gouverneur militaire de Semiretchensk, Guérassim Kolpakovski.

Pour Niccolò Pianciola, Saint-Pétersbourg souhaitait alors avant tout éviter un affrontement avec la Chine et mettre fin au commerce lucratif avec elle. Le gouverneur Von Kaufman, en proie à d’importantes dettes, a estimé que la production d’opium serait un moyen efficace de reconstituer sa trésorerie. Les territoires annexés ont en effet été placés sous son contrôle direct. Dans la province d’Ili, pas moins de 32 kilomètres carrés étaient déjà affectés à la culture du pavot. Le gouverneur Kolpakovski a demandé personnellement à Constantin Von Kaufman l’autorisation d’exporter de l’opium, désireux de se calquer sur l’expérience des Britanniques, qui avaient en effet importé des tonnes d’opium vers les provinces méridionales de la Chine, percevant en échange du minerai d’argent. Mais en 1881, le traité de Saint-Pétersbourg foule au pied l’ambition du gouverneur en rétrocédant 80 % de la région à la Chine et en interdisant le commerce de l’opium.

Les migrants et l’opium

L’histoire ne fait cependant que commencer. L’Empire russe comptait de nombreux Dounganes et Tarantchis (Ouïghours de la province d’Ili), dont le relogement avait été pris en charge par l’État. Leur économie était toujours orientée vers le Xinjiang, séparé de Semiretchensk par une frontière de plus en plus surveillée. Une économie transfrontalière est alors apparue dans la région, souligne Niccolò Pianciola.

Bien sûr, tout n’était pas rose pour cette diaspora : nombre de Dounganes ont refusé de vivre dans les villages de Tokmak et de Prjevalsk qui leur étaient assignés et se sont enfouis dans la vallée de l’Ili, d’où ils ont lancé des raids contre les Chinois. Ils ont multiplié également les vols, de sorte que plus de la moitié de la population carcérale locale était doungane. Au fil du temps, ils se sont accommodés bon gré mal gré de leur nouveau mode de vie et, obéissant aux autorités, se sont mis à cultiver des légumes et du blé dans la province d’Ili et du riz à Semiretchensk, destiné à être exporté vers le xian de Yining.

L’opium revient alors au centre des débats. En 1879 déjà, de nombreux hectares de pavots avaient été plantés dans le district d’Issyk Koul, dans l’actuel Kirghizstan. Semiretchensk est devenue rapidement la principale source d’opium du Xinjiang, où le prix avait été décuplé par la stratégie du général Tso. La production s’est développée de manière significative dans les districts de Mariinsk, de Prjevalsk et de Jarkent. Les Dounganes ont en outre souvent chassé les Tarantchis des terres fertiles en bordure de la rivière Ili pour y cultiver du riz, tandis que les Ouïghours, vivant dans les régions montagneuses, se sont tournés vers la culture du pavot, plus rentable.

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La culture du pavot et le juteux commerce de l’opium ont été possibles grâce à l’inaction des autorités russes. Le manque de cosaques patrouillant la frontière, longue de 1 600 kilomètres, n’en est d’ailleurs pas l’unique raison. Niccolò Pianciola indique que les autorités locales ont tacitement fermé les yeux sur ce commerce. Si les règles douanières de 1881 interdisaient l’importation de potions, aucune règle ne concernait l’exportation. Aucune loi n’interdisait par ailleurs la culture du pavot et la production d’opium à Semiretchensk. Par ailleurs, le traité russo-chinois de 1881 était toujours en vigueur et une circulaire du gouverneur général datant de 1883 ne permettait qu’à des personnes spécialement habilitées de commercialiser des « substances toxiques et puissantes ». Si ces documents permettaient aux douaniers de confisquer des marchandises à la frontière, le nombre de fonctionnaires faisait clairement défaut, la douane de Prjewalsk n’en comptant que six jusqu’en 1914. Les principales livraisons, effectuées par des Kirghiz, des Sartes voire des Chinois, ne passaient pas par Prjewalsk, mais par la province d’Ili.

Malgré les interdictions formelles, le commerce de l’opium a été encouragé par les commerçants chinois. Ceux-ci ont accordé non seulement des prêts aux Dounganes et aux Ouïghours de Semiretchensk pour acheter du pavot au détriment des récoltes futures, mais ils ont également loué des terres au Turkestan et les ont fait cultiver par des travailleurs saisonniers du Xinjiang. Il semble évident que les autorités chinoises locales étaient au courant et devaient percevoir leur pourcentage. Ce n’est qu’à partir de 1906-1907, avec la signature par l’Empire des Qing d’un certain nombre de traités destinés à lutter contre la culture de l’opium avec les puissances européennes et la réduction des exportations par les partenaires occidentaux, que la politique chinoise de répression contre les opiacés commença à porter ses fruits.

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Cependant, les exportations grises de l’Empire russe se poursuivirent. L’économie transfrontalière était en effet de plus en plus liée à ce commerce. Kazakhs et Kirghiz ravissent bientôt aux Dounganes leur place dans la contrebande. Le pacage de leurs troupeaux en Chine leur servait de prétexte pour revendre facilement des marchandises. Ce sont ensuite les paysans russes et ukrainiens, arrivés en masse à Semiretchensk grâce aux réformes de Piotr Stolypine, qui s’adonnent à ce commerce. En 1911, deux villages russes près de Prjewalsk, Pokrovskoïé et Mikhaïlovskoïé, ont produit pas moins de 2,53 tonnes d’opium.

Si la révolution chinoise de 1911 renverse la dynastie Qing et provoque le chaos à la frontière, les affaires continuent à prospérer à Semiretchensk. À la veille de la Première Guerre mondiale, des témoins décrivent des champs de pavot à perte de vue autour de Prjewalsk. Les profits enrichissaient les nantis, tandis que la population, privée de céréales et donc de pain bon marché, en subissait les conséquences.

Tentative maladroite de monopole

Avant le début de la guerre, l’Empire russe importait 8 à 18 tonnes d’opium par an pour son industrie pharmaceutique. Or, cet approvisionnement s’est tari car l’exportateur principal était l’Empire ottoman, qui lui avait déclaré la guerre. Pendant ce temps, le prix de l’opium, matière première permettant la fabrication de la morphine nécessaire à des millions de blessés sur le front, grimpe en flèche. Les autorités russes tentent d’en importer depuis l’Inde et la Perse, mais pas en quantités suffisantes. L’attention du gouvernement s’est alors cristallisée sur Semiretchensk, où la répression s’était intensifiée et les amendes multipliées.

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Dès 1916, les autorités ont tenté d’estimer le nombre de décimes de terre dédiées à la culture du pavot et de délivrer des licences. On en autorisa 3 250 décimes dans le district de Prjewalsk, 500 dans le district de Jarkent et 200 dans le district de Pichpek, qui deviendra Bichkek, la capitale du Kirghizstan actuel. Or, en réalité, le pavot représentait 6 000 à 35 000 décimes de terre à Semiretchensk. Sa culture échappait donc largement à la surveillance de l’État.

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Pour empêcher les exportations vers la Chine, des contrôleurs de récoltes, soutenus par une police montée, ont été nommés dans chaque district, avec des points de stockage spécifiques dotés de laboratoires chimiques. À chaque décime correspondait une valeur (exprimée en pouds) et une somme d’achat par l’État. Les prix étaient déterminés en fonction de la teneur en morphine, évaluée par les laboratoires, et variaient de sept à quinze roubles par livre. Mais cette stratégie de monopole était vouée à l’échec : les Chinois payaient 40 roubles par livre d’opium, quelle que soit la teneur en morphine. Les paysans se sont donc mis à cacher l’opium récolté.

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En 1916, la tristement célèbre révolte basmatchi, provoquée à l’origine par la tentative de mobilisation générale des musulmans de la région, fut particulièrement dure à Semiretchensk, notamment dans le district de Prjewalsk. Selon Niccolò Pianciola, la brutalité de ces événements s’explique largement par l’importance du commerce de l’opium. La tentative des autorités russes de fermer la frontière et de contrôler la production a provoqué le courroux des Dounganes, Kirghiz et Tarantchis, qui se sont finalement rebellés. La répression a été implacable et nombre de Dounganes de Prjewalsk ont été tués ou forcés de fuir en Chine. Fuyant les pogroms, des centaines de milliers de Kazakhs, de Kirghiz, de Dounganes et de Tarantchis ont migré vers le Xinjiang. Le commerce de l’opium s’est effondré et seul un quart de la récolte a pu être acheminé à Saint-Pétersbourg. Puis 1917 est arrivée et tout a changé.

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Niccolò Pianciola souligne le rôle essentiel joué par la frontière dans cette économie extraordinaire, axée sur l’opium à Semiretchensk : à la fois solide au moment de protéger Dounganes et Tarantchis de l’Empire chinois et en même temps poreuse lorsqu’il s’agissait de permettre le déplacement des personnes et des biens. Ce système a prouvé que le marché surpassait alors la politique : l’offre provenant du Turkestan et la demande existant au Xinjiang et en Chine intérieure forçaient les autorités russes et chinoises à fermer les yeux sur ce commerce, voire à en tirer profit. Mais le passage au XXème siècle a changé la donne et le contrôle des États et la protection de la santé des citoyens ont finalement pris le dessus.

Artiom Kosmarski
Journaliste pour Fergana News

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

Édité par Geoffrey Schollaert

Relu par Aline Cordier Simonneau

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