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La gestion de l’eau, potentielle épine dans les relations entre Chine et Kazakhstan Novastan | La gestion de l’eau, potentielle épine dans les relations entre Chine et Kazakhstan
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La gestion de l’eau, potentielle épine dans les relations entre Chine et Kazakhstan

La gestion de l’eau est l’une des problématiques les moins réglementées dans les relations entre le Kazakhstan et la Chine. Le changement climatique et la fonte rapide des glaciers dans les montagnes du Tian Shan menacent pourtant l’équilibre du bassin transfrontalier du lac Balkhach, que se partagent les deux pays. L’absence de gestion commune de l’eau pour faire face aux conséquences de la baisse du niveau de l’eau menace de transformer ce problème en véritable crise diplomatique.

Novastan reprend ici et traduit un article publié le 4 mars 2020 par le média centrasiatique Central Asian Analytical Network.  

Entre le Kazakhstan et la Chine, l’eau pourrait devenir un véritable sujet de tensions. Comme l’explique cet article du Geopolitical Monitor, paru en février 2020, le sujet principal est le bassin du lac Balkhach, avec notamment la rivière Ili. Alors que les glaciers du Tian Shan fondent plus rapidement qu’auparavant, l’absence de gestion commune de l’eau entre les pays riverains pour faire face aux conséquences en termes de niveau de l’eau menace de transformer ce problème en véritable crise.

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La majorité des grands systèmes fluviaux de la planète, comme celui du Mekong, du Yanqzi ou de l’Indus sont alimentés par les glaciers qui approvisionnent et influencent les débits des fleuves. Avec le changement climatique, les glaciers fondent à grande vitesse, ce qui menace directement le débit et le niveau des cours d’eau en aval. Or ces cours d’eau sont utilisés pour l’irrigation, la production d’hydroélectricité et pour l’approvisionnement en eau potable dans quelques-unes des régions les plus densément peuplées de la planète.

Le recul des glaciers réduit la disponibilité saisonnière en eau douce

La clé pour comprendre l’impact de la fonte des glaciers sur les ressources en eau se trouve dans le concept de « pic de l’eau » ou de « seuil maximum du niveau de l’eau ». Avec le changement climatique, les cours d’eau de surface atteignent des niveaux qui dépassent les moyennes habituelles lors de la saison des fontes des glaciers. Mais ce niveau des eaux de surface finira par atteindre un seuil maximum, et s’ensuivra une période où ce niveau déclinera de manière irréversible, car les glaciers auront atteint ce pic.

Le recul des glaciers va donc à terme réduire la disponibilité saisonnière en eau douce, car chaque glacier dispose d’une réserve d’eau limitée. Selon une étude publiée par Nature Climate Change, environ 45 % des bassins dans le monde alimentés par les glaciers ont déjà atteint ce seuil maximal, y compris les sources himalayennes du fleuve Brahmapoutre. On prévoit une augmentation temporaire du niveau des eaux de surface dans 22 % des bassins versants en 2050, notamment en amont du Gange et de l’Indus, dont les niveaux des eaux devraient culminer respectivement en 2050 et 2070.

Pour prendre toute la mesure de la fonte des glaciers, il faut regarder le cycle de l’eau dans son ensemble : sur terre, les systèmes d’alimentation en eau ont déjà souffert de la construction intensive de barrages, de l’irrigation et de la demande croissante en eau pour l’industrie et l’approvisionnement des municipalités. Et la fonte des glaciers exacerbe ces problèmes.

Les conséquences pour le bassin transfrontalier du lac Balkhach

Le bassin du lac Balkhach ne fait pas exception. Il est alimenté par un ensemble de cours d’eau qui prennent leur source dans les glaciers du Tian Shan, sur le territoire chinois. Dans l’étude de Nature Climate Change, le lac Balkhach est considéré comme l’un des lacs qui souffre plus particulièrement de l’appauvrissement des écoulements d’eau provenant de la fonte des glaciers. Depuis 2000, le débit de la rivière Ili est passé de 17,8 à 12,7 mètres cubes par an. Ces écoulements pourraient s’appauvrir encore dans le futur, avec une baisse d’au moins 10 %. Selon des études, le pic de l’eau n’a pas encore été atteint par la majorité des glaciers du Tian Shan, mais on s’attend à ce que cela se produise dans les vingt prochaines années.

Lire aussi sur Novastan : Le lac Balkhach peut-il connaître le même sort que la mer d’Aral?

Depuis le début des années 1960, la superficie du lac Balkhach (16 000 km²) commence à se réduire du fait de facteurs anthropiques, et l’eau devient de plus en plus salée. La baisse du niveau de l’eau dans le lac est si rapide que beaucoup la comparent au cas de la mer d’Aral.

Une future « crise de l’eau » entre la Chine et le Kazakhstan ?

Environ 80 % de l’eau du lac Balkhach provient de l’Ili, qui alimente le lac au sud-ouest et forme ainsi l’une des zones humides les plus importantes en Asie centrale. La rivière Ili prend sa source en Chine, et rencontre dans sa course de nombreux ouvrages artificiels avant de pénétrer au Kazakhstan.

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La rivière Ili est l’un des principaux affluents du lac Balkhach.

La Chine construit de plus en plus d’ouvrages hydrauliques en amont des fleuves transfrontaliers pour augmenter ses capacités de prélèvements en eau, entraînant une baisse de la quantité d’eau dans les rivière Ili, Irtych, Talas et d’autres, et perturbant à la longue les écosystèmes des bassins versants des lacs Balkhach et Zayssan. Avec le changement climatique et compte tenu du gaspillage de l’eau au Kazakhstan, ce problème menace de se transformer en véritable crise.

Lire aussi sur Novastan : Tensions sur l’utilisation de l’eau des fleuves transfrontaliers entre Chine et Kazakhstan

Les rivières et fleuves transfrontaliers comme l’Ili, l’Irtych et le Syr-Daria font l’objet de tensions diplomatiques liées à la gestion et à l’accès à la ressource en eau par les pays voisins, notamment le Kirghizstan et l’Ouzbékistan pour le Syr-Daria. Ces trois fleuves sont les sources majeures d’eau douce au Kazakhstan.

Deux systèmes agricoles gourmands en eau

L’agriculture est considérée comme l’une des causes principales de la baisse du niveau des eaux. Cultiver des terres sous le climat aride de l’Asie centrale exige de vastes systèmes d’irrigation. Mais nombre d’entre eux ne sont pas efficaces et les fuites sont nombreuses, leur construction remontant à l’époque soviétique. Selon une estimation, l’agriculture consomme 89 % du volume total des prélèvements en eau au Kazakhstan, un chiffre qui dépasse nettement ceux d’Europe, où l’agriculture consomme en moyenne 58 %.

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En 1969, le barrage de Kapchagaï et son réservoir ont été construits sur la rivière Ili au Kazakhstan. Cela a permis la mise en valeur de 400 000 hectares de terres agricoles, y compris pour la culture du riz, très gourmande en eau. Le lac artificiel de Kapchagaï s’est rempli petit à petit pendant 20 ans, entraînant une baisse du niveau de l’eau dans le lac Balkhach d’environ deux mètres sur la même période. De ce fait, le processus de remplissage du réservoir a été prématurément stoppé à la fin des années 1980. En conséquence, le niveau de l’eau dans le réservoir reste bien plus bas que celui pour lequel il avait été initialement construit.

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Concernant la Chine, la superficie des terres agricoles irriguées dans le Xinjiang grâce aux fleuves Ili et à ses affluents correspondait à environ 300 000 hectares à la fin des années 1980. Depuis, cette superficie a nettement augmenté du fait du boom économique chinois et de la politique de « conquête de l’ouest », à travers laquelle le gouvernement central encourage la population des provinces centrales et orientales à immigrer dans le nord-ouest de la Chine. Ainsi, selon une estimation, la surface des terres agricoles a augmenté pour passer de 700 000 hectares en 2004 à 1,3 million d’hectares en 2014.  

Barrages et centrales hydroélectriques appauvrissent le débit des fleuves

Les barrages et les centrales hydroélectriques apparaissent comme des facteurs de taille dans l’appauvrissement du débit de la rivière Ili, et par conséquent du niveau de l’eau du lac Balkhach. 

Le barrage de Kapchagaï, situé sur le territoire du Kazakhstan, a une capacité d’environ 364 mégawatts/heure. Le gouvernement kazakh prévoit de mettre en œuvre un certain nombre de petits projets hydroélectriques dans l’oblast de Jambil près du lac Balkhach, mais la baisse du débit des cours d’eau menace leur viabilité économique à long terme. Plus largement, environ 11 % de la production totale d’électricité du pays provient de centrales hydroélectriques, dont la plupart sont situées sur la rivière Irtych, plus au nord.

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Le réservoir de Kapchagaï a pompé une partie de l’eau du lac Balkhach.

Sur le territoire chinois, des centrales hydroélectriques ont été construites le long de trois affluents de la rivière Ili, alimentés par les glaciers des montagnes du Tian Shan. Le Xinjiang est le centre de la production d’électricité au charbon, et une seule centrale au charbon près de Yining produit plus d’électricité que la centrale hydroélectrique de Kapchagaï mais nécessite une énorme quantité d’eau, provenant elle aussi de la rivière Ili. Par conséquent, la forte demande en eau de l’industrie du charbon est aussi responsable de l’assèchement des sols sur de vastes zones du nord-ouest de la Chine.

La Chine en position de force dans le cas d’une « crise de l’eau »

Les problèmes en eau s’appuient sur des prévisions dans le cas d’une baisse du débit des eaux de 10 % liée à la réduction des glaciers dans les montagnes du Tian Shan. Il est aussi possible de faire des prévisions sur les conséquences qu’aurait une baisse nettement supérieure du débit des eaux. C’est une probabilité vraisemblable, d’autant plus qu’avec le changement climatique les glaciers disparus ne se reformeront plus et les pays de la région devront se contenter de moindres ressources en eau.

La Chine se trouve dans une position avantageuse dans la crise de l’eau qui risque probablement d’éclater dans le bassin transfrontalier du lac Balkhach. Du point de vue hydro-géographique, elle contrôle les cours d’eau supérieurs qui alimentent la rivière Ili et donc le lac, et peu importe ce que le pouvoir chinois décide de faire, son homologue kazakh devra composer avec la situation. La Chine dispose aussi de leviers de pressions bien supérieurs en raison de son poids économique et militaire.

Une absence de gestion commune de l’eau problématique

De nombreuses années de discussions entre les deux voisins n’ont abouti qu’à l’accessibilité des informations hydrologiques élaborées du côté de la Chine et à un accord sur le partage des eaux sur la rivière Khorgos. Cette rivière était en réalité moins sujette aux divisions et associée au projet des Nouvelles routes de la soie avec le projet de port terrestre de Khorgos. En réalité, les parties sont parvenues à un accord sur la construction commune d’un barrage afin de créer une zone économique commune, mais la mise en œuvre de celui-ci est difficile. À la suite d’un nouvel accord sur la rivière Khorgos, la Chine a considérablement augmenté son captage en eau, ce qui engendre une forte sécheresse chaque année pour les milliers d’hectares de champs de maïs au Kazakhstan.

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Mais l’amorce de gestion commune des ressources en eau autour de la rivière Khorgos reste une exception. Pékin refuse de conclure tout accord international contraignant concernant l’utilisation et la gestion commune des ressources en eau, qu’il s’agisse de l’amont du Mékong, du Brahmapoutre ou de l’Irtych. Et cela concerne également la rivière Ili.

Moderniser la gestion nationale de l’eau au Kazakhstan : un premier pas

Puisque que toutes les initiatives bilatérales proposées par le Kazakhstan ont essuyé un refus chinois, le Kazakhstan se concentre sur la révision de sa politique nationale de gestion de l’eau, qui est devenue une de ses priorités. Des progrès significatifs pourraient être réalisés en révisant les pratiques de gestion des eaux usées mais aussi en ce qui concerne les pratiques agricoles afin de consommer moins d’eau.

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Différents bailleurs internationaux soutiennent les efforts du Kazakhstan visant à économiser jusqu’à 9,1 milliards de mètres cubes d’eau d’ici 2030, avec l’aide de nouvelles méthodes agricoles, moins gourmandes en eaux, des innovations liées à l’utilisation de l’eau dans l’industrie et à l’approvisionnement en eau des municipalités. Cependant, ces nouvelles méthodes de gestion de l’eau ne permettront pas de régler les problèmes persistants de protection d’une ressource fragile, et ce tant qu’il n’existera pas un accord entre les états riverains du bassin transfrontalier. Même si le Kazakhstan parvient avec succès à introduire des technologies plus économes en eau et atteint un niveau d’utilisation plus efficient de la ressource, cela ne lui permettra pas d’éviter la crise de l’eau. En effet, beaucoup dépend encore de la Chine.

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De nombreux glaciers qui alimentent le bassin du lac Balkhach n’ont pas encore atteint le niveau maximal de fonte de leurs réserves d’eau. Cela signifie que le ruissellement d’eau provenant de la fonte des glaciers continuera d’augmenter chaque année, cachant momentanément l’inévitable diminution de ces volumes à terme. Si d’ici là ne sont pas créées des méthodes fiables et communes de gestion de l’eau, on peut s’attendre à une confrontation entre les deux pays dans laquelle le Kazakhstan se verrait désavantagé face à son voisin chinois.

La rédaction du Central Asian Analytical Network

Traduit du russe par Chloé Déchelette

Édité par Christine Wystup

Relu par Guilhem Sarraute

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Adam
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