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Kazakhstan : le lac rose de Kobeïtouz victime de son succès

Au Kazakhstan, le lac rose de Kobeïtouz connait depuis l’été 2019 un succès fulgurant, qui s’est encore accru, au rythme des selfies et opérations de communication, pendant la période du confinement. Fin juillet, plusieurs internautes ont lancé l’alerte sur la dégradation de l’état du lac, attribuée à la négligence des touristes et à la vente de son sel par de petits entrepreneurs locaux. Les images ont créé l’émoi chez les internautes mais aussi les autorités, qui ont décidé d’octroyer au lac le statut de zone protégée et préparé, dans la foulée, un projet de loi faisant des atteintes à l’environnement une infraction pénale.

Les eaux salées du lac de Kobeïtouz, situé à 150 kilomètres de la capitale Nur-Sultan, brillent depuis un peu plus d’un an et demi d’un rose aux reflets violets suite au développement d’une micro-algue, dunaliella salina, comme l’explique le média kazakh Holanews. Ce phénomène récurrent mais rare, dont ni la fréquence ni la durée ne peuvent être prédites, a attiré l’attention des Kazakhs et touristes étrangers et fait du lac une destination à la mode à l’été 2019.

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Mais selon le média kazakh Tengrinews, c’est surtout pendant la période du confinement puis du reconfinement, instauré depuis le 5 juillet, que son succès a décollé, en particulier auprès des habitants de la capitale venus en masse chercher un remède à l’ennui et à la monotonie. Ainsi, d’après Holanews, des milliers de personnes s’y seraient rendues au cours du mois passé.

Pique-niques, séances photos et sel miracle

Le très photogénique Kobeïtouz est en effet devenu une destination idéale pour les pique-niques en famille et, surtout, les séances photos. Les réseaux sociaux, Instagram en tête, sont ainsi inondés de clichés parfaitement mis en scène de jeunes femmes posant les pieds dans l’eau. Comme le note le média américain Eurasianet, une vidéo de la musicienne Marjan Kapsamat jouant de la dombra en habits traditionnels au milieu du lac a été visionnée plus de 26 000 fois depuis le 10 juillet. Mais les images moins travaillées publiées sur le site Tengrinews montrent une réalité bien différente, celle de dizaines de personnes pataugeant dans l’eau et se barbouillant de la boue noire qui gît sous la croûte de sel du lac.

Ce sel a par ailleurs réveillé l’esprit d’entrepreneuriat de certains Kazakhs. Le 20 juillet, plusieurs médias, dont l’agence d’information kazakhe Kazinform, ont relayé une annonce publiée sur Instagram proposant du sel de Kobeïtouz à la vente pour 5 000 tengués (10,3 euros) le kilo. Le post, qui a depuis été effacé, vantait les vertus curatives de ce sel rosé, affirmant qu’il « guérit de nombreuses maladies » et « aide contre le coronavirus ». L’annonce a largement circulé sur les réseaux sociaux et créé la polémique, alors que plusieurs internautes et spécialistes lançaient l’alerte sur l’état de dégradation du lac.

« Ils l’ont tout simplement tué en un mois »

Le 18 juillet, une utilisatrice d’Instagram, Tatiana Chichkina, a fait part de ses observations à la suite d’une excursion à ce qu’elle nomme le « lac rose de la cupidité humaine ». L’internaute affirme que « 70 % des visiteurs ouvrent leurs sacs, sortent des seaux et ramassent le sel qui crée cette couleur rose. […] Des trous noirs sont creusés à chaque pas, ce qui n’empêche pas les gens de remplir leurs sacs de sel. Alors que cinq minutes auparavant, ils se cherchaient eux-mêmes un endroit rose “bien propre” dans leurs belles robes ».

Quelques jours plus tard, les images publiées sur Facebook par un internaute exprimant sa colère ont été largement partagées et reprises par les médias kazakhs. Celles-ci montrent un lac parsemé de taches noires, des tas d’ordures et des restes de feux de camp sur les berges, et les traces profondes laissées par un 4×4 dans le sel du lac. L’internaute, Yakob Fedorov, qui a rendu public le numéro d’immatriculation du véhicule en question, a déclaré que les touristes avaient « tout simplement tué » le lac en seulement un mois.

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D’après Holanews, les experts estiment que les bains de boue et le prélèvement du sel mettent en danger l’écosystème du lac. Il faudrait notamment entre 10 et 15 ans pour que les trous laissés par les touristes se résorbent. Interrogée par le média kazakh Liter, la présidente du conseil d’administration de l’Association des écologistes pratiquants, Laura Malikova, a toutefois estimé que les visiteurs n’avaient pas encore réussi à causer des dégâts irréparables. Toutefois, le directeur de l’Institut pour la santé humaine, Aïdar Kapasov, a insisté sur le fait que les mesures de protection devaient être renforcées rapidement. « Plus tard, il sera trop tard », a-t-il affirmé aux journalistes de Liter.

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En haut, le lac Kobeïtouz mi-juin 2020 (photo : Mélanie Retou) et en dessous, fin juillet 2020 (photo : Yakob Fedorov).

La réaction sévère des autorités

Le ministère de l’Écologie, de la géologie et des ressources naturelles s’est dit préoccupé par la situation à Kobeïtouz dès la mi-juillet, notant l’apparition d’ordures ménagères, la construction de structures temporaires et le ramassage du sel par les visiteurs, comme l’a rapporté Holanews. Le 20 juillet, le président du Comité de réglementation et de contrôle de l’environnement, Zoulfoukhar Joldasov, s’est  d’ailleurs rendu sur place pour une inspection et a constaté les dégâts. Le même jour, les autorités du district de Yereïmentaou dans la région d’Akmola, craignant les attroupements, ont interdit à la visite tous les lacs situés sur son territoire jusqu’à l’amélioration de l’épidémie de Covid-19, rapporte Kazakh TV.

Malgré cette décision, les touristes ont continué d’affluer, poussant les autorités à agir avec plus de fermeté. Le 27 juillet, le média russe Spoutnik a ainsi constaté que trois postes de contrôle mobiles avaient été déployés sur les deux routes menant au lac pour faire respecter l’interdiction.

Le ministre de l’Écologie, de la géologie et des ressources naturelles, Magzoum Mirzagaliev, s’est pourtant montré peu optimiste quant à l’efficacité de cette mesure. « Le problème ne sera pas résolu par des postes mobiles et une barrière. S’il y a une barrière, il y aura toujours quelqu’un pour la déplacer », a-t-il déclaré selon le média kazakh Zakon.kz, avant d’exprimer sa volonté d’octroyer au lac le statut de « zone spécialement protégée » et d’augmenter le tarif des amendes. Le ministre a dans la foulée annoncé qu’un projet de loi serait présenté au Parlement à l’automne prochain pour faire de l’atteinte à l’environnement une infraction pénale, comme l’écrit le média kazakh Vlast.kz.

Magzoum Mirzagaliev a également prévenu ses concitoyens que des « raids massifs » seraient lancés à travers le pays dès le weekend du 25 juillet afin de sanctionner les touristes qui ne respectent pas les règles de protection de l’environnement, toujours selon Vlast.kz. On ignore toujours si cette annonce a été suivie d’effets, mais, comme le relève le site d’informations kazakh InformBuro, le ministère de l’Écologie a affirmé que lesdits raids se tiendraient chaque weekend jusqu’à la fin de l’été. De son côté, le vice-ministre de l’Intérieur, Alekseï Kalatchidi, a fait savoir que la police avait identifié les individus responsables de la vente illégale du sel de Kobeïtouz, et que plusieurs articles du Code de responsabilité administrative permettraient de punir leurs agissements, rapporte Tengrinews. Dans le même temps, le média kazakh a révélé que le conducteur du 4×4 dénoncé sur Facebook avait été retrouvé et s’était vu délivrer un avertissement et une amende de 13 890 tengués (28,5 euros) pour « violation des règles d’utilisation générale de l’eau » et « pollution des espaces communs ».

« Manque général de culture » ou publicité irresponsable ?

Deux jours plus tard, le 23 juillet, le portail d’information des organes des affaires intérieures de la République du Kazakhstan, Polisia.kz, a publié une vidéo du conducteur recevant son amende puis présentant des excuses publiques depuis le commissariat de police. Assis sur un banc face caméra, les moins jointes sur les genoux, l’homme reconnait ses torts et s’excuse d’avoir causé une telle polémique sur les réseaux sociaux, avant de conclure, sur fond de musique dramatique : « Honnêtement, j’ai moi-même déjà 40 ans, je ne pensais pas que je ferais ça… ». La mise en scène de ce mea culpa illustre bien la tournure prise par la polémique.

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Internautes, experts et responsables politiques ont en effet pointé du doigt les mauvaises manières de leurs concitoyens avec plus ou moins de véhémence et de condescendance. Plusieurs médias, dont Spoutnik et Zakon.kz, parlent ainsi de « barbares », tandis que le site kazakh inbusiness.kz remarque que l’essentiel des commentaires sur le sujet se résume à « les sauvages ont merdé ». Le président kazakh, Kassym-Jomart Tokaïev, s’est lui-même emparé du sujet en des termes sévères. « Le manque général de culture de nos citoyens se poursuit », a-t-il déclaré sur Twitter, appelant le ministère à faire de l’éducation environnementale des jeunes générations une priorité.

Comme le rapporte inbusiness.kz, de rares voix plus critiques se sont toutefois fait entendre. Ainsi, la directrice d’une agence de communication, Aziza Choujeïeva, a, dans un long texte publié sur Facebook, dénoncé les discours simplistes sur le « peuple stupide » et pointé du doigt les campagnes répétées de promotion, formelles comme informelles, qui exhortent kazakhs et touristes étrangers à visiter le lac. Comme le fait remarquer Aziza Choujeïeva, la communication autour du lac, y compris par les autorités, se réduit à « venez voir ». « Nulle part il n’y a un mot sur la valeur, le statut juridique, les itinéraires, les règles de visite du lac et la responsabilité », explique-t-elle. Eurasianet note par exemple qu’un élu municipal de Nur-Sultan et microbiologiste, Miras Chekenov, avait l’an dernier partagé photos et vidéos et rappelé les effets curatifs de la boue et des micro-algues de Kobeïtouz.

Kobeïtouz, qui compte parmi seulement une trentaines de lacs roses recensés dans le monde, représente en effet une manne touristique. Inbusiness.kz et d’autres médias kazakhs ont d’ailleurs rapporté qu’un appel d’offres qui devait se conclure le 27 juillet avait été lancé, sur le site internet du ministère de l’Écologie, de la géologie et des ressources naturelles, pour l’exploitation du lac à des fins touristiques pour une période de 49 ans.

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Les réseaux sociaux, tenus largement responsables du regain d’attention qui met aujourd’hui en péril Kobeïtouz, ont toutefois eu raison de ce projet : comme le rapporte le média kazakh Azattyq Ryhy, face aux polémiques sur la dégradation du lac, les autorités régionales ont annulé l’appel d’offres.

Pia de Gouvello
Rédactrice pour Novastan à Bichkek
Relu par Aline Cordier Simonneau

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