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30 ans main dans la main : la trajectoire étonnante de Djavoni au Tadjikistan Novastan | 30 ans main dans la main : la trajectoire étonnante de Djavoni au Tadjikistan
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30 ans main dans la main : la trajectoire étonnante de Djavoni au Tadjikistan

Au début des années 1990, alors que la guerre civile fait rage au Tadjikistan, Carrera met la main à la poche pour créer une entreprise commune tadjiko-italienne. Une histoire de coopération inhabituelle et dont le succès continue d’être visible en 2021.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 2 décembre 2021 par notre version allemande.

Le 9 octobre 1992, alors qu’une violente guerre civile fait rage dans les régions méridionales du Tadjikistan et que presque toutes les entreprises industrielles du pays sont paralysées, une entreprise est créée et enregistrée auprès du ministère des Finances dans la ville de Khoudjand, située dans le nord du pays. Djavoni (“jeunesse” en tadjik) a été créée sur la base de la société anonyme Abrechim, elle-même financée par le fabricant de jeans italien Carrera, devenant ainsi la première entreprise tadjiko-italienne de l’histoire de la République du Tadjikistan.

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Les autorités locales ont attribué à l’entreprise environ six hectares de terrain pour la construction d’une usine. Et les fondateurs savaient probablement qu’ils obtiendraient les résultats souhaités s’ils concevaient la production et l’organisation selon de nouvelles règles et méthodes et avec une pensée créative.

Un fabricant de tradition

L’arrivée de Djavoni doit tout au succès passé de Carrera. Dès 1965, les trois frères Imerio, Tito et Domenico Tacchella fondent leur entreprise dans la province italienne de Vérone. Ils l’appellent “Carrera”, ce qui signifie en espagnol “recherche du succès”. Dès les premiers jours, les fondateurs se donnent pour mission de produire des marchandises de la meilleure qualité possible, répondant ainsi aux exigences de l’époque.

Ce n’est pas par hasard que l’entreprise italienne a choisi Abrechim. Après tout, le Tadjikistan est l’un des principaux producteurs de coton brut d’Asie centrale. Le coton à fibres fines produit au Tadjikistan est notamment très demandé sur le marché mondial, explique le média tadjik Asia-Plus.

En outre, avant l’arrivée des Italiens, Abrechim était déjà l’une des plus anciennes entreprises industrielles de renom au Tadjikistan et dans toute l’Asie centrale. Dans les années 1970, plus de 6 000 ouvriers y travaillaient et leurs produits, notamment les fils et les tricots, étaient exportés dans toutes les républiques soviétiques et à l’étranger. L’entreprise employait des ingénieurs et des technologues diplômés de Moscou, Tachkent, Ivanovo, Kiev et Kharkiv.

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A l’époque soviétique, Abrechim s’appelait le Combinat de la soie. L’entreprise comprenait une école professionnelle qui formait le personnel en dessous du niveau de direction. Par conséquent, la nouvelle entreprise n’avait pratiquement pas de problèmes de personnel. De plus, la main-d’œuvre, relativement bon marché, permettait de produire des marchandises à bas prix. C’est ainsi que la nouvelle usine a été construite dans la rue Djavoni à Khoudjand. L’actionnaire principal était l’entreprise elle-même (avec 93 %), 7 % des parts étant détenues par la Banque mondiale.

En 1995, Djavoni lance ses premiers produits sur le marché sous la marque “Carrera SPA”. Afin d’améliorer l’exhaustivité des marchandises produites et de garantir leur haute qualité, l’entreprise entame également une collaboration avec d’autres entreprises telles que Ponte Melini ou Diadora.

Du Tadjikistan au monde entier

Aujourd’hui, Djavoni est une entreprise active au Tadjikistan, qui se consacre au traitement des fibres de coton ainsi qu’à la production et à la vente de fils de coton, de tissus et de vêtements. Les produits fabriqués sont de grande qualité et la diversité de la gamme permet de concurrencer des marques connues sur le marché. “Mais la ligne principale est celle des jeans – denim et color jeans, qui sont produits au Tadjikistan”, expliquait Firouz Youssoupov, directeur du commerce extérieur de l’entreprise, à Asia-Plus en décembre 2018.

Selon Firouz Youssoupov, les produits fabriqués au Tadjikistan sont vendus dans les magasins Carrera officiels ainsi que dans les magasins multimarques en Europe et en Amérique. Au Tadjikistan, il n’existe en revanche qu’un seul magasin à Douchanbé, la capitale. “Les principaux acheteurs de Carrera sont des personnes qui apprécient le produit naturel écologique en coton et ses traitements naturels. C’est pourquoi les produits se vendent bien dans les pays européens”, poursuit le responsable du commerce extérieur.

“Notre usine exporte chaque année pour plus de 20 millions d’euros de jeans vers l’Europe”, note Firouz Youssoupov. “Nous, producteurs et entrepreneurs, manquons d’esprit et d’optimisme. Nos producteurs […] pourraient bénéficier de programmes spéciaux pour protéger les producteurs nationaux. Bien sûr, il faut des avantages fiscaux et douaniers, dont nous disposons dans notre pays. Mais pour des raisons d’efficacité, nous devons également introduire des droits de douane spéciaux pour l’importation de produits étrangers”, ajoute-t-il auprès d’Asia-Plus.

Nouvelles méthodes de gestion

L’un des facteurs clés du bon fonctionnement de l’entreprise est, selon les experts, l’application de nouvelles méthodes de gestion. Dès le départ, Djavoni avait abandonné les anciennes méthodes stéréotypées. Les cadres avaient alors commencé à utiliser une structure de gestion linéaire et fonctionnelle, selon laquelle il n’existe pas d’intermédiaire entre eux et leurs subordonnés. Et le directeur est nommé à son poste par le conseil de la fondation.

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La caractéristique de l’entreprise est que le directeur général s’occupe à la fois des questions de gestion financière et de production, étant donné qu’il est spécialisé dans ce domaine. Le directeur général est entouré d’assistants qui sont responsables de la qualité des produits. Chaque site de production a ses propres supérieurs qui doivent rendre des comptes au directeur général ou à leurs assistants.

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Djavoni dispose de six ateliers : une filature, un tissage, une couture, une teinture, le traitement thermique par voie humide et un département technique. Dans chaque atelier, le processus technologique génère des déchets, mais ceux-ci sont réduits au minimum et vendus en partie sur le marché local. L’entreprise investit dans plusieurs exploitations de coton dans les districts de Spitamen, Zafarobod et Mastchoh. Après la récolte, ils transportent le coton à Khoudjand avec leurs propres véhicules, ce qui permet d’économiser les frais de transport.

Promotion internationale

En 2003, la Société financière internationale (SFI) a accordé à Djavoni un prêt préférentiel de 3 millions de dollars (2,5 millions d’euros) pour soutenir le secteur privé dans les pays émergents, comme le note Radio Ozodi, la branche tadjike du média américain Radio Free Europe. L’argent devait servir à moderniser l’équipement technologique, ce qui aurait pu créer 3 500 emplois suite à l’introduction de nouvelles lignes de production, selon les estimations de la SFI. En outre, une utilisation rationnelle des fonds alloués aurait permis à l’entreprise de générer 15 millions de dollars (12,7 millions d’euros) par an.

“L’entreprise Djavoni travaille selon les normes européennes, et c’est formidable au Tadjikistan – un pays qui n’est pas indépendant depuis longtemps et dont l’économie est confrontée à de nombreuses difficultés depuis le début”, avait alors constaté le directeur adjoint de la SFI, Assad Jabr, à Radio Ozodi.

Mais ni le service de presse de l’entreprise, ni la ville de Khoudjand, ni l’administration de la province de Soughd n’ont voulu dire à Novastan si Djavoni avait finalement reçu l’argent promis et comment celui-ci avait été utilisé.

Un marché de vente stable

Interrogé par Novastan, le ministère tadjik de l’Industrie et des Nouvelles technologies a affirmé que Djavoni employait 756 personnes au 1er octobre 2021. L’entreprise a produit 313,4 tonnes de fil de coton au cours des neuf premiers mois de l’année 2021. Cela représente une augmentation de 18 tonnes par rapport à l’année précédente. En outre, 1,35 million de mètres de tissu de coton ont été produits et utilisés pour les besoins de l’entreprise. Au cours de cette période, des textiles et des vêtements ont été produits pour une valeur de 29,58 millions de somonis (environ 2,6 millions d’euros). La capacité de production annuelle de la filature de Djavoni s’élève à 2 000 tonnes de coton brut. En 2020, cet atelier aurait produit 770 tonnes de fil de coton.

Comme le rapporte le média russe Spoutnik, selon les données officielles, plus de 100 usines de ce type seraient en activité au Tadjikistan, produisant plus de 100 000 tonnes de fibres de coton. Mais seules 20 000 tonnes environ sont transformées chaque année au Tadjikistan. Parmi ces entreprises de transformation, on trouve notamment SATN, une autre entreprise que Carrera a ouverte en 2001 à Khoudjand. Son profil principal est la fabrication de produits textiles tels que des pantalons, des shorts, des chemises et des vestes en denim. Au 1er octobre, selon les données du ministère de l’Industrie 2021, SATN employait 600 personnes.

Selon Akmalchon Charipov, un cadre supérieur du département de l’industrie légère et de la soie du ministère de l’industrie, l’un des facteurs du bon fonctionnement de l’entreprise est la stabilité du marché de vente. “Si nous considérons les activités des entreprises et des sociétés d’un point de vue économique, cela dépend de la situation du marché, de la crise économique et d’autres facteurs qui influencent le processus de production. Malgré les difficultés rencontrées pendant la pandémie de Covid-19, Djavoni a pu produire et livrer 2,7 millions de masques médicaux en Italie”, a expliqué le fonctionnaire à Novastan.

Une histoire à succès

Selon l’observateur économique Negmatoullo Mirssaïdov, plusieurs nouvelles entreprises industrielles ont été créées au Tadjikistan au début des années 1990, en utilisant des technologies modernes. Djavoni serait l’une d’entre elles. “Ils avaient une stratégie claire. Le partenaire étranger savait exactement dans quoi investir, quoi produire et où vendre. Le secret de la longévité et du succès de Djavoni est que l’entreprise était, dès le départ, orientée vers l’exportation. Son principal investisseur, l’entreprise italienne Carrera, garantissait la vente de ses produits. Si Djavoni connaît le succès depuis trois décennies, c’est aussi parce que ses produits résistent à une concurrence féroce grâce à l’utilisation de la marque du partenaire, qui jouit d’un grand prestige dans le commerce spécialisé”, explique l’expert à Novastan.

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La co-entreprise Djavoni est un exemple éloquent de la pratique de la coopération fructueuse entre des entreprises économiques de différents pays. Elle pourrait contribuer à l’émergence du Tadjikistan en tant que pays bénéficiant d’un environnement favorable aux investissements.

De plus, étant donné que Djavoni est rentable, qu’elle rapporte des impôts élevés au Trésor public et qu’elle attire ainsi des capitaux étrangers dont la République a un besoin urgent, les autorités tentent de soutenir l’entreprise. Cette dernière est, par exemple, continuellement approvisionnée en électricité malgré les pénuries d’énergie récurrentes. Et sa production est considérée comme la vitrine du pays et elle est présentée dans des expositions à différents niveaux.

Aziz Rustamov
Rédacteur pour Novastan

Traduit du russe par Robin Roth

Relu par Jacqueline Ripart

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