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Ce que les dettes disent de la société dans les villes mono-industrielles
Janatas Bazar Central Kazakhstan

Ce que les dettes disent de la société dans les villes mono-industrielles

Dans les villes mono-industrielles du Kazakhstan et du Kirghizstan, les dettes occupent une certaine importance dans la vie des habitants. Mécanisme de survie dans les années 1990, ces relations d’endettement se sont rapidement normalisées. L’anthropologue Zarina Adamboussinova détaille ce que ces relations révèlent de la société.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 6 juin 2022 par le média kazakh Vlast.kz.

Les relations d’endettement ont dernièrement eu un succès particulier dans la culture cinématographique asiatique. La série Squid Game, qui a battu tous les records de diffusion, raconte le surendettement total, massif et sans issue dans différentes couches de la société sud-coréenne contemporaine.

Une dette n’est pas uniquement un phénomène économique, comme cela peut sembler à première vue. Il s’agit d’une chaîne complexe d’interactions fondée sur sa propre hiérarchie et sur la notion de réputation, plus que sur un échange financier.

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Dans le texte qui suit, l’anthropologue Zarina Adamboussinova partage ses observations sur le rôle et la place de la dette au Kazakhstan et au Kirghizstan. Elle raconte également quelle signification ont acquis les carnets de dettes établis entre les habitants des villes mono-industrielles d’Asie centrale après l’effondrement de l’URSS.

La dette du point de vue anthropologique

Les économistes interprètent le plus souvent la dette comme une somme qu’il est nécessaire de rendre dans un délai défini selon des conditions convenues entre les deux parties. Les anthropologues perçoivent tout autrement le concept et la nature de la dette. Pour eux, elle n’est pas un concept strictement économique, mais un phénomène social complexe, directement lié à des notions comme celles du don et du contre-don, de l’économie rituelle ou de l’économie morale.

La dette, du point de vue anthropologique, reflète des relations sociales et des liens à l’intérieur d’un groupe. Selon le pays et la structure de la société, la dette prend des formes diverses, incluant une dynamique de rapports de force. D’une petite somme empruntée aux parents, aux amis, à un organisme de micro-crédit, jusqu’au crédit chez un usurier, la dette peut également être publique et concerner des organisations internationales.

« La dette est omniprésente » est la thèse centrale du fameux livre Dette : 5 000 ans d’histoire (2011) du talentueux anthropologue David Graeber, qui militait activement contre le capitalisme moderne et ses conséquences, particulièrement lors de la crise des années 2007 à 2009. L’idée principale de son œuvre tient dans le fait que c’est précisément sur la dette que repose l’économie mondiale contemporaine. Elle joue également un rôle essentiel dans les rapports de force à l’échelle internationale, par exemple lors de l’annulation et le remboursement des dettes publiques.

Le contre-don dans les sociétés modernes kazakhe et kirghize

Les discussions conceptuelles plus anciennes sur la nature de la dette en anthropologie économique renvoient aux réflexions sur le don et le contre-don du chercheur français Marcel Mauss, contenues dans son Essai sur le don. L’anthropologue analyse les pratiques de don et d’échange dans différentes sociétés et conclut que tous les membres d’une communauté sont interconnectés par la réalisation de ces obligations qui entretient l’organisation sociale du groupe.

Les pratiques de ces dons et contre-dons se retrouvent dans la vie quotidienne. Dans mes recherches sur les villes mono-industrielles post-soviétiques au Kazakhstan et au Kirghizstan, j’ai dû faire face à un phénomène que je nomme l’économie de dette, qui peut être interprété comme la forme moderne du contre-don.

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J’étudie la vie dans les villes mono-industrielles post-soviétiques du Kazakhstan depuis 2018. Ces villes peuvent se définir comme une localité formée autour d’une entreprise ou d’une chaîne de production. D’après le programme d’État pour le développement des villes mono-industrielles (2012-2020), le Kazakhstan en compte officiellement 27. Il exclut toutefois les nombreuses communes urbaines, un type d’habitat répandu à l’époque soviétique, qui combine des éléments de la vie rurale et de la ville-entreprise.

La crise des années 1990

L’économie de dette apparaît dans des périodes de crises, à l’image de la crise globale des années 1990, nécessitant des innovations et des solutions efficaces. Mes interlocuteurs, surtout les anciennes générations, décrivent cette période de traumatisme collectif comme les « barbares années 1990 », la « période de l’anarchie et du chaos », du « capitalisme sauvage ».

La jeune génération des villes mono-industrielles n’a pas connu les « années d’or » de leurs villes, mais elle connaît le propriétaire omniprésent du lieu, l’entreprise, à travers les mémoires collectives. Les années 1990, à la fois libres et difficiles, ont donné naissance dans l’espace post-soviétique à une multitude de pratiques économiques informelles et de stratégies de survie collective. Certaines d’entre elles ont évolué mais sont toujours très populaires, d’autres ont disparu.

Pendant la période de transformation, les institutions officielles de l’État ont été supplantées par ces pratiques informelles, développées collectivement par les membres d’une communauté, alors qu’il n’était pas possible d’utiliser l’argent « réel ». Dans ce cadre, une communauté est considérée comme un groupe de personnes peu nombreuses où tout le monde se connaît directement ou indirectement. Ce type de communautés est très caractéristique des villes mono-industrielles post-soviétiques et des zones rurales au Kazakhstan et au Kirghizstan.

« Nous sommes devenus des commerçants »

Depuis le chaos des années 1990, de nombreux habitants des villes mono-industrielles se sont lancés dans le commerce. Ils se présentent généralement de la façon suivante : « Nous sommes devenus des commerçants. » Au Kirghizstan, parallèlement au commerçant et au commerce, se trouve également le terme négativement connoté de « tchelnok » (qui signifie navette en russe, pour décrire les personnes faisant des allers-retours à l’étranger pour ramener des produits et les vendre sur le marché intérieur, ndlr).

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Les habitants n’avaient toutefois pas le choix et devaient survivre, d’une manière ou d’une autre. Peu à peu, d’anciens enseignants, des travailleurs médicaux, des employés d’usines, le plus souvent des femmes, dont certaines mères d’enfants en bas âge, ont appris, à partir d’exemples autour d’elles, un métier qui leur était totalement nouveau.

Elles allaient et continuent d’aller chercher des produits au marché aux puces d’Almaty, ou pour celles du sud du pays, à Dordoï au Kirghizstan, le plus grand bazar d’Asie centrale. Aujourd’hui, la plupart d’entre elles sont devenues des femmes d’affaires prospères, qui possèdent leur propre commerce, ainsi qu’un statut, une bonne réputation et un capital. Plus important encore, elles ne tirent pas que des bénéfices économiques de leur activité, mais un sentiment d’enpowerment, c’est-à-dire un élargissement des droits, des possibilités et de l’autonomie, un droit de façonner et d’influer la dynamique des relations socio-économiques dans la communauté.

Une économie de dette basée sur un capital social et moral

L’économie de dette est un système entier avec ses composantes, que sont un arrangement oral ou un accord sans papiers ni témoins, la confiance, un réseau personnel, soit un capital social. De manière plus informelle, elle est fondée sur des « liens », une réputation : en d’autres termes, un capital moral. Mais aussi sur des relations inégalitaires, de dépendance ou de contrôle. Ce système comprend différentes échelles et types de relations d’endettements, d’obligations, de pratiques, dont la plus répandue est le commerce.

L’économie de dette peut être rencontrée aujourd’hui non pas uniquement dans les villes mono-industrielles et les zones rurales, mais aussi dans les grands centres régionaux, à travers les interactions de voisinages d’un petit quartier ou d’un complexe résidentiel. Toutefois, l’ampleur, la fréquence d’utilisation, et encore plus, la signification des pratiques d’endettement, constituent des différences majeures.

Des règles tacites à suivre

Tous les participants au sein de la communauté connaissent intuitivement les règles du jeu et s’efforcent de les respecter, à défaut de quoi ils devraient faire face à la pression sociale, au conflit et à l’exclusion de la zone de confiance et des interactions avec le groupe.

Dans chaque commerce, au bazar local des villes de Janatas ou Arkalyk, il est possible de voir un, deux, ou parfois toute une pile de « carnets communs », où le vendeur tient la liste des débiteurs. Ce carnet de dette peut être interprété comme un instrument d’influence, de contrôle et de façonnement des relations socio-économiques dans la communauté. Au fil du temps, les entrepreneurs locaux ont développé différents systèmes de classification de leurs documents financiers : « fiables » et « moins fiables », « listes noires », « voisins », « proches », « collègues », par quartiers et noms d’intermédiaires ou de connaissances.

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Certains clients tiennent aussi leurs carnets individuels, pour contrôler leurs dépenses et ne pas se perdre dans leurs propres dettes. En tant que garantie, les commerçants prennent une carte d’identité, un permis de conduire ou des cartes bancaires, et impérativement un numéro de téléphone et une adresse postale.

Un système de garants

La règle la plus basique du contrat de dette est très simple : apporter n’importe quelle somme, mais régulièrement. Dans ce cas, c’est précisément la régularité qui garantit au débiteur la confiance et la clémence du créditeur, qui continuera de lui vendre des produits à crédit, mais sans plus requérir de garanties.

À Arkalyk, une autre particularité est la présence d’un intermédiaire, qui agit comme garant et peut certifier qu’il connaît personnellement et suffisamment le futur client. Il se porte garant de sa réputation et de sa capacité de paiement. Cet intermédiaire peut être un collègue du marché ou d’un magasin local, un voisin, un camarade de classe ou simplement un habitant avec une bonne réputation ou un capital moral. Grâce à ce système, des personnes qui vivent dans les quartiers et villages voisins peuvent également acheter à crédit.

Il est possible d’acheter à crédit absolument tout, à commencer par du pain jusqu’aux matériaux de construction, aux vêtements et aux cosmétiques. Les personnes qui achètent à crédit sont celles qui n’ont pas les moyens de joindre les deux bouts, souvent des retraités et des familles avec de nombreux enfants, ainsi que des personnes plus aisées ou disposant d’un statut selon les standards locaux, y compris des hommes d’affaires.

La différence entre les deux catégories réside dans le montant du crédit et la nature du produit acheté. Pour la première catégorie, ce sont des produits de base, alors que pour la seconde, il s’agit de joaillerie ou d’objets importés de Turquie.

L’importance de la réputation

Parfois, les pratiques d’endettement entre hommes d’affaires locaux comprennent également des activités de troc. Ce système est particulièrement pratiqué lors de la rentrée scolaire.

Comme mentionné ci-dessus, les pratiques d’endettement que j’ai décrites ne sont possibles que dans des communautés où tous sont familiers et connaissent le revenu ainsi que la capacité de paiement des autres. « J’ai une réputation irréprochable, donc au bazar, je peux me permettre d’acheter à crédit tout ce que je veux », m’a ainsi affirmé une femme d’affaires.

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Ces communautés se distinguent par leur forte identité collective. Les membres, qui entretiennent des liens étroits, disposent des mêmes possibilités et stratégies de survie. Ils éprouvent divers sentiments que les chercheurs nomment le « contenu moral » des pratiques et des relations de dette, selon le terme du sociologue russe Grigory Youdine. Toutefois, l’élément le plus important de ces relations est sans doute la confiance et l’idée que tout le monde est dans le même bateau.

« Si j’étais à Almaty ou Astana, je ne pourrais pas vivre comme cela, là-bas personne ne me connaît », raconte ainsi une habitante de Janatas.

Des relations hiérarchiques

La dette suscite toujours des inégalités et des relations hiérarchiques. Dans les villes mono-industrielles, il existe d’autres classes, d’où une hiérarchie sociale spécifique. Il y a les ouvriers et travailleurs d’usines : selon les localités, ils prennent des noms différents, qui peuvent être tirés du nom d’une entreprise.

Ensuite viennent les fonctionnaires, les clients les plus appréciés et les plus fiables des hommes d’affaires locaux, ainsi que les commerçants, la partie aisée de la population, et enfin les chômeurs. L’appartenance à telle ou telle classe définit la forme et la dynamique des relations d’endettement, bien qu’il puisse y avoir des exceptions.

Les fraudes en augmentation

Dernièrement, j’ai observé une évolution négative dans les pratiques d’endettement des villes mono-industrielles. L’anthropologue Marshall Sahlins a nommé cette forme le contre-don négatif. L’obligation de rendre disparaissant de l’accord, la chaîne « donner – prendre – rendre » (précédemment mise en évidence par Marcel Mauss dans son Essai sur le don, ndlr), n’est alors plus respectée.

D’après mes nombreux interlocuteurs, l’arnaque, la fraude et le non-remboursement sont devenus courants. À mes yeux, ce processus est lié, en premier lieu, à l’apparition de nouveaux habitants en provenance des zones rurales avoisinantes, qui n’ont pas développé de liens étroits ni de confiance dans la ville, n’ont pas encore acquis d’identité et ne sont pas tout à fait prêts à suivre les règles locales. La seconde raison est l’apparition dans les villes mono-industrielles d’organismes de micro-crédits, des acteurs externes et institutionnels qui facilitent l’accès au crédit, le rendant plus impersonnel.

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Ces acteurs se libèrent par la même occasion des sentiments de honte, des relations de dépendance et la pression sociale des autres membres de la communauté. Toutefois, cela représente une grande menace pour la communauté, car un acteur externe introduit ses propres règles du jeu, où à la place de la réputation, les nouveaux créditeurs prennent de considérables taux d’intérêt, et en cas de non-paiement, mettent en œuvre un processus de recouvrement.

« Un instrument de survie qui s’est normalisé »

L’économie de dette et les pratiques qui lui sont liées ont été développées et ont fonctionné comme un instrument de survie, de soutien et d’assistance mutuelle. Parallèlement, les organismes de micro-crédit et les prêteurs sur gage ne visent pas à remplacer les pratiques informelles d’endettement, mais augmentent l’endettement de la population.

Les habitants prennent un crédit pour rembourser les précédents emprunts et tombent ainsi progressivement dans la servitude. Tous ces processus changent la dynamique au sein de la communauté, affectent la cohésion entre ses membres et conduisent à la perte d’un élément majeur de ces groupes qu’est la confiance.

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L’économie de dette est la réalité quotidienne de la population de certaines villes mono-industrielles et régions du Kazakhstan, qui n’apparaît pas dans les programmes et rapports officiels. Ce qui s’est développé comme un instrument de survie dans la crise des années 1990 et au début des années 2000 s’est progressivement normalisé dans la vie des résidents de toutes les générations des villes mono-industrielles que j’ai étudiées.

L’économie de dette est reliée aux mentalités et aux comportements locaux, aux spécificités de la vie dans les villes mono-industrielles post-soviétiques, mais aussi au chômage, aux inégalités et à l’écart croissant du niveau de vie dans les régions et grandes villes du pays. La crise moderne de l’économie de dette et le rôle croissant du marché d’échange témoignent du développement de relations capitalistes à part entière, dans des endroits où les habitants n’y sont absolument pas prêts.

Zarina Adamboussinova
Anthropologue pour Vlast.kz

Traduit du russe par Julien Beccafichi

Édité par Paulinon Vanackère

Relu par Emma Jerome

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