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Les « petites » femmes de la politique kirghize Novastan | Les « petites » femmes de la politique kirghize
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Les « petites » femmes de la politique kirghize

Au Kirghizstan, le grand nombre d’hommes en politique est un problème. Mais cette histoire est celle de « petites » femmes qui font de grandes choses. Celles qui s’impliquent dans la vie politique des zones rurales racontent leurs difficultés et leurs engagements.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 4 mars 2020 par le média kirghiz Kloop.

Le soir est déjà tombé sur le village de Kyzyl-Sou, dans la province d’Issyk-Koul. Dans les rues sombres et vides tombent des flocons de neige. Ce n’est qu’au travers des fenêtres de l’hôpital du district qu’il est possible de distinguer une lumière allumée : c’est là qu’Aïnoura Omorova, la cheffe du service des maladies infectieuses, est assise à son bureau. Elle semble extrêmement fatiguée, mais elle continue de remplir rapidement des dossiers médicaux. Les piles de papiers passent progressivement d’un bord à l’autre de la table.

« Je me souviens de la première fois où j’ai gagné les élections et où je suis entrée à l’aïyl kenech, l’assemblée représentative locale. Tout le monde m’avait félicitée, il y avait une telle agitation… Puis un homme était venu vers moi, m’avait serré la main puis m’avait remerciée d’avoir sauvé son enfant », raconte Aïnoura Omorova avec une voix calme, avant de se figer une seconde, comme si elle revivait silencieusement ce moment chaleureux. Puis elle retourne à ses dossiers.

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C’est en 2010 que, pour la première fois, elle s’était présentée aux élections locales afin de devenir députée à l’aïyl kenech de Sarou, une commune voisine de Kyzyl-Sou. Elle était alors parvenue à dépasser tous les autres candidats en recueillant le nombre record de 340 voix. Aïnoura Omorova a ensuite été réélue à deux reprises, la deuxième étant sa victoire aux élections de septembre 2019. A cette occasion, huit autres femmes avaient fait leur entrée à ses côtés au kenech.

« Je veux prouver à la société que les hommes et les femmes ont des droits égaux. Les femmes peuvent non seulement rester à la maison et s’occuper des travaux ménagers, mais elles peuvent aussi faire de la politique et résoudre des problèmes », déclare Aïnoura Omorova à propos de ses activités.

Des hommes offensés

Lors des élections de septembre 2019, Sarou, petite commune de 6 000 habitants, est devenue l’objet de débats passionnés dans tout le Kirghizstan : c’est ici qu’a été expérimentée la nouvelle loi sur les quotas sexués, qui impose un minimum de 30 % de femmes sur chaque liste électorale.

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Aïnoura Omorova se rend au conseil du village.

Le moteur de recherche Google a recensé des dizaines d’articles à propos des habitants de Sarou, qui étaient offensés par cette nouvelle loi. La veille des élections, ils avaient rédigé un message au président de la République, Sooronbaï Jeenbekov (2017-2020), pour se plaindre des quotas qui assuraient aux femmes une partie des mandats au kenech. Ce message affirmait que les quotas « troublent les droits des djiguits (NDT : cavaliers d’élites ; le terme peut désigner plus généralement les hommes) et sapent la confiance de la population dans leur système électoral ».

Les signataires de cette lettre réclamaient une réaction du président, faute de quoi ils imposeraient l’annulation des élections. La lettre a été signée par près de 70 personnes, parmi lesquels se trouvaient d’anciens députés du kenech, mais aussi plusieurs femmes. Le président n’a pas réagi à la lettre, mais des militants ainsi que des députés ont affirmé leur soutien aux femmes et ont exprimé leur honte vis-à-vis des hommes qui s’accrochaient plus à leur siège qu’à la résolution des problèmes.

Des statistiques décourageantes

D’après les statistiques, le nombre de femmes députées dans tout le pays n’a pas dépassé 11 % entre 2016 et 2019. La plupart d’entre elles se trouvent au Jogorkou Kenech, le parlement kirghiz, où siègent 120 élus dont 18 femmes. Ce n’est même pas la moitié du quota légal de 30 %. Parmi les 8 700 élus dans l’ensemble du pays, il y a un peu moins de 1 000 femmes. Dans près de 86 aïyl kenech, soit près d’un cinquième, aucune femme ne possède de siège.

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Satybaldy Baïke, un militant de Sarоu, fait partie des signataires de la tribune. Seul son nom apparaissait sur la première page de la lettre publiée sur les réseaux sociaux ; vexé, il explique qu’il est devenu « le pigeon numéro un » et qu’il a été raillé de tous. Si la tribune a effectivement été signée par plus de 70 personnes, leurs noms apparaissaient seulement sur la deuxième page de la lettre, qui n’a pas été publiée sur Internet.

Personne n’a révélé le nom de la personne qui était à l’origine de cette lettre. Un grand nombre de ceux dont le nom apparaissait dans la tribune a déclaré qu’ils l’avaient signée sans la lire, qu’il faisait sombre, qu’ils ne voyaient rien, évitant ainsi d’avoir à s’expliquer.

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Sur son chemin, Aïnoura Omorova examine rapidement le certificat d’un enfant.

D’après les résultats des élections au kenech de Sarou, 9 femmes ont été élues sur les 21 sièges disponibles, parmi lesquelles Aïnoura Omorova avec 182 voix.

Au centre pour enfants de l’arrondissement

Avec seulement quelques voix de moins qu’Aïnoura Omorova, Klara Chekenbaïeva a également fait son entrée au kenech. Beaucoup la connaissent au village en tant que directrice du jardin d’enfants Nour, qui est aussi un centre d’accueil pour les enfants trisomiques, autistes ou présentant d’autres troubles de développement. Il y a dix ans, elle a obtenu une bourse de la Croix-Rouge suisse pour créer ce centre, puis elle a poursuivi sa recherche de financements jusqu’à aujourd’hui, afin d’améliorer les conditions d’accueil des enfants.

« La société a besoin de tous les enfants. Les enfants du centre ne peuvent pas aller dans une école primaire classique. A la maternelle, les enfants ne les regardent pas avec crainte, ils sont comme eux. Bien qu’ils soient encore petits, ils se familiarisent et s’entraident. L’un de nos succès est que nous améliorons l’attitude des jeunes enfants vis-à-vis de la maladie et du handicap. Ces enfants ne veulent pas non plus rester à la maison, ils veulent faire partie de la société », explique Klara Chekenbaïeva.

Elle présente avec fierté son centre. C’est un grand bâtiment d’un étage, où se trouve un salon de massage, un psychologue, une salle informatique et des équipements sportifs. Les productions des enfants, faites d’argile ou de papier, sont exposées sur les étagères. Les murs sont recouverts de dessins illustrant des contes. La décoration de la salle de réunion décrit quant à elle les activités à venir.

Le soutien des proches

En blouse blanche, Klara Chekenbaïeva se tient au milieu de la salle de réunion et explique que personne dans sa famille ne s’est opposé à sa candidature au kenech. Elle se souvient, le sourire aux lèvres, des mots de son mari : « Tu travailles déjà avec le grand public. C’est ton élément ».

C’est déjà la deuxième fois que Klara Chekenbaïeva est élue députée. En plus de son emploi au centre, elle siège aussi au comité de santé local et au tribunal des Aksakals. Au sein du comité de santé, elle explique aux habitants comment se protéger de différentes infections. Au tribunal des Aksakals, elle participe à résoudre des litiges domestiques. Elle exerce toutes ces fonctions de manière bénévole.

La plus jeune députée au kenech du village est Nazik Akbarova, une institutrice âgée de 28 ans. Elle s’est présentée aux côtés de son mari ; il n’a pas réuni un nombre de voix suffisant, alors que la candidature de Nazik Akbarova est passée grâce aux quotas. « Ce n’est pas important pour mon mari, il me soutient quoi qu’il arrive. Je suis persuadée que je vais réussir », affirme-t-elle.

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Mais la compréhension des proches et l’absence de réprobation sont rares pour les femmes kirghizes qui veulent se lancer en politique. D’après les statistiques, presque 60 % des kirghiz considèrent que les femmes ne devraient pas s’occuper de politique.

Une femme à la tête du conseil du village

Dans l’ensemble de la province de Djalal-Abad, qui compte plus d’un million d’habitants, un seul conseil de village compte une femme à sa tête : elle se nomme Jambila Seïytova. Elle a un peu plus de 50 ans, mais seules les rides autour de ses yeux laissent deviner son âge. Elle porte une fourrure de qualité, des bottines avec des petits talons et des boucles d’oreilles ; ses cheveux sont soigneusement tirés en arrière.

Elle prend sa voiture pour aller vérifier l’avancement du chantier dans l’une des écoles. Jambila Seïytova appelle l’un des ouvriers puis lui demande où en sont les travaux: « Ce sera prêt d’ici le mois de juillet », lui répond-il tel un soldat devant son général.

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Jambila Seïytova sur un chantier dans la cours de l’école.

La cheffe du village a décidé de se présenter pour la première fois au kenech local en 2012. Elle a obtenu à cette occasion plus de 500 voix, dépassant tous ses concurrents masculins. Elle a ensuite été réélue, à nouveau à la première place. Puis elle a été élue à la tête du conseil du village. Jambila Seïytova affirme qu’elle était fatiguée d’attendre que quelqu’un daigne résoudre les problèmes du village, et elle a donc décidé de s’en occuper elle-même.

Des responsabilités et des engagements

« Maintenant, tout le monde fait mon éloge. Des jardins d’enfants et des écoles sont en construction. Je suis tellement contente d’entendre tout cela. Mais ce qui arrivera ensuite, je ne le sais pas. C’est dur, je ne prends jamais de repos car toutes les responsabilités reposent sur moi. Je me déplace parfois dans la nuit pour vérifier que tout se passe correctement », explique Jambila Seïytova sur le terrain de sport de l’école. Ici, il y aura bientôt un terrain de football où joueront non seulement les enfants, mais aussi les adultes.

En 2020, la cheffe du conseil souhaite organiser une compétition de football et créer une équipe féminine, composée des habitantes du village. « Je ne veux pas qu’elles restent toutes à la maison », explique-t-elle.

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Jambila Seïytova est née ici, dans le village de Mombekovskaïa. Elle était la plus jeune enfant d’une famille de paysans. Elle a pu faire des études et travailler comme comptable du temps de l’URSS. Puis, avec la dislocation de l’Union soviétique, sa vie a complètement changé. 

Être fatiguée d’attendre et faire les choses soi-même

« Nous n’avions plus rien, les usines avaient fermé. J’étais donc partie travailler dans les champs. Nous avions notre lopin de terre », raconte-t-elle.

Elle se souvient en souriant de sa vieille Lada, dans laquelle elle transportait le matériel pour les travailleurs agricoles. Elle raconte avoir elle-même conduit un tracteur et une semeuse pendant près de vingt ans. Elle se remémore également l’époque où elle devait se tourner vers le conseil du village lorsque quelque chose manquait, et qu’on lui répondait toujours : « Il n’y a pas d’argent pour tes projets sociaux ».

Après ces nombreux refus, Jambila Seïytova s’est demandé pourquoi elle ne deviendrait pas elle-même la cheffe du village. Et elle a fini par le faire ! Selon elle, l’argent du conseil est à présent distribué à tout le monde. Et personne ne s’en plaint.

Sous surveillance permanente 

Satybaldy Baïke roule crânement au volant de sa Lada bleue, aux roues également bleues, dans les rues poussiéreuses de Sarou. Il explique d’un air agité qu’il n’est pas contre le fait que des femmes soient au kenech ; il est contre le fait que des « petites femmes inexpérimentées » y entrent grâce aux quotas, à la place d’hommes « expérimentés » qui obtiennent plus de cent voix. Il le répète encore et encore, écrit ces mots sur la vitre sale de sa voiture, pour que ce soit compris : il n’est pas contre les femmes, mais il faut rester honnête en toute circonstance.

« Si vous élisez des personnes modestes et inexpérimentées, alors où est la justice ? Vont-elles travailler ? Regardons ce qu’elles auront fait dans six mois. Je leur ai dit que je viendrai à leurs sessions pour voir ce qu’elles font, savoir quelles tâches elles envisagent, comment elles gèrent le budget », s’explique Satybaldy Baïke. « Elles doivent résoudre tous ces problèmes », ajoute-t-il en montrant les routes abîmées de Sarou.

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Satybaldy Baïke.

Satybaldy Baïke s’est lui aussi présenté à l’élection, mais il n’a pas réuni un nombre suffisant de voix. Il affirme qu’il continuera de participer activement à la vie du village tout en exigeant des améliorations.

Un long cheminement pour la loi sur les quotas

Avant l’adoption des quotas, il existait au Kirghizstan, depuis 2008, une loi relative à « l’égalité des droits et des chances pour les hommes et les femmes ». Mais la présence des femmes en politique, principalement à l’échelon régional, était restée minime.

« Pouvez-vous imaginer les difficultés qu’une femme doit surmonter, en particulier dans les régions rurales, pour affronter les candidats masculins ? Ce sont principalement des hommes d’affaires, des entrepreneurs, qui ont la possibilité de financer et d’organiser leur campagne électorale », affirme Aïnoura Altybaïeva, une députée du parlement.

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La fondements de la loi instaurant des quotas sexués a été débattue au sein de la société dès 2016, mais elle n’a été examinée par le Parlement que trois ans plus tard. Les femmes députées ont fait campagne pour l’adoption de quotas, évoquant la nécessité d’une telle loi, tandis que certains députés émettaient des doutes sur le nombre d’électeurs qui éliraient une femme !

« C’est notre victoire », avait déclaré à la presse la vice-présidente du parlement Aïda Kassymalieva, l’une des initiatrices de la loi sur les quotas, après les élections à Sarou.

Un poids sur les épaules des femmes

A la suite des élections, Aïnoura Omorova a décidé de sauter le pas en présentant pour la première fois sa candidature au poste de présidente du kenech, face à deux autres députés. Elle a gagné avec seulement quelques voix de plus que ses concurrents.

« Mes concurrents ont admis leur défaite avec dignité et m’ont félicitée. Quand j’ai présenté ma candidature, je savais que j’allais devoir travailler, beaucoup travailler. Mais c’est seulement après avoir remporté l’élection que j’ai compris l’étendue de la tâche qui m’attendait et le poids que j’allais devoir porter sur mes épaules. Tout est devenu différent et l’ensemble du Kirghizstan avait les yeux rivés sur nous » explique Aïnoura Omorova lors d’un dîner tardif dans la petite cuisine de l’hôpital, avec sur la table des bonbons et des biscuits, du pain, deux assiettes de pâtes, de la confiture de framboise maison et une théière.

Les difficultés d’une ascension en politique

A table, aux côtés du personnel de l’hôpital, est assis le petit Azamat, le plus jeune fils d’Aïnoura Omorova. Son frère et sa sœur étudient à Bichkek, son père est décédé. Azamat fait donc des gardes de nuit à l’hôpital aux côtés de sa mère. Ici, il mange, fait ses devoirs et rêve de devenir neurochirurgien pour réaliser des opérations du cerveau.

Aïnoura Omorova effectue sa garde de nuit, sans se soucier du fait qu’elle est revenue la nuit dernière de l’étranger : elle participait à une conférence de dirigeants organisée par l’OSCE à Minsk en Biélorussie.  Autour d’une tasse de thé, elle parle à ses collègues de la beauté de Minsk et de la présence des femmes dans leur parlement. « Imaginez, même là-bas, le vice-président du Parlement est une femme », s’exclame-t–elle.

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Elle souhaite, elle aussi, entrer un jour au Parlement kirghiz, mais un simple médecin n’a pas assez d’argent pour cela ; d’après les rumeurs, le prix d’un mandat de député peut atteindre un million de dollars !

De multiples responsabilités

Le calme du dîner est brusquement interrompu par une infirmière qui arrive en courant ; elle annonce qu’un enfant est arrivé avec une forte température et des convulsions. Aïnoura Omorova sort en courant dans le couloir où se trouve une femme en veste noire, qui tient dans ses bras un enfant en pleurs. Elle tremble, l’horreur se lit dans ses yeux. L’infirmière prend l’enfant et, une demi-heure plus tard, il dort déjà dans les bras de sa mère. Elles sont parvenues à faire baisser sa température avec du paracétamol. Elle revient dans son bureau, met son fils au lit et retourne à ses dossiers; si aucun autre patient n’est amené cette nuit, elle pourra espérer dormir un peu.

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Aïnoura Omorova ausculte un enfant.

Mais c’est déjà le matin ; après sa nuit de garde, Aïnoura Omorova paraît plus fraîche que la veille. Ce matin, avant le début de sa journée de travail, elle a trouvé du temps pour se friser les cheveux et se maquiller. Elle vérifie rapidement l’état des patients tandis qu’une infirmière et une étudiante la suivent d’une chambre à l’autre. Azamat se précipite dans la dernière chambre et tend le téléphone qui ne cesse de sonner à sa mère ; elle est invitée à une réunion de la communauté rurale.

« Je n’ai pas assez de 24 heures par jour », répète-t-elle souvent. Aïnoura Omorova change rapidement sa blouse blanche pour un tailleur sobre et son stéthoscope pour le petit insigne de député qui représente un drapeau kirghiz. Elle quitte l’hôpital tout en donnant des instructions pour les patients.

« Je m’efforce de toujours avoir l’air présentable, de bien m’habiller. Quand quelqu’un se sent confiant, les personnes autour le ressentent », explique Aïnoura Omorova en se rendant d’un pas rapide au Conseil de la communauté rurale. Sur le chemin, elle est arrêtée plusieurs fois : certains la saluent rapidement, tandis que d’autres souhaitent savoir quand elle pourra les accueillir à l’hôpital. « Venez dans une heure, j’examinerai votre fille », répond-t-elle au pas de course à une femme qui tient sa fille par la main.

Encourager les femmes à se lancer en politique

Et dans le bâtiment du conseil de la communauté, elle est déjà attendue par des femmes qui souhaitent, comme elle, se présenter au kenech. Le soleil du matin brille sur son visage et se reflète sur les perles rouges autour de son cou ; elle a un bracelet de cette même couleur autour du poignet. A l’autre poignet se trouve une montre qu’Aïnoura Omorova regarde constamment : elle devra déjà bientôt retourner à l’hôpital.

« Vous pouvez et vous devez vous présenter et résoudre les problèmes ; c’est pour cela que ces quotas ont été adoptés. Il est nécessaire que vous vous présentiez, que vous proposiez comment rendre nos vies meilleures, en commençant par les routes et en finissant par les prestations sociales » dit Aïnoura Omorova aux femmes lors de la réunion, en racontant son cheminement politique.

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Après son départ, les femmes continuent leurs discussions sur les élections et la présence des femmes au sein des sphères du pouvoir. « L’État, c’est nous. Si nous nous occupons de nos familles, nous nous occupons de notre entourage, et derrière lui, de tout le pays », dit à voix haute l’une d’entre elles. Les femmes décident finalement de se réunir à nouveau dans deux semaines.

Des problèmes matériels

Sur le chemin du retour vers l’hôpital, Aïnoura Omorova raconte qu’elle pourrait faire beaucoup plus pour le village si elle pouvait accorder tout son temps à son travail au kenech. Mais cet emploi n’est aucunement rémunéré et elle doit subvenir aux besoins de ses enfants.

« C’est un véritable problème. Tout le monde a besoin de manger. Si le travail au kenech était rémunéré, cela pourrait attirer davantage de femmes. Mais si rien de change, elles devront d’abord nourrir leurs enfants et leur famille », dit-elle tout en résolvant par téléphone un problème relatif à son bétail.

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Jambila Seïytova dans son bureau.

Le salaire de médecin d’Aïnoura Omorova n’est pas suffisant pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses trois enfants. C’est pourquoi, en plus de son travail à l’hôpital et au kenech, elle élève du bétail et travaille dans les champs. Pour cela, elle a embauché des travailleurs qu’elle doit régulièrement surveiller.

Seule sur le terrain

« J’ai un jour de repos le dimanche, et je le passe dans les champs. Beaucoup de personnes se demandent pourquoi un médecin va labourer la terre, mais j’adore ce genre de travail. C’est calme, les oiseaux chantent, c’est beau » raconte Aïnoura Omorova à propos de ses champs dans lesquels elle cultive de l’orge et des haricots. Toute la récolte est à présent stockée dans un grand conteneur, dans la cour de sa maison près de la grange pour le bétail.

Comme elle, Jambila Seïytova travaille aux champs en plus de son emploi au conseil. Auparavant, elle allait dans les champs en emmenant sa fille et son fils avec elle ; pendant qu’elle travaillait la terre, ils s’asseyaient à l’ombre des arbres et jouaient. Aujourd’hui, c’est son fils qui s’occupe de la plus grande partie des travaux agricoles. « Bien qu’il puisse être difficile de travailler dans les champs, c’est un véritable plaisir. Tout le monde dit que si tu ne travailles pas la terre, tu conserves l’air très jeune. Car le soleil emporte quelque chose, le froid également », admet Jambila Seïytova.

Elle a divorcé il y a de nombreuses années et ne s’est jamais remariée : seule, elle a élevé ses deux enfants et construit une grande maison. Jambila Seïytova n’a jamais voulu être sous la coupe de quelqu’un, elle a toujours eu son opinion ; elle a élevé sa fille dans cette même idée.

« Elle sait tout. Elle s’essaie même à l’entreprenariat maintenant », raconte une femme. Jambila Seïytova admet toutefois qu’elle souhaiterait une vie différente pour sa fille, dépourvue de responsabilités et d’occupations semblables aux siennes.

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Les gens demandent souvent à Aïnoura Omorova comment elle parvient à concilier toutes ses obligations ; la réponse qu’elle donne est simple : « entre trois et quatre heures de sommeil par jour ». Un tel mode de vie affecte sa santé : le manque de sommeil a creusé des poches constantes sous ses yeux et a causé d’autres problèmes de santé chroniques. Mais, selon elle, « les filles de l’hôpital la sauvent toujours ».

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« On peut m’appeler la nuit et me dire que la route de l’école a été emportée par les eaux et qu’il est nécessaire de résoudre le problème. Il peut aussi y avoir des urgences à l’hôpital ou dans les champs », explique Aïnoura au volant de sa voiture. Elle a maintenant des affaires à traiter dans un village voisin ; sur la route, elle cherche une date pour organiser une réunion du kenech afin d’approuver le budget de l’année prochaine.

« J’ai constamment quelque chose en tête. Même quand je dors, je réfléchis parfois à la meilleure façon de résoudre un problème donné », dit-elle.
Plus tard, elle retournera à l’hôpital pour faire la tournée des malades. Ensuite, elle rentrera chez elle, enfin, pour préparer le dîner, regarder la télévision avec son fils et dormir assez avant le prochain jour de travail.

Aïdaï Erkebaïeva, Aïzirek Imanalieva, Alena Smirnova
Journalistes pour Kloop.kg

Savia Khasanova
Statisticienne

Traduit du russe par Carole Kessler

Relu par Jacqueline Ripart

Edité par Paulinon Vanackère

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