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« Créer un son pour Bichkek » : l’album Dien’ Zavisimosti du duo Vtoroï Ka Novastan | « Créer un son pour Bichkek » : l’album Dien’ Zavisimosti du duo Vtoroï Ka
Kirghizstan Bichkek Rap Vtoroï Ka Den' Zavisimosti

« Créer un son pour Bichkek » : l’album Dien’ Zavisimosti du duo Vtoroï Ka

Le duo de rappeurs Vtoroï Ka est certes un outsider de la scène musicale kirghize, mais cela n’empêche pas sa musique originale d’immerger directement les auditeurs dans l’ambiance de la capitale du pays. Avec leur album Dien’ Zavisimosti, les membres du groupe sont parvenus à capturer leur environnement en musique.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 26 juillet 2020 par notre version allemande.

« Un nouveau, nouveau jour, comme un rêve », fredonne une voix léthargique sur une mélodie jazzy, comme une main tendue. « Petit coin assanbaïen, si tu veux, viens », appelle-t-elle un peu plus loin. Une invitation dans le quartier d’Assanbaï, situé dans le sud de Bichkek.

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Et le voyage en vaut la peine : l’album Dien’ Zavisimosti (Le jour de la dépendance en russe), du duo producteur et rappeur Vtoroï Ka, sorti en juin dernier, est sans aucun doute l’une des expériences musicales les plus excitantes que la ville ait produite ces dernières années.

Des outsiders du rap bichkékien

Vtoroï Ka, composé de deux musiciens de 24 ans, Ilia et Soultan, est une sorte d’outsider de la scène rap de la capitale kirghize. Le nom du groupe fait allusion à la classe 2K dans laquelle ils se sont rencontrés et non, comme certains l’imaginent, au personnage Josef K de Franz Kafka. Même si l’auteur est mentionné dans les premières chansons.

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Les deux mélomanes ont fait parler d’eux pour la première fois fin 2017, lorsqu’ils ont mis en ligne leur premier album, Iz Okna (Par la fenêtre), qui s’apparente aujourd’hui davantage à une « mixtape ».

Il s’agissait de neuf titres sombres avec des samples électro des années 80, inspirés selon le duo par l’hiver à Bichkek et par le son underground américain de Bones et de $uicideboy$.

Comme $uicideboy$, les membres de Vtoroï Ka écrivent leurs paroles sur leurs propres compositions. Dans leur studio, ils travaillent en toute indépendance sur l’ensemble de la chaîne de production musicale, de l’idée originale jusqu’au mixage.

Des collaborations à l’étranger, mais des racines bichkékiennes

Davantage qu’avec la scène musicale bichkékienne, le groupe collabore avec des membres du collectif de rap pétersbourgeois Antikhaïp et en particulier avec le rappeur Zamaï, lui-même originaire de la capitale kirghize. Ilia, alias Mountain Hodd ou Inds, travaille avec eux en tant que producteur depuis plusieurs années.

Mais cela n’empêche pas leur musique de s’ancrer localement. « L’un de nos objectifs artistiques est de créer un son bichkékien. Beaucoup ici adoptent aujourd’hui le son de Skriptonit (NDLR: rappeur à succès du nord-est du Kazakhstan). […] Il a un son intéressant, mais ce n’est pas Bichkek, Bichkek sonne complètement différemment », a déclaré Ilia dans une interview accordée à Novastan, dans laquelle il regrettait que la musique bichkékienne soit « léchée » et sans originalité.

Un monde artistique complexe

« Dien’ Zavisimosti est pour nous le bilan de deux années de travail artistique. Notre « bébé », véritable album à part entière, avec 11 titres, est une compilation de différentes périodes de notre mouvement », écrit Soultan sur Instagram à propos de ce nouvel album. Les thèmes et les ambiances des titres parfois introspectifs, parfois plus descriptifs, varient considérablement ; mais tous dessinent différentes facettes de ce monde artistique.

Ils évoluent entre les différents raïons, autrement dit les quartiers, équivalents post-soviétiques des « hoods » américains. « Nous avons ici un réalisme exacerbé. Il s’agit d’expériences réelles de quelqu’un qui n’a pas vécu tant d’aventures. Il a tout au plus eu des problèmes avec la police ou fuit une manifestation », rapporte Ilia à propos des paroles de l’album. Dans l’ensemble, l’album est d’un « romantisme bichkékien », avec tous les bons et les mauvais côtés que cela implique.

Le clip de la balade Resnitsam stalo tiajelo (2020).

L’album aborde aussi des thématiques comme le chagrin d’amour, l’ennui, l’agitation de la vie quotidienne à Bichkek, les camgirls, la drogue, l’amour à sens unique et même les pensées suicidaires. Comme dans la sombre balade Resnitsam stalo tiajelo (Les paupières se sont alourdies), dont le clip a donné au groupe son premier petit succès début 2020.

Un langage particulier

Vtoroï Ka a développé un langage qui lui est propre, couvrant plusieurs niveaux de russe, du jargon criminel aux termes poétiques soutenus, en passant par l’argot de Bichkek et même par le mat, façon de s’exprimer obscène, avec un vocabulaire très cru.

La prononciation souvent incompréhensible n’est pas sans faire référence aux tendances mondiales du mumble rap, mais elle confère également aux parties rappées la musicalité nécessaire, grâce à de nombreuses allitérations. Le tout s’accompagnant d’une imagerie originale qui fait que l’album pourrait s’apparenter à un film.

« Comment apporter à ta tour / Le morceau brisé de mon amour fragile ? / La lumière des lanternes. Je serre les poings, / je passe la nuit sur un banc sous effet de l’alcool familier », chantent-ils dans Choumnyïé oulitsy (Rues bruyantes). Ils parlent autant de chagrins d’amour qu’ils se vantent. « Tué sur la grosse caisse comme Biggie avec des samsas, / Je suis le plus gros et le plus rempli de son », ajoutent-ils dans Ostanovitié mouzykou (Arrêtez la musique).

L’art de la narration

A travers l’accumulation de mots, les textes plongent directement l’auditeur dans la scène imaginée. « Je t’envoie un salut pathétique / La musique, la cour intérieure et ton père ivre », chantent-ils dans Krougovorot Lioubvi (Le cycle de l’amour). Le contenu de leurs chansons peut parfois aussi être politique. « Puissants silovikis, puissante course-poursuite / Je suis allé à la manifestation pour rien, putain, pour 1000 soms » (10 euros) dans Ostanovitié mouzykou, qui fait d’ailleurs allusion à des cas de manifestations « achetées » au Kirghizstan.

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L’album atteint probablement son apogée narrative avec Kikoz, qui désigne une situation difficile et inconfortable en argot. C’est une narration au plus profond du monde bichkékien de Vtoroï Ka. « Vallée de Tchouï, quartier d’Assanbaï / Veste du bazar d’Orto-Saï qui sent l’herbe / Nous n’avons plus qu’un seul jeu avec les gars / Mais aujourd’hui tout le quartier se noie dans des conversations vides », chantent-ils dans Kikoz.

Le titre Kikoz de l’album Den’ Zavisimosti (2020).

Pour échapper à l’ennui, les narrateurs tentent de se procureur de la drogue par l’intermédiaire d’un ancien camarade de classe, mais ils entrent en conflit avec ce dernier, qui s’avère être le fils d’un policier. L’histoire se termine tragiquement.

Des paysages musicaux de divers horizons

Musicalement, l’album exploite pleinement l’hybridité de la musique hip-hop et mélange de nombreux éléments de jazz et de pop dans ses riches paysages sonores. Dans des morceaux comme Choumnyïé oulitsy ou Svietchi (Les bougies), musique et texte se mélangent même, avec des guitares électriques et des notes de synthétiseurs semblables à des cris.

Il y a aussi beaucoup de chant, comme dans Krougovorot Lioubvi, dont le refrain semble être un hommage à certaines chansons pop love des années 90 et 2000 ou à l’ambiance des cafés de Bichkek de cette époque. A la fin de Iesli smojiech kak ia (Si tu peux le faire comme moi), les musiciens utilisent l’extrait d’un morceau du groupe kazakh A Studio, qui est également considéré comme un classique au Kirghizstan.

Une pochette-tableau

La pochette de l’album, enfin, mérite une attention particulière en ce qu’elle raconte presque sa propre histoire, avec ses nombreux détails. C’est une allusion au tableau Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski du peintre russe Ilia Machkov (1881-1944).

La pochette montre le duo en sous-vêtements et les yeux barrés, dans leur studio de musique, entourés d’instruments, d’haltères et d’une table recouverte d’alcool, d’un cendrier et de serviettes en papier. Cela ressemble à un examen ironique de la masculinité et de l’existence de l’artiste, sur fond d’un tapis accroché au mur.

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En sous-vêtements dans le studio, partitions et guitare à la main, ce peut aussi être une référence à la sincérité artistique. « Tout ce que j’ai fait – pas pour le jour, pas pour l’argent sur les comptes, / Mes projets n’ont pas vocation à faire danser les enfants / Sur cette scène de putes où il est important de se vendre banalement, / Je reste perdu et même dénudé », chantent-ils dans Nié kak v kino (Pas comme au cinéma), qui sert d’épilogue à l’album. « A l’aube sur le chemin silencieux / Le jour n’est pas comme au cinéma, / Il n’est pas lui-même », concluent-ils.

Un album à écouter

Dien’ Zavisimosti est un excellent album, et pas seulement selon les standards de Bichkek. Quiconque s’aventure dans l’univers dessiné par Vtoroï Ka sera encore surpris même après l’avoir écouté pour la centième fois, et trouvera encore des subtilités tonales ou linguistiques auparavant passées inaperçues.

De façon générale autant que dans ses détails, l’album prend ses racines dans les profondeurs de Bichkek, que l’on peut voir à travers les yeux des auteurs. Le duo est indéniablement à la hauteur de son ambition d’offrir à la capitale kirghize sa propre musique.

Disponible sur toutes les plateformes de streaming habituelles.

Florian Coppenrath
Journaliste pour Novastan

Traduit de l’allemand par Manon Mazuir

Edité par Paulinon Vanackère

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