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Comment le Kirghizstan a pu faciliter les paiements de gaz russe par la Turquie, malgré les sanctions

Le pays d’Asie centrale aurait servi d’intermédiaire dans un système de paiement destiné à contourner les sanctions internationales contre la Russie, permettant à la Turquie de régler ses importations de gaz russe auprès de Moscou.

Le président russe Vladimir Poutine et le président kirghiz Sadyr Japarov se sont rencontrés au Kremlin, à Moscou, le 23 avril dernier. Crédit : Ministère des Affaires Etrangères de la Russie
Le président russe Vladimir Poutine et le président kirghiz Sadyr Japarov se sont rencontrés au Kremlin, à Moscou, le 23 avril dernier. Crédit : Ministère des Affaires Etrangères de la Russie

Le pays d’Asie centrale aurait servi d’intermédiaire dans un système de paiement destiné à contourner les sanctions internationales contre la Russie, permettant à la Turquie de régler ses importations de gaz russe auprès de Moscou.

Une enquête du média d’investigation indépendant russe Proekt, publiée le 29 avril, révèle de nouveaux éléments sur A7, un système de paiement alternatif utilisé par Moscou pour contourner les sanctions occidentales imposées depuis le début de la guerre en Ukraine. Le Kirghizstan y jouerait un rôle central.

Récemment sanctionné par l’Union européenne pour avoir aidé la Russie à contourner ces mesures via la réexportation de biens européens, ce pays d’Asie centrale de sept millions d’habitants serait également largement impliqué dans ce système de paiements complexe alternatif à SWIFT, destiné notamment à faciliter les règlements des livraisons de gaz vers la Turquie.

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Ce système repose en grande partie sur l’entreprise russe A7, dirigée par l’oligarque russo-moldave Ilan Șor, et utilise le stablecoin A7A5, une cryptomonnaie indexée sur le rouble qui permet à la Russie de contourner le système SWIFT.

Le Kirghizstan est un maillon essentiel de ce système étant donné que ce token est surtout échangé sur la plateforme Grinex et émi émis par la société Old Vector LLC, deux structures basées dans la capitale kirghize Bichkek et soumises à des sanctions occidentales en 2025.

De plus, les transactions étaient encadrées par la Société commerciale de la République kirghize (détenue à 100% par le ministère de l’Economie du Kirghizstan), créée en 2024 et dissoute en février 2026. Elle disposait du monopole des transactions portant sur des biens ne transitant pas physiquement par le territoire national. Les commissions prises par cette société, allant de 2 à 6 % des bénéfices, ont rapporté des sommes conséquentes à l’État kirghiz.

Qui est vraiment derrière la société A7 ?

Si l’on pensait initialement que l’oligarque Ilan Șor était le principal acteur derrière cette société, l’enquête de Proekt montre qu’il ne serait pas le seul à y être impliqué. Il aurait également été grandement aidé par Roman Abramovitch, célèbre oligarque russe proche de Vladimir Poutine et notamment connu pour avoir été le propriétaire du club de foot anglais de Chelsea.

Lire aussi sur Novastan : Le Kirghizstan, appui privilégié pour le système de paiments alternatifs de la Russie

Selon l’enquête, la société A7 a été hébergée pendant un certain temps dans les centres d’affaires moscovites d’Abramovitch « Belye Sady » et « Skolkovo Park ». De plus, une aide financière importante a été apportée à A7 par le milliardaire russe Viktor Kharitonin, considéré comme “l’apprenti” d’Abramovitch. Enfin, une source de Proekt affirme que Abramovitch serait le “parrain et commanditaire d’A7” et qu’il aurait choisi Ilan Șor pour son talent à “mettre en place des montages financiers”

Le paiement du gaz russe par la Turquie

Le 21 novembre 2024, les Etats-Unis ont imposé des sanctions à l’encontre de la banque russe “Gazprombank”, intermédiaire par lequel la Turquie payait les livraisons de gaz russe, dont elle dépend à 40 % pour son énergie, ajoute le média kirghiz Kloop.

« Si nous ne pouvons pas payer, nous ne pouvons pas acheter de gaz », s’était alors inquiété en novembre 2024 le ministre turc de l’Energie, Alparslan Bayraktar, craignant les répercussions que pourraient avoir ces sanctions sur la Turquie.

À cette problématique, un compromis officiel avait été trouvé à l’automne 2025 lors d’une rencontre entre les présidents Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan. Celui-ci consistait en un investissement par la Russie d’une partie des montants qu’Ankara doit payer pour le gaz, directement dans la construction de la centrale nucléaire d’Akkuyu, première centrale nucléaire de Turquie, déjà financée par Moscou. Ces sommes investies sont donc censées ne pas sortir de Turquie.

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Mais une fuite de documents de l’entreprise A7, révélée par le média Proekt, semble montrer un schéma tout autre. D’après ces données, la Société commerciale de la République kirghize aurait pu servir d’intermédiaire dans ce système de paiement alternatif dominé par l’entreprise A7. Des entreprises turques clientes auraient transféré les fonds sur le compte de la filiale turque de Gazprom, ZMB Gaz Depo A.S, auprès de la banque publique turque Emlak, puis une partie de ces fonds aurait été versée sur le compte de la Société commerciale de la République kirghize. C’est donc une partie de l’argent qui est envoyé à Gazprombank via ces montages, une autre étant réellement investie dans la centrale nucléaire au travers de la filiale turque de Rosatom, Akkuyu Nukleer A. S. 

Il n’est pas possible d’estimer précisément les montants transférés, mais Proekt avance que la Turquie paie entre 3 et 10 milliards de dollars par an à la Russie pour son gaz.

Le Kirghizstan officiellement de nouveau sanctionné

Le 23 avril 2026, l’Union européenne a activé, dans son 20e paquet de sanctions, l’outil « anti-contournement de sanctions » contre le Kirghizstan. C’est la première fois que des sanctions secondaires ont été imposées contre un pays tiers, ajoute le média Eurasianet.

Lire aussi sur Novastan : Le Kirghizstan dans le viseur de l’UE pour le vingtième paquet de sanctions contre la Russie

Le lendemain, Sadyr Japarov s’est envolé pour Moscou afin d’y rencontrer Vladimir Poutine. Si les détails de la rencontre n’ont pas été divulgués, il est difficile de ne pas y voir un lien avec l’annonce des sanctions, d’autant plus que lors d’une interview donnée au média kirghiz Kaktus, le président kirghiz y réaffirme l’alliance entre son pays et la Russie. 

Mathis Fraga,
Rédacteur pour Novastan

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