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Interpellations d’opposants et Covid en diminution : août en Asie centrale

Si le mois d’août rime avec vacances en Asie centrale, il n’a été de tout repos ni au Kirghizstan, où un nombre croissant de militants ont été interpellés par la police, ni au Kazakhstan, où ils ont été purement et simplement arrêtés. La situation a été similaire en Ouzbékistan, où des mesures ont été adoptées contre l’opposition, et au Tadjikistan, où l’élection présidentielle s’est déroulée dernièrement. Sur une note plus positive, la situation liée au Covid-19 s’est quelque peu améliorée et les règles de quarantaine ont été largement assouplies.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 12 septembre 2020 par notre version allemande.

Depuis février 2020, Novastan publie les revues mensuelles d’Othmara Glas avec son aimable autorisation. Cette journaliste d’Asie centrale a travaillé pendant deux ans pour le Deutsche Allgemeine Zeitung (DAZ) au Kazakhstan. Elle est aujourd’hui journaliste indépendante.

Kazakhstan : des militants en détention

Le 12 août dernier, la militante Asya Tulesova a été condamnée à 18 mois de prison à Almaty, comme l’a décrit le média kazakh Vlast.kz. Elle est accusée d’avoir insulté et violenté un fonctionnaire. Début juin, Asya Tulesova avait fait tomber la casquette d’un policier au cours d’une manifestation pour dénoncer les violences policières. Elle est restée en détention préventive durant près de deux mois jusqu’au début de son procès, début août, sans que cette période ne soit comptabilisée dans le calcul de sa peine. Le juge a ordonné sa libération immédiate. Elle doit également s’acquitter d’une amende de 55 560 tengués, soit environ 112 euros.

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Le 27 août dernier, comme le rapporte le média américain Radio Free Europe, plusieurs personnes ont été arrêtées et condamnées à de courtes peines de prison ou à des amendes pour avoir participé à une commémoration en l’honneur du militant des droits civils Doulat Aģadil, décédé en février en détention préventive.

À Londres, Aïsoultan Nazarbaïev est décédé, a décrit le média américain Eurasianet. Le petit-fils de l’ancien président Noursoultan Nazarbaïev, connu pour ses problèmes de drogue, aurait succombé à une insuffisance cardiaque. L’enquête sur les circonstances exactes de sa mort sont toujours en cours. Au cours des mois précédents, Aïsoultan Nazarbaïev, qui semblait confus, avait déclaré à plusieurs reprises que sa famille voulait le tuer et avait demandé l’asile en Grande-Bretagne. Aïsoultan était le fils de l’ancienne présidente du sénat kazakh, Dariga Nazarbaïeva, démise de ses fonctions en mai, et de Rakhat Aliev. En 2015, l’ex-mari disgracié de Dariga Nazarbaïeva avait été retrouvé pendu dans sa cellule d’une prison de Vienne, où il avait été placé en détention préventive. Les circonstances de sa mort n’ont pas encore été élucidées. Aïsoultan Nazarbaïev avait 29 ans.

Conformément à un nouvel arrêté du ministère de l’Information, repéré par le média russe Fergana News, les journalistes qui couvrent les manifestations au Kazakhstan devront à l’avenir porter des gilets bleu clair avec des bandes réfléchissantes, l’inscription « PRESS » et posséder une carte de presse. Les journalistes peuvent également porter un brassard jaune portant l’inscription « PRESS ». En outre, des centres de presse officiels doivent être mis en place pour les évènements de plus de 200 participants, conformément à la nouvelle loi sur les rassemblements adoptée en juin. Le Kazakhstan se classe 157ème sur 180 dans le classement 2020 de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières.

La situation sanitaire liée au Covid-19 s’est quant à elle stabilisée. Le ministre kazakh de la Santé, Alexeï Tsoï, a déclaré le 3 août dernier lors d’une conférence de presse que le pic des infections était désormais passé. Quelques jours auparavant, l’obligation du port du masque avait été introduite. Le 16 août, le deuxième confinement s’est achevé. Les restaurants, musées et centres de remise en forme ont pu rouvrir leurs portes normalement. Les liaisons aériennes régulières avec certains pays tels que la Turquie ou l’Allemagne ont repris. Le 1er août, un cas de pneumonie présentant des symptômes de Covid-19 a également été inclus dans les statistiques. Jusque-là, seuls les cas confirmés avaient été répertoriés. Fin août, le pays recensait 105 872 personnes testées positives pour 1 523 décès. Plus de 25 000 personnes ont été atteintes de pneumonie avec symptômes de Covid-19 et 290 en sont décédées.

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Dans le même temps, une application gouvernementale est devenue une plateforme de corruption. Initialement destinée à faciliter l’accès aux soins de santé, l’application aurait été utilisée par des médecins pour donner de faux rendez-vous et traitements dans le but d’augmenter leurs revenus sur le dos du gouvernement. Selon le site d’information Tengrinews, pas moins de 12 000 fausses entrées ont été introduites en six mois, pour un montant total de 75,5 millions de tengués (environ 150 000 euros), payé par l’État. L’escroquerie a été révélée après que des utilisateurs de l’application se sont plaints que leur profil affichait des rendez-vous irréels.

Kirghizstan : des fantômes resurgissent

Au lendemain de l’élection présidentielle en Biélorussie, le Kirghizstan a été stupéfait de voir apparaître Daniyar Oussenov aux côtés du président biélorusse Alexandre Loukachenko. L’ex-Premier ministre kirghiz a fui son pays après la révolution de 2010. Les médias gouvernementaux biélorusses connaissent Daniyar Oussenov sous le nom de Daniil Ouritski. Daniyar Oussenov serait en effet mort en 2013. Daniyar Oussenov n’est pas le seul Kirghiz à avoir demandé la protection d’Alexandre Loukachenko, puisque l’ancien président, Kourmanbek Bakiev, en fonction de 2005 à 2010, y a également trouvé refuge. Les deux hommes ont été condamnés à la détention à perpétuité au Kirghizstan.

Les élections législatives auront lieu le 4 octobre au Kirghizstan. Quelques surprises relevées par Eurasianet ont déjà émaillé la campagne : ainsi, le 25 août, la Commission électorale centrale a annoncé son refus d’enregistrer le Parti du Kirghizstan, qui fait partie de l’actuelle coalition au pouvoir. Au total, 15 partis sont actuellement en compétition pour les 120 sièges du Parlement.

Après des mois de restrictions d’entrée sur son territoire, le Kirghizstan a rouvert ses frontières fin août, dans l’espoir de sauver la saison touristique. Les ressortissants de 31 pays, parmi lesquels la Russie, l’Autriche et l’Allemagne, sont désormais autorisés à entrer sur le sol kirghiz. Les touristes kazakhs, qui aiment à se rendre au lac d’Issyk-Koul, sont également les bienvenus. Avec la fermeture de la frontière, les fonctionnaires kazakhs interdisaient tout départ vers le sud, à moins de le justifier valablement.

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La situation sanitaire générale semble s’être stabilisée au Kirghizstan. Les installations culturelles, les centres de remise en forme et les parcs nationaux ont été autorisés à rouvrir. Dans les mosquées, les prières du vendredi sont à nouveau autorisées. Le 31 août, 43 898 personnes avaient été testées positives au Covid-19, pour 1 059 décès.

Le tribunal de Bichkek a confirmé la condamnation à 18 ans de prison pour corruption de l’ancien Premier ministre kirghiz Sapar Isakov. Le 9 juin, un tribunal régional l’avait déclaré coupable de détournement de fonds publics destinés à rénover le musée national d’histoire de Bichkek et un hippodrome à Cholpon Ata. Sapar Isakov, 43 ans, a été Premier ministre d’août 2017 à avril 2018. Il nie les accusations portées contre lui.

Tadjikistan : le président se présente

L’élection présidentielle a eu lieu le 11 octobre au Tadjikistan. Dès la mi-août, une vague d’arrestations de membres présumés de l’opposition a été menée, rapporte Eurasianet. Le 14 août, la police a arrêté trois fils de Saïd Qiyomiddin Ghazi, l’un des fondateurs du Parti de la renaissance islamique du Tadjikistan (PRIT), banni par les autorités en 2015. Ce dernier est mort en 2019 en prison dans des circonstances mystérieuses. Selon Radio Ozodi, un autre ancien membre du parti, Jaloliddin Mahmoudov, a également été arrêté. Une vague d’arrestations similaire s’était produite juste avant les élections parlementaires de mars. À l’époque, elle concernait principalement les partisans des Frères musulmans, dont l’activité était interdite. Vingt d’entre eux ont été condamnés à des peines de prison allant de cinq à sept ans.

L’issue de l’élection ne faisait d’ores et déjà aucun doute et la réélection du président sortant n’a surpris personne. Le président Emomalii Rahmon, en fonction depuis 1993, a été désigné comme candidat à la présidence lors d’un congrès de la Fédération des syndicats indépendants du Tadjikistan, le 26 août. Jusqu’alors, le doute planait quant à la candidature de l’homme de 67 ans, qui a finalement décidé de solliciter un nouveau mandat de sept ans plutôt que de transmettre le pouvoir à son fils, Rustam Emomali.

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Un Tadjik a été tué dans une fusillade à la frontière avec le Kirghizstan. Un officier kirghiz des gardes-frontières a également été blessé lors de l’échange de tirs, survenu à l’aube du 6 août. Des conflits frontaliers éclatent sporadiquement depuis des années à la frontière entre les deux États. Fin mai, plusieurs blessés ont été recensés de part et d’autre.

Le Tadjikistan est par ailleurs en deuil. Le célèbre chanteur Bahrom Ghafuri a trouvé la mort dans un accident de la route à l’aube du 7 août. Il avait sorti dix albums au cours d’une carrière longue de plus de vingt ans et avait remporté des prix internationaux. Il avait 44 ans.

Turkménistan : le monde spirituel des Turkmènes est publié

Officiellement, le Turkménistan n’a toujours enregistré aucun cas de Covid-19. Cette assertion a même été confirmée par une mission d’experts de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), qui s’est rendue dans le pays début juillet. L’OMS a félicité les autorités turkmènes pour les mesures prises. Le gouvernement a exhorté la population à garder ses distances et à porter des masques. Les restaurants, marchés, centres commerciaux, parcs et théâtres demeurent fermés. Les fonctionnaires ont par ailleurs reçu l’instruction de payer eux-mêmes les tests obligatoires de dépistage de Covid-19.

Les résultats de la mission sont très critiqués. Le 7 août, le directeur du bureau régional de l’OMS pour l’Europe, Hans Kluge, a annoncé sur Twitter que le Turkménistan avait accepté la venue d’une deuxième mission de l’OMS. Celle-ci va effectuer des tests de dépistage et les examiner dans ses propres laboratoires. Depuis des mois, en effet, on signale un engorgement des hôpitaux et une forte augmentation des cas de pneumonie.

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La situation désastreuse qui règne au Turkménistan, où la nourriture et l’argent se font rares, a poussé de nombreux Turkmènes vivant à l’étranger à manifester depuis des semaines contre le président Gourbangouly Berdimouhamedov, notamment aux États-Unis, en Turquie et dans la partie septentrionale de Chypre. Leur colère se cristallise également autour du changement constitutionnel prévu, selon lequel le Parlement doit à l’avenir se composer de deux chambres. À cette fin, le parlement, le Majlis, et le Conseil du peuple, qui existe depuis 2017, seront fusionnés. La deuxième chambre sera composée d’un Sénat, avec des représentants des cinq régions du Turkménistan et de la capitale, Achgabat. Le président du Sénat nouvellement créé est d’ores et déjà considéré comme le successeur de Gourbangouly Berdimouhamedov. Les critiques du régime sont convaincus que l’unique objectif de cet amendement est de maintenir au pouvoir la famille Berdimouhamedov.

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Le président a publié son 53ème livre début août. Intitulé Le monde spirituel des Turkmènes, il s’agit d’un « traité moral et historique » sur les coutumes du peuple turkmène à travers les siècles.

Ouzbékistan : le malheur des uns fait le bonheur des autres

Le journaliste ouzbek Bobomourod Abdoullaïev a été arrêté le 9 août à Bichkek, la capitale kirghize, sur ordre du gouvernement de son pays. Il est accusé d’infractions non précisées contre le président Chavkat Mirzioïev et d’atteinte à l’ordre constitutionnel du pays. Sa peine d’incarcération pourrait atteindre 20 ans. Malgré son placement en détention provisoire par un tribunal kirghiz jusqu’au 8 septembre, l’homme a été extradé vers l’Ouzbékistan le 22 août, où il a retrouvé temporairement sa liberté.

Bobomourod Abdoullaïev avait publié sous un pseudonyme des articles critiques à l’égard du gouvernement ouzbek. Ce n’est pas la première fois que le journaliste se trouve derrière les barreaux : il avait déjà été arrêté en 2017 en Ouzbékistan et torturé pendant sa détention. Il accuse aujourd’hui les gardiens pénitentiaires kirghiz de torture et a officiellement déposé plainte. De novembre à février, Bobomourod Abdoullaïev a vécu à Berlin grâce à une allocation octroyée par Reporters sans frontières.

L’opposant Hourram Berdiev a également été extradé vers l’Ouzbékistan, rapporte Radio Free Europe. Il s’était rendu au Kazakhstan, où il avait été arrêté en février. Selon la police, Hourram Berdiev est accusé de traite d’êtres humains. Il était un partisan du parti d’opposition Erk dans les années 1990 et cofondateur du groupe de défense des droits de l’Homme Mazlum.

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Rouhiddin Fahrouddinov, pour sa part, a été libéré de la colonie pénitentiaire où il était détenu depuis plus de 15 ans. L’ancien imam de la mosquée Khoja Nouriddin avait été condamné pour terrorisme, extrémisme et « activités anticonstitutionnelles ». Il n’aurait dû être libéré que fin 2022. Sa libération a été saluée par les militants internationaux des droits de l’Homme.

Début août, de petites manifestations contre les projets municipaux de fusion de certaines banlieues avec plusieurs communes environnantes ont eu lieu à Tachkent, la capitale ouzbèke, rapporte Radio Free Europe. Les habitants craignaient de perdre leur statut de citoyens de la capitale. La protestation a été couronnée de succès : le 11 août, les autorités de la ville ont annoncé le gel du projet.

L’Ouzbékistan a repris ses liaisons aériennes avec l’enclave de Sokh et a élaboré un plan de développement pour la région, décrit Eurasianet. Entouré par le territoire kirghiz, Sokh appartient à l’Ouzbékistan. Près de 85 000 personnes vivent dans l’enclave, dont la grande majorité sont des Tadjiks ethniques. Fin mai, de violents affrontements ont éclaté entre les habitants et des citoyens kirghiz.

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À l’instar de ses voisins, l’Ouzbékistan a assoupli les mesures de lutte contre le Covid-19. Les marchés, hôtels et salons de beauté ont été rouverts et les transports publics ont repris. Les fêtes de famille comptant jusqu’à 30 personnes sont désormais autorisées. Radio Free Europe rapporte que de nombreux couples profitent des règles liées au Covid-19 pour se marier à bas coût. En effet, les mariages en Ouzbékistan rassemblent souvent des centaines de personnes et les célébrations sont donc onéreuses. Fin août, l’Ouzbékistan comptait 41 893 cas de Covid-19 pour 320 décès.

Othmara Glas
Journaliste indépendante au Kazakhstan

Traduit de l’allemand par Pierre-François Hubert

Édité par Christine Wystup

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