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Pourquoi l’Ouzbékistan ne peut-il pas se permettre de se reposer le samedi ? Novastan | Pourquoi l’Ouzbékistan ne peut-il pas se permettre de se reposer le samedi ?
Ouzbékistan Travail Samedi Heures supplémentaires Productivité

Pourquoi l’Ouzbékistan ne peut-il pas se permettre de se reposer le samedi ?

La semaine de six jours est de plus en plus courante en Ouzbékistan, sans pour autant que la situation économique du pays ne s’améliore vraiment. Afin de comprendre les raisons de ce décalage, les journalistes Youlia Otchilova et Boris Joukovski s’interrogent sur le rapport entre temps de travail et productivité.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 19 février 2021 par le média ouzbek Hook Report.

Depuis des dizaines d’années, il existe en Ouzbékistan, dans les institutions gouvernementales, un problème quant aux heures supplémentaires et au travail non réglementé. Dans de nombreuses organisations publiques ou privées, les employés doivent travailler le samedi. Dès leur plus jeune enfance, les travailleurs sont préparés à suivre ce rythme effréné : dans la plupart des cas, les écoles, les lycées et les universités ouzbèkes font aussi des semaines de six jours.

Chavkat Mirzioïev a soulevé ce problème pour la première fois en 2018, lorsqu’il annonçait que les fonctionnaires devraient travailler jusqu’à 17 heures le samedi et se reposer le dimanche. Début 2020, il a été demandé aux organes d’État de l’Ouzbékistan de respecter strictement le Code du travail et d’observer les droits des travailleurs. Dans le même temps, l’inspection du travail a commencé à vérifier si les employés de ces institutions publiques n’étaient pas retenus en soirée et ne travaillaient pas pendant les jours de repos.

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Cependant, le problème des heures supplémentaires demeure, et pas seulement au niveau des organes d’État. Et le niveau de vie en Ouzbékistan ne s’améliore que très lentement.

Pourquoi dans certains pays travaille-t-on moins, mais de façon plus efficace ? À quoi est-ce dû : caprice des fonctionnaires ou réelle nécessité ? Pourquoi l’Ouzbékistan ne peut-il pas se permettre de faire des semaines de cinq jours, et comment une meilleure égalité des sexes augmente-t-elle le produit intérieur brut (PIB) de différents pays ? Voici quelques éléments de réponse.

Pourquoi les heures de travail sont-elles moindres dans la majorité des pays riches ?

Il existe des stéréotypes selon lesquels certaines cultures sont davantage enclines au travail, et d’autres à la paresse. Cependant, les chiffres apportent des réponses inattendues.

« Pendant que la crise de la zone euro se prolongeait, on accusait les Grecs d’être des paresseux et des tire-au-flanc, vivant grâce aux moyens des peuples du nord, grands travailleurs », écrit Ha-joon Chang dans son livre Economics: the user’s guide. « Mais ils travaillent plus que tous les autres pays riches, à part la Corée du Sud. En fait, les Grecs travaillent 1,4 à 1,5 fois plus longtemps que les Allemands et les Hollandais, supposément très travailleurs. Les Italiens aussi détruisent le mythe des méridionaux paresseux puisqu’ils travaillent autant que les Américains et 1,25 fois plus que leurs voisins allemands. »

Il y a 80 ans, les Hollandais travaillaient en effet un peu plus que les autres habitants des pays riches. Mais après les années 1960, le pays est devenu celui dans lequel le temps de travail moyen par semaine était le plus bas.

Bien que selon la loi hollandaise, un temps plein y soit de 32 à 40 heures par semaine, il s’avère, dans la pratique, que les semaines de travail sont en moyenne de 29 heures. De plus, le niveau de vie y est plus élevé que dans beaucoup d’autres pays. On pourrait objecter qu’au Japon, qui est un pays assez riche, les employés meurent parfois d’une surcharge de travail ; cependant, ce problème est dû plus aux spécificités de leur mentalité qu’à une nécessité économique.

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Il existe un lien entre le produit national brut (PNB) et le temps de travail moyen. Petit à petit, dans les pays en développement, la population s’est mise à travailler significativement moins, mais de façon plus productive.

L’Ouzbékistan peut-il se permettre de faire des semaines de cinq jours ?

Selon le Code du travail ouzbek, le temps de travail ne doit pas dépasser 40 heures par semaine. Si la semaine de travail dure six jours, une journée doit compter sept heures de travail, et huit heures pour une semaine de cinq jours. Cependant, dans la pratique ces principes ne sont pas respectés, surtout si le travailleur n’est pas officiellement employé.

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En plus de cela, les perspectives de carrière et les relations avec les supérieurs dépendent souvent des heures supplémentaires de l’employé, et la semaine de travail peut significativement dépasser les 40 heures ; or, ces heures supplémentaires ne sont pas toujours payées.

Mais pourquoi les pays qui comptent une semaine de travail plus courte sont tout de même plus riches que les pays pauvres, alors que ces derniers travaillent beaucoup plus ?

Du travail peu productif

L’une des raisons principales à la semaine de six jours et aux heures supplémentaires est que le travail est peu productif. L’équipement, les technologies, les infrastructures (la façon dont le travailleur se rend à son travail influence énormément la qualité de sa production) et les institutions du pays ont une grande importance pour déterminer la productivité nationale ; et les gens ne peuvent pas eux-mêmes garantir la présence de tous ces facteurs.

Dans les pays riches, les employés sont capables de produire plus mais en moins de temps, réduisant ainsi le nombre de leurs heures de travail. Par exemple, dans un pays dont l’économie est plus productive, un travailleur produit en une heure ce que dans un pays pauvre un autre travailleur produirait en cinq heures.

Un manque de travailleurs qualifiés

La deuxième raison est le manque de cadres qualifiés. La quantité de jeunes talents que comptent les pays pauvres ne peut que très rarement développer son potentiel, ce qui est prouvé par l’existence d’un grand nombre de scientifiques éminents dans les pays riches et un  nombre restreint dans les pays pauvres.

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L’accessibilité aux études supérieures en Ouzbékistan est extrêmement réduite, et la qualité de l’éducation autant dans le secondaire que dans le supérieur, additionnée à la corruption, ne permet pas de former des spécialistes compétitifs. Il pourrait sembler que les établissements d’enseignement supérieur étrangers soient une solution, mais le coût élevé des études, avec le niveau de vie actuel, les rend accessibles seulement à une petite partie des Ouzbeks. La troisième raison est l’état des technologies. Par exemple, si Internet est coupé au travail, les employés ne peuvent plus rien faire. Ou dans le domaine de l’agriculture : quand des innovations remplacent le travail manuel, la production augmente fortement.

Les heures supplémentaires ne font pas augmenter la productivité

Une étude de l’université de Stanford montre que la productivité au travail baisse significativement à partir de 50 heures par semaine et devient quasi nulle à partir de 56 heures. Celui qui passe plus de 70 heures par semaine au travail ne produit donc rien lors de toutes ces heures supplémentaires.

Par exemple, Toyota limite désormais le nombre d’heures supplémentaires à 360 par an (ou à 30 par mois). L’agence de publicité Dentsu, après le suicide d’un de ses employés, a mis en place un plan d’amélioration des conditions de travail. Ce plan consiste en huit points, dont la détermination de vacances régulières et la fermeture des bureaux à 22 heures.

Combien perd l’Ouzbékistan en discriminant les femmes ? (Spoiler : beaucoup)

Selon le magazine Forbes, les pays ont moins de possibilités économiques quand le niveau d’inclusion des femmes dans le monde du travail est bas, qu’il stagne ou qu’il baisse. Selon une étude sur « l’index d’activité des femmes », si le niveau d’activité professionnelle féminine dans les pays développés était le même que celui de la Suède, alors leur PIB pourrait augmenter de plus de six trillions de dollars. C’est pourquoi l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas seulement une question d’éthique et de justice, mais aussi de croissance économique. Au début du XIXème siècle, dans beaucoup de pays riches, à peine avait-on donné le droit aux femmes de vivre de leurs propres moyens et de gagner leur propre salaire que les banques commencèrent à voir leurs dépôts augmenter, comme la quantité de crédits, et les taux d’intérêt baisser, rapporte le journal syndical russe Solidarnost.

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Cela a conduit à la progression de l’industrialisation. Selon les données de l’Organisation internationale du travail, les femmes constituent 49,6 % de la population mondiale, mais leur apport au PIB mondial n’est que de 37 %. Par exemple en Inde, seul 24 % des femmes sont actives et elles ne contribuent au PIB qu’à hauteur de 17-18 %. Dans les pays d’Europe occidentale et d’Asie centrale, 47 % des travailleurs sont des femmes, mais elles n’apportent que 41 % du PIB.

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Baisse de la discrimination et augmentation du PIB

Il y a quelques années, l’agence d’analyses McKinsley Global Institute a mené une recherche dans 96 pays, où vit 93 % de la population mondiale. Les chercheurs ont évoqué trois scénarios possibles de développement pendant une décennie, de 2014 à 2025. Le premier est le plus basique et repose sur le fait que toutes les tendances actuelles vont se conserver. Le deuxième scénario est idéal : il prévoit que les discriminations liées au genre soient éliminées. Le dernier scénario est optimiste : les discriminations liées au genre diminuent, mais plus vite pour les pays les plus touchés (pour l’Europe, c’est l’Espagne).

Selon le troisième scénario, le PIB pourrait augmenter de 11 %. Selon le deuxième scénario, idéal, la destruction totale des discriminations liées au genre permettrait d’augmenter le PIB global de 26 % en 2025. Le premier scénario, lui, ne prévoit rien quant à la croissance du PIB, mais les chercheurs indiquent qu’en suivant cette option, l’égalité des genres dans l’économie ne sera possible que dans 260 ans.

Tant que l’Ouzbékistan n’arrêtera pas de discriminer les femmes, tant que le nombre de travailleurs hautement qualifiés et compétitifs stagnera, et tant que le pays ne s’ouvrira pas aux progrès technologiques, la productivité restera basse et le temps de travail élevé.

Et si tout le pays passe à la semaine de cinq jours, l’économie ne pourra pas fonctionner bien longtemps.

Youlia Otchilova et Boris Joukovski
Journaliste
s pour Hook Report

Traduit du russe par Paulinon Vanackère

Édité par Carole Pontais

Relu par Jacqueline Ripart

 

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