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Le Pakistan met la pression sur le Turkménistan autour du projet TAPI

Le titanesque projet du pipeline TAPI reliant Turkménistan, Afghanistan, Pakistan et Inde a rencontré un nouvel obstacle sur sa route. Le Pakistan fait en effet pression sur le Turkménistan pour réviser l’accord à son avantage, bloquant par là le bouclage financier du projet. Par-delà ces démêlés, la construction de ce pipeline représente un cas d’école pour comprendre la géopolitique de la région.

Encore une embûche sur la route du pipeline TAPI ? Ce projet, l’une des arlésiennes en Asie centrale, est compromis par un nouvel obstacle : l’ambition qu’a le Pakistan de modifier les termes du contrat à son avantage, a rapporté le  23 juin le média pakistanais The News.  Ce projet pharaonique – 1 800 kilomètres de pipelines pour au moins 10 milliards de dollars – est loin d’en être à sa première complication. Depuis les années 1990, date à laquelle sa construction commence à être pensée, divers problèmes se sont accumulés. À commencer par son tracé à travers l’Afghanistan, pays déchiré par des conflits insolubles depuis la fin des années 1970. En plus d’être un défi technique du fait de la topographie escarpée de la région, le pipeline est donc au cœur d’enjeux sécuritaires critiques. Ce qui a un impact direct sur son financement, les investisseurs n’étant pas en confiance.

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Pourtant, jamais ce projet n’a été abandonné. Ce qui en dit long sur certains enjeux géopolitiques de la région, avec d’une part le besoin qu’a le Turkménistan de diversifier ses exportations d’hydrocarbures, d’autre part la nécessité pour l’Inde et le Pakistan de diversifier leurs apports énergétiques. Depuis 2015, des accords ont été signés et la construction du pipeline a été amorcée côté turkmène. Pourtant, à l’heure actuelle, le Pakistan freine la réalisation du projet.

En effet, le Pakistan refuse de finaliser le bouclage financer du dossier. Et pour cause, il souhaite négocier à nouveau certains points. Tout d’abord renégocier le prix d’achat des hydrocarbures, mais également revenir sur une clause. Le contrat stipule en effet que si une perte d’hydrocarbures advenait sur le territoire afghan, ce serait au Pakistan d’en payer le prix. Le Pakistan ne veut désormais plus assumer cette responsabilité, alors que l’évolution du risque sécuritaire en Afghanistan reste incertaine. Le Pakistan jouit désormais d’un avantage sur le Turkménistan : ce dernier ayant déjà commencé la construction du pipeline sur son sol, il ne se trouve plus en position de force pour négocier. Selon une source de The News, le bouclage financer, prévu pour 2020, est maintenant attendu pour 2021.

Le Turkménistan, locomotive du projet

Le Turkménistan est le moteur de ce projet, car il est aujourd’hui soumis aux aléas du marché, ses exports étant très peu diversifiés. Enclavé entre l’Iran et l’Afghanistan avec qui le commerce est difficile, le Turkménistan cherche ainsi le moyen d’exporter ses hydrocarbures hors de son sol et ailleurs qu’en Chine, son acheteur ultra majoritaire. Doté de la quatrième plus grande réserve en gaz naturels prouvée au monde selon le rapport de 2019 de British Petroleum, sa volonté d’en exporter davantage a suscité l’intérêt de l’Inde et du Pakistan. Tous deux mènent une politique de diversification de leur approvisionnement énergétique. Le Pakistan importe ainsi de l’électricité du Tadjikistan, et l’Inde, en 2018, a signé avec Électricité de France (EDF) un projet de construction d’une centrale nucléaire sur son sol.

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Pour autant, le Turkménistan reste la locomotive de ce projet. C’est ainsi de son côté que les travaux ont commencé, et c’est également lui qui en finance la majeure partie. En effet, le consortium TAPI Company Limited est dominé par le Turkménistan, qui en est l’actionnaire majoritaire.

La question afghane

L’une des difficultés majeures de ce pipeline est son passage par l’Afghanistan, qui soulève plusieurs questions. D’une part, dans le contexte actuel, Kaboul est très touché par le coronavirus, avec près de 32 000 cas et 800 morts au 1er juillet, selon l’Organisation mondiale de la santé. À l’inverse, le Turkménistan est l’un des 12 pays au monde à n’avoir rapporté aucun cas. Pourtant, cela n’a pas empêché le président turkmène Gourbangouly Berdimouhamedov de donner la priorité à l’Afghanistan dans la reprise des échanges. Ainsi, le 27 mai dernier, le président a placé la relance de la construction du pipeline TAPI comme priorité numéro un dans la reprise des échanges avec l’Afghanistan, selon TDH, l’agence de presse officielle du gouvernement. La construction de postes de quarantaine est prévue pour limiter les risques de contagion.

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Quant aux questions sécuritaires, Gourbangouly Berdimouhamedov n’en fait pas mention. Le tracé du pipeline passe pourtant par la province de Hérat dans l’ouest de l’Afghanistan, qui jouxte le Turkménistan. Cette région est connue pour la culture d’opiacés, stigmate d’un mauvais contrôle par le pouvoir central. Un rapport de l’ONU souligne ainsi qu’entre 2011 et 2015, c’est dans la province de Hérat que la très large majorité des saisies de drogues (64 %) ont été faites. Ce même rapport indique que des pays voisins, notamment le Kazakhstan, l’Iran et le Pakistan, ont également fait état de saisies de drogues. Le Turkménistan, malgré sa frontière longue de plus de 700 kilomètres avec l’Afghanistan, reste silencieux sur le problème des opiacés.

Quelles ambitions pour les puissances exogènes ?

Loin de ne concerner que les pays de la région, la construction d’infrastructures reliant l’Asie centrale à l’Asie du Sud-Est intéresse les puissances étrangères. Un compte rendu de 2018 de l’ambassade de France en Azerbaïdjan souligne les espoirs que suscite le pipeline TAPI : « Un tel corridor a vocation à renforcer l’intégration régionale et à apaiser ainsi les tensions dans la zone, notamment entre les deux grand « frères ennemis », le Pakistan et l’Inde… En outre TAPI doit contribuer à la stabilisation de l’Afghanistan et offrir d’importantes perspectives économiques liées notamment au potentiel du marché indien. »

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Mais la pacification de l’Afghanistan serait-elle vraiment synonyme d’une intégration régionale ? À l’heure actuelle, le sujet semble plutôt être cause de tensions. En effet, l’Ouzbékistan et le Turkménistan ambitionnent tous deux de construire des infrastructures en Afghanistan, et se comportent davantage comme des concurrents que des associés.

Héloïse Dross
Rédactrice pour Novastan

Relu par Anne Marvau

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