Tadjikistan Tchernobyl Décontamination Catastrophe

« On nous a dit que nous allions en Russie pour construire des maisons », l’histoire des liquidateurs tadjiks

Pendant de nombreuses années des centaines de milliers de personnes ont participé à l’élimination des conséquences de l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl, dont environ 6 000 Tadjiks. On les a surnommés « les liquidateurs ». Aujourd’hui on compte plus de 1 800 liquidateurs au Tadjikistan, dont 1 450 sont handicapés. Certains d’entre eux se remémorent le temps de leur travail sur la zone de l’accident.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 24 avril 2020 par le média russe spécialisé sur l’Asie centrale, Fergana News.

Le 26 avril dernier a eu lieu la Journée internationale de mémoire aux victimes d’accidents et de catastrophes dus aux radiations nucléaires. C’est en ce jour de 1986 que s’est produite la plus grande catastrophe industrielle du XXème siècle, à la centrale de Tchernobyl, en Ukraine. Après l’accident, les autorités envoyaient sur place principalement les hommes qui avaient servi dans l’armée soviétique, dont de nombreux Tadjiks. On ne leur communiquait ni la destination ni les raisons de leur déplacement. De jeunes hommes en bonne santé partaient travailler dans la zone de radiation élevée, souvent en violation des normes de sécurité. Ce n’est que des mois, voire des années après leur retour qu’ils ont connu la raison pour laquelle ils développaient diverses maladies graves. Les « liquidateurs » tadjiks ont donné naissance à plus de 1 300 enfants atteints de pathologies ou de maladies chroniques.

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Kibrio Ganïeva, la présidente de l’ONG Union des victimes de Tchernobyl à Khodjent, se souvient très bien de la soirée du 7 avril 1989. Il faisait déjà nuit quand des gens en uniforme militaire ont toqué à sa porte. Les officiers se sont présentés comme des employés du commissariat militaire de Leninabad, l’ancien nom de Khodjent. Ils ont dit à son mari, Nozir Ganïev, âgé alors de 35 ans : « Demain vous devez vous présenter au commissariat. Équipez-vous de l’essentiel, vous serez envoyé à une formation militaire. »

Kibrio Ganïeva se remémore : « Nozir était un chef de cuisine réputé. Il travaillait à « Panchshanbe », un restaurant prestigieux connu non seulement à Khodjent, mais dans toute la République. Des gens venaient de tous les coins du Tadjikistan spécialement pour goûter les plats préparés par mon mari. Il était souvent invité à de grands évènements avec des centaines de personnes. Sa spécialité était le pilaf. »

 « Il ne tenait pas debout à cause des douleurs »

« Il est parti le 8 avril. Il nous a dit qu’il était envoyé en Ukraine, mais pourquoi ? Ni lui ni nous ne le savions. Il s’est avéré ensuite qu’il avait été envoyé à Tchernobyl pour éliminer les conséquences de l’accident survenu dans la centrale nucléaire. Il est revenu le 2 octobre, six mois plus tard », raconte Kibrio Ganïeva. Elle explique qu’avant Tchernobyl, Nozir Ganïev était en parfaite santé. À son retour il a repris le travail, il faisait ce qu’il aimait faire le plus. Mais son exposition aux radiations s’est vite fait sentir. « Nozir a commencé à avoir des douleurs très fortes. Il ne tenait plus debout à cause des douleurs. »

« Les médecins ont diagnostiqué chez Nozir la leucémie, le cancer du sang. Il a été cloué au lit pendant une longue période. Il a courageusement enduré la douleur et ne s’est jamais plaint à personne. J’étais la seule à savoir quelle souffrance il éprouvait”, raconte Kibrio Ganïeva. “Nozir est décédé sept ans après son retour de Tchernobyl. Les amis de mon mari m’ont demandé de m’occuper de l’Union de victimes de Tchernobyl à Khodjent. J’ai accepté parce que je voulais consoler les victimes de Tchernobyl, les aider à obtenir une assistance juridique et des aides financières. Actuellement nous préparons une proposition au gouvernement sur l’exemption totale ou au moins partielle des charges d’électricité pour ceux qui ont été envoyés à Tchernobyl. »

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Les conséquences de Tchernobyl ont affecté la plus jeune des filles des Ganïev. Contrairement à ses sœurs, elle est née après que Nozir est rentré de la zone contaminée. Kibrio Ganïeva raconte : « Notre fille de 24 ans est anémique. Comme elle, de nombreux enfants de liquidateurs souffrent de maladies chroniques et ont régulièrement besoin d’un traitement. Les effets de la radiation peuvent affecter la santé de plusieurs générations. »

Une journée de travail de 20 minutes

Khomijon Obidjonov est un habitant de Khodjent. Après son service à l’armée il travaillait à l’usine d’ingénierie de bâtiments résidentiels. Le 16 mai 1989 il est rentré tard. Il faisait déjà noir quand il s’approcha de sa maison. Des employés du commissariat militaire attendaient Khomijon Obidjonov à sa porte. Ils lui ont demandé de se présenter le lendemain au commissariat avec des vêtements de rechange. La conversation a été brève. Les officiers ont dit qu’il allait être envoyé en Russie pour construire de nouveaux bâtiments résidentiels.

Le lendemain matin, Khomijon Obidjonov a vu une foule de jeunes hommes au commissariat. Il y en avait beaucoup comme lui. Ils ont été placés dans des wagons. Tout le monde pensait qu’ils allaient en Russie. On leur a caché la vérité jusqu’au dernier moment.

« Les officiers nous ont menti. Ils nous ont amenés à Tchernobyl, pas en Russie. On nous a placés dans l’unité militaire, à 18 kilomètres du lieu de l’accident. On nous a distribué des combinaisons. Quand on allait au travail, on se changeait dans les vestiaires, on mettait des masques à gaz. J’ai travaillé dans la 4ème unité de la centrale. Nous faisions ce qu’on nous demandait de faire. Par exemple, on nous ordonnait de déplacer divers matériaux de construction. Notre journée de travail ne durait que 20 minutes. Après on nous examinait avec un appareil spécial. Après un traitement chimique nos vêtements étaient jetés dans une urne spéciale et enterrés ensuite. Chaque jour on avait un nouvel uniforme. Les ouvriers avaient des placards personnels sur lesquels il y avait leurs nom, prénom et patronyme. Le 3 septembre 1989 j’ai été renvoyé chez moi », se remémore Khomijon Obidjonov.

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Aujourd’hui Khomijon Obidjonov a 66 ans. Il est handicapé du troisième groupe. Il perçoit une retraite de 800 somonis (70 euros). Une grande partie de cet argent lui sert à payer le traitement des maladies qu’il a développées suite à l’exposition aux radiations.

« Avant d’être envoyé à Tchernobyl j’avais déjà deux enfants et on voulait en avoir d’autres. Mais après mon retour ce n’était plus possible. Rapidement mes cheveux ont blanchi, et j’ai perdu toutes mes dents. Ma mémoire est devenue très mauvaise, mes articulations ont commencé à me faire mal. Je suis parti jeune, en bonne santé et je suis revenu invalide », explique Khomijon Obidjonov.

“Nous avons été forcés de travailler au-delà de la norme”

Quand Agzam Khodjïev a été envoyé à Tchernobyl, les autorités lui ont menti comme à tous les autres liquidateurs. Il vient du village Pochkent, dans la région d’Istaravchan. Après avoir obtenu un diplôme à l’Institut des métiers du bâtiment de Zafarabadskiï, il a travaillé comme plâtrier et peintre dans la région de Khodjent. Un soir tardif de septembre 1988 alors qu’Agzam Khodjïev se reposait après le travail, il a reçu une convocation. Le lendemain il devait se présenter au commissariat militaire, bagage à la main, soi-disant pour une formation militaire de dix jours.

Mais les hommes présents au commissariat ont d’abord été envoyés à Volgograd, le lendemain à Kiev, ensuite ils ont été transférés au village Zelenyi Mis, à 30 kilomètres de Tchernobyl et placés dans une unité militaire.

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« Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai découvert que nous avions été appelés pour « liquider » les conséquences de l’accident de Tchernobyl. Cela a été le début d’un quotidien très strict et réglementé », explique Agzam Khodjïev. « Chaque matin après le petit-déjeuner on nous envoyait au travail. On prenait un bus, on passait trois postes de contrôle avant d’arriver sur le lieu de l’accident. Il y avait beaucoup de monde et tous était pressés, comme si on accomplissait une mission d’une très grande importance. Selon nos savoir-faire on était divisés par groupes de dix. On se changeait dans un vestiaire spécial. Il y avait des vêtements de travail de trois couleurs : rouge – pour travailler à l’intérieur du bloc, jaune – à côté du bloc et bleu – loin du bloc. Le travail le plus dangereux était à l’intérieur du bloc. Notre tâche consistait à collecter des fragments de métal et des débris de construction restés à l’intérieur et à les jeter dans une boîte spéciale. La boîte était ensuite transmise à un autre groupe. »

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 « Parfois on travaillait dans des installations adjacentes. Par exemple on pompait l’eau du sous-sol d’une maison inondée près de la centrale nucléaire. Nous n’avions pas le choix : on faisait ce qu’on nous demandait de faire. Il se trouve qu’alors il y avait un document secret relatif aux conditions de travail. Mais les officiers ne nous le montraient pas. Le document identifiait les normes autorisées pour chaque tâche spécifique. Lorsque nous avons finalement réussi à obtenir ce document, il s’est avéré que nous avions travaillé bien au-delà de la norme définie. Si selon la réglementation 15 minutes étaient allouées pour effectuer une tâche, nous travaillions pendant 30 minutes, et au lieu de 30 minutes on travaillait 45. Malheureusement nous avons appris ça trop tard. Ça n’avait plus de sens de déposer une plainte. Le reste du temps on se reposait dans l’unité militaire.

Chacun de nous a reçu un dosimètre en forme de badge pour mesurer le niveau de radiation. Nous devions porter ce badge tout le temps : au travail, dans la rue ou dans une unité militaire. Une fois par semaine on nous retirait les badges pour les envoyer à Kiev et on nous en distribuait de nouveaux. Personne ne nous expliquait rien. Et puis à ce moment-là nous ne connaissions rien sur la radiation, combien on était exposés, et on ne se rendait pas compte du danger.

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J’étais à Tchernobyl avec un autre Tadjik, Solidjon Khakimov. Nous sommes arrivés là-bas en même temps. J’ai passé 80 jours dans la zone de l’accident et je suis rentré le 20 décembre. Solidjon y a passé exactement trois mois, jusqu’au 30 décembre 1988. Au fil du temps il a complètement perdu la vue. Quant à moi je suis devenu faible, j’ai commencé à avoir des vertiges, puis j’ai développé un ostéochondrose et des maladies des organes internes. Une autre de mes connaissances de Tchernobyl, Ourazkoul, n’a pas vécu longtemps après son retour. Beaucoup de mes collègues n’ont pas eu la chance d’être en vie aujourd’hui, ils étaient pourtant encore jeunes », conclut Agzam Khodjiev.

Une aide d’État insuffisante

En 2007, le Tadjikistan a adopté une loi sur « la protection sociale des citoyens victimes de la catastrophe de la centrale nucléaire de Tchernobyl ». En vertu de cette loi les participants à la liquidation de l’accident et leurs enfants ont droit à une aide financière. Les liquidateurs sont exonérés d’impôts (sur le revenu, foncier, sur l’immobilier et autres). Les soins médicaux et les médicaments doivent leur être fournis gratuitement. Cependant, les liquidateurs disent qu’ils doivent acheter de nombreux médicaments coûteux à leurs frais.

« Chaque année il nous est recommandé de suivre un traitement de 24 jours dans les centres de santé. Pour cela l’État alloue 2 930 somonis (257 euros) à chaque travailleur de Tchernobyl. Mais ce montant ne couvre pas le traitement. Un séjour de 24 jours coûte entre 4 500 et 5 000 somonis (entre 394 et 438 euros). Par conséquent on est obligés soit de réduire la durée du séjour, soit de payer un supplément de notre poche. Ce serait bien si, en tant que victime de Tchernobyl, on pouvait avoir une remise de 50 % dans les centres de santé. De plus, ces dernières années les aides ont été réduites. Jusqu’en 2007 nous ne payions pas l’électricité, l’eau, l’entretien du bâtiment, mais nous avons été privés de ce privilège. Maintenant l’électricité est entièrement à notre charge, et nous payons la moitié pour l’eau et l’entretien du bâtiment », se plaint le liquidateur Abdouvakhob Khodjiboïev.

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Après leur retour au Tadjikistan, la plupart des liquidateurs n’ont pas pu, pour des raisons de santé, reprendre leur travail. Ils vivent de leur retraite : 800 somonis par mois (70 euros). Cet argent ne suffit ni pour une bonne nutrition ni pour un bon traitement.

Lorsqu’on leur demande ce qu’il leur manque, la réponse est inattendue : « Je voudrais visiter Tchernobyl à nouveau. Je voudrais voir de mes propres yeux comment c’est maintenant là-bas. Tchernobyl a changé toute ma vie. Oh, si seulement le gouvernement de l’Ukraine nous faisait un tel cadeau, d’inviter les liquidateurs de l’accident du Tadjikistan à une excursion dans la zone de l’exclusion… »

Tilava Rassoul-Zadé
Journaliste pour Fergana News

Traduit du russe par Jelena Dzekseneva

Edité par Anthony Vial

Relu par Anne Marvau

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