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Comment une femme du Tadjikistan survit-elle après avoir été esclave en Arabie saoudite ? Novastan | Comment une femme du Tadjikistan survit-elle après avoir été esclave en Arabie saoudite ?
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Comment une femme du Tadjikistan survit-elle après avoir été esclave en Arabie saoudite ?

Au Tadjikistan, Nourbibi Manssourova, mère de 24 enfants, dont 15 ont survécu, a été piégée par une entreprise lui promettant du travail, a été envoyée en Arabie saoudite pour y travailler et a fini esclave pendant 14 mois. Elle raconte son calvaire.

Novastan reprend et traduit ici un article initialement écrit par le média russe Fergana News et republié le 6 juin 2020 par le média tadjik Asia Plus.

Chaque matin, Nourbibi Manssourova, 52 ans, se rend au marché des travailleuses journalières de Tursunzoda, à 60 kilomètres à l’ouest de Douchanbé la capitale du Tadjikistan. Beaucoup d’employeurs, en particulier les propriétaires de serres, la connaissent déjà, savent qu’elle travaille dur et l’engagent quand ils en ont besoin. En moyenne, Nourbibi Manssourova perçoit 30 somonis (3 dollars, soit 2,4 euros) pour une journée de travail.

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Elle est une migrante interne qui vit dans le village de Houlbouk, situé dans le district de Vose’ dans la province de Khatlon, à 185 km au sud de Douchanbé. Mais on ne trouve pas de travail dans sa région. Il y a quelques années, elle a tenté sa chance en Arabie saoudite pour gagner davantage, mais elle n’y a connu que l’esclavage. Elle en est à peine sortie et est à présent déterminée à rester au Tadjikistan.

Nourbibi Manssourova ne s’estime plus capable d’effectuer des tâches physiques lourdes, mais y est forcée car 7 de ses enfants sont encore à l’école et l’une entreprend des études. Parmi les 24 enfants auxquels elle a donné naissance, seuls 15 ont survécu.

À l’époque soviétique, elle se serait vue décerner le titre de « mère héroïne », avec ses avantages et une allocation versée par l’État. Mais les temps ont changé.

Le correspondant de Fergananews Tilav-Rassoul-Zade est allé à la rencontre de cette mère dont beaucoup d’enfants vivent au Tadjikistan.

Mariée à 14 ans

Nourbibi Manssourova est née au sein d’une famille nombreuse. Sa mère a donné naissance à 15 enfants, parmi lesquels 12 ont survécu. Enfant, elle était douée et débrouillarde. À sept ans, lorsqu’elle est entrée en première année (CP en France, ndlr), elle savait déjà très bien compter et lire.

Elle s’est donc retrouvée directement en deuxième année (CE1 en France, ndlr). Elle collectionnait les bonnes notes et avait sa photo au tableau d’honneur. Membre actif du cercle des artistes amateurs de l’école, elle chantait et dansait très bien.

En 1982 le neveu de son père, Kourbonali Ichmatov, est revenu de son service militaire. Il s’est mis à la recherche d’une femme à marier, et son choix est tombé sur Nourbibi Manssourova, alors âgée de 14 ans. La jeune fille ne pouvait contredire son père. En mars, le mariage était célébré.

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« Je me souviens avoir préparé le petit-déjeuner à mon mari puis avoir couru à l’école. Certains camarades de classe et professeurs accueillirent mon mariage avec compréhension et sympathie, d’autres avec des moqueries. Quand j’ai passé les examens finaux en 8ème année (4ème en France, ndlr), l’un de mes professeurs m’a accordé la note maximum et m’a dit que j’allais sûrement faire de grandes choses dans le futur », raconte Nourbibi Manssourova.

Récemment, elle a rencontré par hasard ce professeur sur le marché. Bien que déjà très âgé, il s’est souvenu d’elle et lui a demandé comment elle allait. Il se rappelait même son prénom. « Je lui ai répondu que s’il ne m’avait pas dit ça à l’époque, je n’aurais probablement pas eu tant d’enfants et je ne mènerais pas aujourd’hui la dure vie que je mène. », explique-t-elle.

« Nous avons ri. Je lui ai raconté ma vie. Puis il m’a dit de ne pas m’inquiéter, que la vie n’est pas toujours tendre avec les gens intelligents. Mais que j’étais riche de la grande famille que j’ai », ajoute-t-elle.

Tadjikistan Houlbouk
Nourbibi Manssourova.

Plus de la moitié de ses 24 enfants sont nés chez elle, dans sa maison. Sept garçons et huit filles ont survécu. Des problèmes matériels se sont vite présentés lorsque les enfants ont commencé à grandir.

« Quand j’ai demandé un soutien aux autorités locales, on m’a juste répondu qu’avant de donner naissance à tant d’enfants, il aurait fallu réfléchir à comment subvenir à leurs besoins », précise-t-elle.

« Mais qu’est-ce que j’y peux si Dieu m’a donné tant d’enfants ? Nous n’en avions pas prévu autant. J’ai tout fait pour ne pas tomber enceinte, j’ai utilisé des contraceptifs, même un appareil intra-utérin, mais rien n’a fonctionné », ajoute Nourbibi Manssourova.

Sa plus jeune fille aura bientôt 7 ans. Elle est la seule à ne pas avoir d’acte de naissance. « Elle est née le 1er août 2013 à la maternité de l’hôpital du district de Vose’. Mais j’ai quitté l’hôpital sans autorisation de sortie alors le certificat de naissance de ma fille ne m’a pas été délivré immédiatement. » Les archives de l’hôpital indiquent aujourd’hui n’avoir aucune trace de la naissance de sa fille.

« Comment est-ce possible ? Que faire ? À qui s’adresser ? Je n’en ai aucune idée. Elle est déjà en âge d’aller en première année », déplore-t-elle.

Six de ses enfants sont encore à l’école. Sa fille Mocharif est étudiante en deuxième année à la faculté de médecine de Kulob où elle bénéficie d’un contrat financier. Aucune bourse ne lui a toutefois été accordée en tant que membre d’une famille nombreuse à faibles revenus.

« Mes enfants ont besoin d’uniformes scolaires et de chaussures. Pour les écoles, les frais sont répartis, tandis qu’à l’université, il faut payer des frais de scolarité. Mon fils, Houdodod, a intégré l’armée et est stationné à Qurghonteppa. Il est trop maigre, je m’inquiète toujours pour lui. Pendant son service, il a subi une opération de l’appendicite. Des complications sont survenues et il est resté six mois à l’hôpital militaire de Douchanbé. Dans un an, il sera démobilisé. Après son service, je m’occuperai de son traitement, ce qui coûtera aussi de l’argent », s’inquiète Nourbibi Manssourova.

Plus d’un an d’esclavage

Elle n’a jamais cessé de chercher un moyen de gagner plus d’argent pour élever ses enfants. Mais son diplôme d’études secondaires incomplètes ne lui a permis de décrocher qu’un travail dur et mal rémunéré.

En 2016, elle travaillait dans l’une des cantines du marché local. Un jour, un certain Hodja Iskandar est venu déjeuner. Il s’est présenté comme un employé de la société Imkon-2015. Il lui a alors expliqué que son entreprise employait des citoyens tadjiks à l’étranger et lui a proposé d’aller travailler en Arabie saoudite.

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Il a promis à Nourbibi Manssourova qu’elle devrait s’occuper d’une vieille dame et qu’elle recevrait chaque mois 600 dollars (492,7 euros). En plus, elle pourrait revenir périodiquement au Tadjikistan.

Tous les membres de sa famille étaient contre ce voyage. Mais pour elle, il s’agissait d’une chance de pourvoir aux besoins du foyer. Après maintes discussions, son mari a finalement donné son accord. En dix jours, un passeport et un visa ont été attribués à Nourbibi Manssourova à Douchanbé.

Dans la soirée du dix août 2016, elle s’est envolée vers Dubaï, puis vers Riyad, la capitale d’Arabie saoudite. Elle voyageait avec une autre femme nommée Gouliston, également employée de la société Imkon-2015.

À son arrivée, Nourbibi Manssourova a été prise en charge par un certain cheikh Babajamal, tandis que Gouliston repartait au Tadjikistan. Dès l’aéroport, elle a dû porter l’abaya, la robe noire traditionnelle dans les pays de culture musulmane au Moyen-Orient et obligatoire en Arabie saoudite, avant d’être emmenée dans une autre ville.

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Le calvaire a alors commencé. Nourbibi fut chargée de s’occuper de la mère du cheikh Babajamal, Manssoura, 83 ans, mais aussi de toutes les autres tâches ménagères : nettoyage, préparation des repas, lessive, repassage. Elle travaillait presque 24 heures sur 24, obéissant aux ordres du cheikh et de sa famille.

« Manssoura était très cruelle. Elle et sa fille me réprimandaient tout le temps et me frappaient avec tout ce qu’elles trouvaient. Quand je m’en suis plaint à Babajamal, il m’a transférée chez lui, mais c’était encore pire. Sa femme, ses filles et ses fils trouvaient toujours un motif pour me battre, m’insulter et me traiter comme une esclave », se souvient-t-elle.

Un jour, l’une des filles du cheikh, qui n’aimait pas que Nourbibi Manssourova téléphone, l’a poussée et elle a dégringolé les escaliers, s’occasionnant de nombreuses blessures et perdant même connaissance. L’un des fils l’a alors emmenée à l’hôpital local.

Photo de Nourbibi Manssourova prise par Tilav Rassoul-Zade

« Quand j’ai repris conscience, l’homme qui s’est présenté comme le docteur Abdoullah m’a demandé en arabe d’où je venais et comment j’étais arrivée ici. J’ai répondu que j’étais Tadjike et que j’étais venue gagner de l’argent. Il a alors commencé à me parler en tadjik. J’ai eu de la chance : il avait étudié au Tadjikistan pendant six ans et avait épousé une Tadjike, Marifat », explique Nourbibi Manssourova.

« Sa femme était infirmière dans le même hôpital. Elle connaissait la journaliste tadjike Chahlo Nadjmiddin et lui a parlé de moi. Chahlo a contacté l’ambassade du Tadjikistan en Arabie saoudite, qui m’a procuré un billet d’avion. Je ne remercierai jamais assez le docteur Abdoullah et sa femme, chez qui j’ai vécu quelques jours. Le docteur m’a emmenée à l’aéroport de Riyad dans sa voiture. J’ai alors pu quitter cet enfer », poursuit-elle.

Nourbibi Manssourova est revenue au Tadjikistan début octobre 2017, après 14 mois d’esclavage.

À l’aéroport de Douchanbé, elle a été accueillie par les forces de l’ordre. Grâce à son témoignage, des poursuites pénales ont été engagées contre les dirigeants de la société Imkon-2015.

« Puis l’enquête s’est calmée. Personne n’a été condamné. J’ai entendu dire qu’elle a été relancée cette année, j’espère que les coupables de mon calvaire auront la punition qu’ils méritent », soupire Nourbibi Manssourova.

Pas un sou vaillant

Après son retour, elle a passé un mois dans le service de neurologie de l’hôpital de Kulob. Sa santé s’est considérablement dégradée au cours de ces 14 mois : sa pression artérielle a augmenté, ses articulations sont plus fragiles et elle souffre de maux de tête fréquents. Elle travaille donc trois à quatre jours par semaine. Elle économise aujourd’hui pour acheter de nouveaux vêtements à ses enfants.

« Je dois leur acheter un nouvel uniforme d’été et d’hiver. Parfois, des étrangers, ayant appris notre besoin, donnent de vieux vêtements aux enfants. Je veux aussi élever des vaches : les petits ont besoin de lait et de viande. Il n’y a pas de porte dans notre maison depuis des années. C’est bien que tout le monde sache qu’il n’y a rien à voler chez nous, sinon ça aurait été fait depuis longtemps », explique-t-elle, non sans une amère ironie.

Ses cinq filles aînées sont mariées et ont déjà des enfants. « Je regrette de ne pas avoir pu leur offrir des études supérieures. J’ai peur qu’elles ne suivent mon chemin », soupire-t-elle.

Le mari de Nourbibi Manssourova est électricien en charge des centrales électriques de la province de Khatlon. En raison de problèmes d’acuité visuelle, il travaille à mi-temps pour un salaire de 300 somonis (30 dollars soit 24,6 euros) par mois. Parfois, il s’occupe du transport de marchandises dans le village avec sa mobylette à trois roues « Ant ».

« C’est un homme trop calme et modeste. Il ne demande jamais rien à personne. Dans les années 1990, les gens avaient faim et souffraient de malnutrition. La vie était difficile pour nous aussi. Cependant, mon mari n’est jamais allé demander de l’aide au centre local comme d’autres familles pauvres le faisaient pour obtenir de la farine, de l’huile ou du riz. Ces denrées étaient envoyées par de nombreux pays occidentaux et distribuées aux pauvres », explique Nourbibi Manssourova.

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Après la chute de la République socialiste soviétique (RSS) du Tadjikistan, traditionnel leader en matière de croissance démographique, le titre de « mère héroïne » et tous les avantages accordés aux familles nombreuses furent supprimés.

Si des titres analogues apparurent dans d’autres anciennes républiques, le Tadjikistan se positionna à contre-courant et prit au contraire des mesures pour réduire la croissance.

Au Tadjikistan, comme la plupart des mères de familles nombreuses ne travaillent pas officiellement, les aides pour la maternité et la garde d’enfants accordées aux travailleuses avant et après l’accouchement leur sont refusées.

Leur seul avantage est la possibilité de prendre leur retraite 5 ans plus tôt que l’âge légal, c’est-à-dire 53 ans. Nourbibi Manssourova a 52 ans. Mais est-elle prête à cette retraite ?

« Des journalistes sont venus nous voir plusieurs fois et ont écrit des articles sur nous dans les médias locaux », rapporte-t-elle. « Sur leurs conseils, j’ai même ouvert un compte chez Amonatbank, la banque nationale, pour recevoir les dons. Mais jusqu’à présent, rien… »

Tilav Rassoul-Zade
Journaliste pour Fergananews

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

Édité par Luna-Rose Durot

Relu par Anne Marvau

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