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Langue de la domination : conversation avec Médina Bazargali Novastan | Langue de la domination : conversation avec Médina Bazargali
Kazakhstan Art contemporain Medina Bazargali

Langue de la domination : conversation avec Médina Bazargali

Médina Bazargali est une artiste contemporaine originaire du Kazakhstan et basée à Moscou. Son dada : mêler Internet, les nouvelles technologies et les réalités post-totalitaires pour créer un réalisme ironique et exagéré. La rigueur soviétique, la révolution numérique et la renaissance de l’identité nationale font un tout, comme un lot de produits « 3 en 1 » vendu en supermarché. A travers ses œuvres, elle cherche une fréquence d’oscillation durable entre ces trois pôles.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 25 octobre 2019 par le magazine en ligne germano-autrichien TransitoryWhite.

Saltanat Chochanova et Annika Ernst Terwey ont mené en octobre 2019 une interview auprès de Médina Bazargali pour la questionner sur son engagement politique, qu’elle place au cœur de son art. La jeune artiste kazakhe, basée à Moscou, a pour ambition de mélanger la réalité post-totalitaire avec les nouvelles technologies pour produire un art ironique.

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Saltanat Chochanova est étudiante en maîtrise d’Histoire de l’art à l’Université libre de Berlin. Ses recherches portent sur les relations entre l’art et les théories queer et féministes, la migration queer, les études décoloniales et l’espace post-soviétique. Elle est militante et a coorganisé plusieurs conférences féministes queer à Vienne et à Berlin.

Annika Ernst Terwey est une designer et artiste des nouveaux médias germano-italienne. Elle a étudié la communication visuelle à l’Université des Arts de Berlin, où elle a obtenu son diplôme en nouvelles écritures médiatiques. Dans son travail, elle explore de nouvelles formes de communication à travers la conception d’interactions, l’installation vidéo et les expositions. Ses intérêts portent sur les sciences de l’environnement, les nouvelles technologies et l’étude de la perception humaine. Cette interview a eu lieu sous la forme d’une discussion.

Saltanat Chochanova : Vous êtes considérée comme appartenant à la nouvelle génération d’artistes contemporains kazakhs. Quels liens faites-vous avec la génération artistique de vos parents, avec des artistes comme Saoulé Souleïmenova ou Kouanych Bazargaliev, et la génération d’avant, comme Roustam Khalfine ou Olga Blinova par exemple ? Considérez-vous que les questions que vous posez maintenant diffèrent des leurs ? Pensez-vous que la lutte ait changé ?

Médina Bazargali : La première génération d’artistes contemporains du Kazakhstan a commencé à faire son apparition au début des années 1990, de sorte qu’ils ont pour la plupart d’entre eux passé une grande partie de leur vie coupés de l’information. La norme soviétique avait orienté avec rigueur le développement artistique vers le réalisme socialiste. Lorsque l’Union soviétique s’est effondrée, les artistes ont gagné plus de liberté et de pouvoir, et l’ère de l’art contemporain kazakh libre a commencé. Je respecte leur expérience et il me semble que nos deux générations ont lutté au sein de systèmes gangrenés.

Cependant, je ne pense pas que nos questions soient les mêmes. Ma génération, soi-disant la génération Z, est à mon avis la première au sein de l’espace post-soviétique à avoir surmonté la stagnation et la dépression. Nous n’avons plus peur de parler ouvertement de problématiques telles que la colonisation par exemple, nous pouvons être directs et audacieux parce que nous ne souffrons plus du syndrome traumatique post-soviétique.

Saltanat Chochanova : Diriez-vous que la voie est libre maintenant ?

Le Kazakhstan, avec son système politique quasi-démocratique et son économie quasi-marchande, est encore profondément imprégné des résidus de l’idéologie soviétique. Je considère ces résidus comme des matières radioactives qui devraient être liquidées, et j’espère devenir l’une de ces liquidatrices. Je ne veux pas nécessairement développer une nouvelle identité kazakhe, mais mon souhait est de l’affranchir de la peur du maitre tout puissant, qui ou quoi que ça puisse être, de la libérer de la douleur liée à de multiples traumatismes, de l’aider à accepter sa véritable histoire et ses véritables coutumes, sans qu’elles soient mêlées de stéréotypes et de mythes politiques.

Annika Ernst Terwey : Vous avez mentionné le sujet de la colonisation, que vous abordez en fait dans plusieurs œuvres d’art. Par exemple, dans votre vidéo Décolonisation du Kourt en 2018, vous filmez le processus de colonisation du kоurt, un fromage sec traditionnel kazakh, par la moisissure. Dans la deuxième partie de la vidéo, vous essayez de détacher les parties visibles de la moisissure en surface, que vous n’arrivez pas à faire complètement disparaître. En quoi consiste le projet décolonial pour vous ?

La décolonisation est aujourd’hui un sujet très populaire et controversé dans la communauté artistique kazakhe. Dans la vidéo, j’ai métaphoriquement représenté les résidus radioactifs du grand projet de l’Union soviétique en utilisant une moisissure qui a lentement colonisé le kourt. L’idée principale réside dans l’impossibilité de faire totalement disparaître cette moisissure.

Kazakhstan Art contemporain Medina Bazargali Decolonisation du kourt
Capture d’écran de la vidéo Décolonisation du kourt, 2017.

Les toxines sont trop fortes, donc même si elles ne sont pas visibles, elles peuvent facilement réapparaître. D’où la phrase qu’on voit apparaître dans la scène finale : « La décolonisation a échoué. Erreur fatale ». Ces résidus radioactifs existent au Kazakhstan mais également en Russie. Maintenant que je vis à Moscou, au cœur même de la puissance coloniale, je le ressens encore plus intensément.

Annika Ernst Terwey : Comment cela se manifeste-t-il ?

Voir des travailleurs émigrés d’Asie centrale m’a amenée à reconsidérer mes propres privilèges. Pourtant, j’ai moi-même vécu plusieurs actes racistes, notamment de la part de voisins. Ici, à Moscou, vous entendrez partout, que ce soit dans une université ou une épicerie, l’insulte « tchourka », qui est fondamentalement similaire au mot « nègre ». Récemment, cette histoire qui m’a bouleversée a eu lieu : un jeune Kazakh est entré dans un pub irlandais, les employés l’ont appelé Liu Kang et ont mis la chanson du film Mortal Kombat. Il s’est plaint mais ils ont refusé de voir quoi que ce soit de discriminatoire dans leurs actes. Certaines minorités ethniques ici ne se plaignent pas du tout lorsque quelque chose de similaire se produit. Ils renforcent même ce langage de domination en le trouvant drôle.

Saltanat Chochanova : Est-il important que vous soyez également comprise par le public occidental, ou pensez-vous que votre public soit celui qui comprenne le langage artistique et esthétique local que vous utilisez ?

Je ne veux pas avoir l’air exotique, ni me rendre moi-même exotique pour le public occidental. L’attitude de certains conservateurs et chercheurs occidentaux à l’égard de la scène artistique kazakhe a tout de même bien changé depuis les années 1990, lorsqu’ils recherchaient de l’art “exotique”. Mais cette exigence existe toujours et certains artistes locaux se laissent « exotiser » pour le public. Cela me dérange. En même temps, pour entrer dans n’importe quelle institution occidentale, il faut nécessairement un soutien du gouvernement ou d’une institution. Or les jeunes artistes prometteurs reçoivent très peu ce genre soutien, donc pour eux, il est presque impossible de vivre de leur art.

Saltanat Chochanova : Vous êtes très active politiquement et ouvertement féministe, ce qui n’est pas encore courant chez les jeunes femmes du Kazakhstan. Pourquoi est-il si important pour vous de relier l’art et la politique ? Pensez-vous que l’art puisse conduire au changement social ?

J’ai grandi dans une communauté d’artistes et de militants, qui vivaient et travaillaient ensemble, avec l’idée que les droits humains fondamentaux devraient faire partie intégrante de chaque société. Chaque artiste, en tant qu’élément particulièrement sensible de la société, devrait comprendre et soutenir cette idée.

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Lorsqu’en mars 2019 Noursoultan Nazarbaïev, président en place depuis longtemps, a démissionné et que le président intérimaire Kassym-Jomart Tokaïev a annoncé que la capitale Astana allait prendre le nom de Nur-Sultan, je ne pouvais tout simplement pas garder le silence. J’ai fait une vidéo intitulée I have a choice en récitant un slogan : “Nur-sultan n’est pas ma ville, Tokaïev n’est pas mon président, Dariga n’est pas ma présidente du Sénat, j’ai le choix”. La vidéo a fait plus de 150 000 vues et a poussé bon nombre d’autres militants à réagir et à s’exprimer. J’ai poursuivi mon cyber-activisme en créant et en diffusant des décors Facebook et des filtres qui apparaissent sur les photos de profil et dans les stories Instagram, en signe de protestation.

Saltanat Chochanova : Comment vos idées féministes influencent-elles votre travail ?

En tant que féministe, je suis consciente de ma position privilégiée par rapport à d’autres groupes de femmes au Kazakhstan qui sont moins protégés et ont moins d’opportunités. Dans mes œuvres, je sensibilise à ces enjeux féministes en les plaçant dans des espaces d’exposition.

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Par exemple, mon œuvre de 2018 intitulée Talaq est dédiée à ce tiers de la population féminine kazakhe qui a été mariée à l’adolescence et n’a jamais terminé ses études secondaires. Ces mariages ne sont généralement pas contractés officiellement, mais dans une mosquée. Ils se déroulent lors d’une cérémonie appelée nikah, qui a gagné en popularité, non seulement en raison de la propagation agressive de l’islam au Kazakhstan depuis l’indépendance en 1991, mais également en raison de l’absence de restrictions d’âge pour le mariage. Le titre de l’œuvre vient de la pratique appelée « triple talâq », qui permet aux hommes musulmans de divorcer de leur femme en répétant trois fois le mot « talâq », en personne, par téléphone ou même par écrit ou par SMS.

Kazakhstan Art contemporain Médina Bazargali Talaq
L’installation interactive Talaq, 2018.

Les femmes musulmanes n’ont pas cette possibilité et ne peuvent demander le divorce qu’après avoir obtenu la permission de leur mari ou d’une autorité religieuse. Cette forme d’institution matrimoniale rend les femmes musulmanes très vulnérables, et j’aborde la question de leur invisibilité dans le système institutionnel numérique kazakh. Dans mon œuvre, une mariée porte une robe rouge et est privée d’existence au sein de ce système institutionnel numérique.

Annika Ernst Terwey : Comme pour Talaq, vous utilisez également la technologie dans vos autres œuvres. Pouvez-vous nous parler de l’importance des nouvelles technologies dans votre art ?

J’étudie l’informatique et je suis très intéressée par le mélange de programmation, de nouvelles technologies et d’art. Par exemple, mon travail For your own safety, en 2018, aborde le sujet du contrôle constant d’Internet par le gouvernement du Kazakhstan. La majorité de la population est obligée d’utiliser un VPN. Il est habituel que quelques heures par jour, Internet ne fonctionne pas. Les raisons de ces blocages sont politiques. Dans For your own safety, je voulais montrer l’absurdité de cette situation, et donner à voir à quoi ressemble cette tromperie de propagande de l’extérieur. J’ai construit un générateur ultra-haute fréquence qui s’allume soudainement plusieurs fois par heure et interrompt le trafic continu de données, le travail des oscillateurs, et celui de l’ensemble du système. Ce projet est un jeu de guerre trompeur dirigé par un générateur général, qui se dévore lui-même, à l’image des ouroboros mangeant leur propre queue.

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Dans ma dernière œuvre, Within the Law, créée en 2019, j’imagine différents scénarios effrayants de fusion du système judiciaire punitif avec les nouvelles technologies. Les téléspectateurs se retrouvent à l’intérieur d’une installation dont l’architecture rappelle les salles d’interrogatoire du NKVD (la police secrète, ndlr) . Mais quand le spectateur s’assoit à la table d’interrogatoire, il est face à une machine qui utilise la technologie de reconnaissance faciale et le réseau de neurones artificiels pour créer un casier judiciaire. J’ai fondé le réseau de neurones artificiels sur les constitutions, les codes civils, administratifs et pénaux de toutes les anciennes Républiques de l’Union soviétique. Dans cet espace, le « moi » social d’une personne est réduit à une simple formule « documents-dossier-casier judiciaire-condamnation ».

Saltanat Chochanova : Comment imaginez-vous l’avenir de l’art contemporain au Kazakhstan ? Quelle voie empruntera-t-il et où mènera-t-il ?

J’aimerais voir des œuvres plus locales, mais non « exotisées » parmi les artistes de ma génération et de celle à venir. Je suis convaincue que les événements du printemps 2019 ont déjà changé le cours de la production artistique au Kazakhstan. Bien que les manifestations de militants radicaux soient encore réprimées, certains artistes et militants ne craignent plus la répression des autorités, et les manifestations pacifistes sont de plus en plus courantes. Peut-être assisterons-nous à une forte montée en puissance de l’actionnisme kazakh. Mais bien sûr, l’art contemporain officiel peut jouer le même rôle qu’il a eu en Russie : technologique mais politiquement neutre.

Propos recueillis par Saltanat Chochanova et Annika Ernst Terwey

Traduit de l’anglais par Robin Roth

Traduit de l’allemand par Flora Perez

Edité par Paulinon Vanackère

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