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Suisse vs Goulnara Karimova : l'affaire de blanchiment d'argent rebondit Novastan | Suisse vs Goulnara Karimova : l’affaire de blanchiment d’argent rebondit
Blanchiment d'argent Goulnara Karimova Suisse Ouzbékistan

Suisse vs Goulnara Karimova : l’affaire de blanchiment d’argent rebondit

Goulnara Karimova, la fille de l’ancien président ouzbek Islam Karimov, est empêtrée dans un scandale de corruption et de blanchiment d’argent en Suisse depuis 2013. En jeu, un total de plus de 660 millions d’euros et la question de savoir à qui reviennent de droit les avoirs gelés : Goulnara Karimova, emprisonnée dans son pays d’origine depuis 2014, ou le peuple ouzbek, censé recevoir les fonds à titre de réparations ?

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 25 mars 2021 par notre version allemande.

Un scandale de corruption qui se chiffre en millions, des sociétés écrans dans le monde entier, du blanchiment d’argent sur des comptes bancaires suisses et des perquisitions dans des hôtels et villas de Genève : Goulnara Karimova, la fille du premier président de l’Ouzbékistan, Islam Karimov, décédé en 2016, est empêtrée dans une affaire judiciaire en Suisse depuis 2013. Les charges ? Corruption et blanchiment d’argent dans le cadre de la vente de licences de télécommunications pour le marché ouzbek. Plus de 660 millions d’euros sont en jeu, qui ont été gelés par le bureau du procureur général de la Suisse.

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Goulnara Karimova exige la restitution de ses avoirs, car elle en a un besoin urgent : en 2014, elle est tombée en disgrâce dans son pays d’origine, y a été arrêtée et condamnée à de nombreuses années de prison. Elle espère utiliser cet argent pour mettre fin à son emprisonnement de manière anticipée, comme l’a rapporté en février 2020 le média américain Radio Free Europe. Cependant, diverses ONG ouzbèkes et internationales affirment que ces biens appartiennent de plein droit aux résidents de l’Ouzbékistan et font pression pour qu’ils soient rapidement rapatriés en Ouzbékistan.

Lors d’une importante victoire d’étape en décembre 2020, Goulnara Karimova a pu obtenir la révision des décisions de justice précédentes dans le procès sur les fonds gelés, relaie l’agence Bloomberg. Le Tribunal pénal fédéral suisse doit maintenant examiner si la condamnation antérieure de deux proches collaborateurs de Goulnara Karimova est légale. Selon le défenseur public de la fille aînée de l’ancien président ouzbek Grégoire Mangeat, leurs aveux ont été faits sous la pression des autorités ouzbèkes et ne sont donc pas juridiquement contraignants.

Lire aussi sur Novastan : Biens mal acquis : l’Ouzbékistan décrit l’utilisation des ex-fonds de Goulnara Karimova

Par ailleurs, en septembre 2020, la Suisse a signé un accord avec l’Ouzbékistan pour réglementer le transfert des fonds détournés vers l’Ouzbékistan, relaie l’agence de presse suisse AWP. Cette décision avait été prise en juin 2019, comme l’avait relayée Radio Free Europe. Plus largement, la Confédération helvétique s’engage avec véhémence en faveur d’un retour rapide de ces “fonds de potentats illégaux” afin d’empêcher l’utilisation abusive de la place financière suisse. Mais comment est née la plus grande affaire de blanchiment d’argent de l’histoire de la Suisse ?

Les millions dans la boîte à biscuits                                                                    

Tout commence en juin 2012. Un étrange spectacle se déroule dans la succursale genevoise de la banque suisse Lombard Odier, comme le rapporte le média suisse Handelszeitung, relayé par la version suisse du média allemand Blick. Une femme originaire d’Ouzbékistan demande l’accès à un compte détenu par une société écran de Gibraltar. Sa demande n’aboutit pas car elle ne figure pas sur la liste des personnes autorisées. Le principal propriétaire du compte est Roustam Madoumarov, une pop star ouzbèke et ancien partenaire de Goulnara Karimova.

Trois jours plus tard, la scène se répète, cette fois des responsables de Coca-Cola Ouzbékistan veulent accéder au compte. Les employés, devenus entre-temps suspicieux, contactent alors le Bureau de communication en matière de blanchiment d’argent en Suisse (MROS). Il s’avère que Roustam Madoumarov fait déjà l’objet d’une chasse à l’homme internationale et que le Ministère public de la Confédération (MPC) bloque ses comptes chez Lombard Odier et dans d’autres banques suisses. Le soupçon : un grave blanchiment d’argent.

À peu près au même moment, les mêmes responsables ouzbeks de Coca-Cola sont arrêtés par la police suisse dans une chambre d’hôtel à Genève et remis aux autorités ouzbèkes. Les preuves saisies par la police montrent que ce n’est pas Roustam Madoumarov mais en fait Goulnara Karimova qui était derrière le blanchiment d’argent.

Toutefois, en tant que représentante permanente de l’Ouzbékistan auprès des Nations unies et d’autres organisations à Genève, Goulnara Karimova bénéficie initialement de l’immunité diplomatique. Le MPC décide alors de lever son immunité et la place sous enquête en septembre 2013. “L’infraction préalable possible au blanchiment d’argent est le soupçon de transactions illicites sur le marché des télécommunications ouzbek. Le point de départ de l’enquête de la BA est constitué par les avoirs connexes en Suisse”, décrit le communiqué de presse.

L’affaire se transforme en l’un des scandales de blanchiment d’argent les plus spectaculaires de Suisse : plus de 800 millions de francs suisses (660 millions d’euros) sont gelés, le ministère public fédéral confisque des objets de valeur et des biens immobiliers dans l’environnement immédiat de Goulnara Karimova, et dans l’un de ses coffres, la police trouve l’équivalent de 2,8 millions d’euros ainsi que des bijoux d’une valeur de 6,5 millions d’euros, stockés dans des boîtes à biscuits.

Les procureurs fédéraux suisses ont alors pu confirmer que l’argent saisi provenait de contrats illégaux entre Goulnara Karimova et des sociétés de télécommunications suédoises et néerlandaises.

De affaires avec les licences de télécommunication

Avec le développement rapide des réseaux mobiles et l’utilisation croissante des smartphones, il est courant dans des pays comme l’Ouzbékistan d’accorder des licences de télécommunications aux investisseurs étrangers afin de moderniser l’infrastructure de communication. Normalement, ces licences devraient être attribuées dans le cadre d’un processus d’appel d’offres transparent par un régulateur des télécommunications indépendant. Cependant, le secteur des télécommunications de l’Ouzbékistan était fermement entre les mains de Goulnara Karimova depuis 2003, selon un rapport de l’International State Crime Initiative. Elle avait une influence directe sur le commerce des licences et pouvait décider en toute indépendance quelles entreprises se voyaient attribuer les licences lucratives. Ceux qui ne lui ont pas versé de pot-de-vin sont repartis les mains vides ou ont perdu leur licence déjà acquise.

Diverses entreprises, dont la société suédoise semi-étatique Teliasonera (devenue Telia) et la société néerlandaise VimpelCom (devenue Veon), ont ainsi acquis des licences ouzbèkes sans concurrence et sans grands moyens financiers. Ils ont versé des fonds à une société écran enregistrée à Gibraltar, Takilant Ltd, dont le propriétaire Gayane Avakyan était un proche associé de Goulnara Karimova. Les dirigeants de Teliasonera de l’époque sont restés impunis à ce jour, un tribunal suédois ayant confirmé leur acquittement en février dernier, comme le relève le média américain The Diplomat.

Pour blanchir les pots-de-vin versés par les sociétés de télécommunications, Goulnara Karimova a mis au point un système complexe : sa société ouzbèke « L’Office » a coordonné la création de tout un réseau de sous-traitants basés principalement en Suisse. Takilant Ltd. et les sociétés suisses se sont échangé des millions de dollars, en invoquant des contrats de conseil comme prétexte pour les transactions. “Il est important de canaliser les actifs à travers un réseau complexe de sociétés, avec des entreprises qui ne servent qu’à les dissimuler”, indiquent les documents stratégiques saisis à L’Office, décrit Blick. Après avoir blanchi les fonds par cette méthode, les sous-traitants ont acheté des biens immobiliers, des bijoux et des articles de mode. Tout cela dans le but d’accroître la richesse privée et l’influence de Goulnara Karimova.

La chute du pouvoir

Les événements en Suisse ont également eu un impact sur la position de Goulnara Karimova dans en Ouzbékistan. Alors qu’elle a longtemps été considérée comme un successeur potentiel de son père à la présidence, elle est désormais sous le feu des groupes d’intérêt rivaux et devient de plus en plus isolée politiquement, ajoute l’International State Crime Initiative. Puis, après que son propre père a également pris ses distances avec elle, ses rivaux dont le chef du Service national de sécurité (SNB) de l’Ouzbékistan de l’époque, Roustam Inoyatov, le Premier ministre d’alors Chavkat Mirzioïev (devenu président en 2016), et le ministre des Finances Roustam Azimov, ont profité de cette occasion pour évincer Karimova : en février 2014, le SNB la place en résidence surveillée.

“En fin de compte, Goulnara Karimova s’est surestimée lorsqu’elle a commencé à s’emparer du pouvoir économique et politique sans être capable d’assurer sa position à long terme face à ses rivaux”, décrit Kristian Lasslet, codirecteur de l’initiative UzInvestigations, à l’International State Crime Initiative. Gayane Avakyan, Roustam Madoumarov ainsi que d’autres associés de Goulnara Karimova ont également été arrêtés par la suite et condamnés à plusieurs années de prison.

Goulnara Karimova elle-même a également été condamnée à cinq ans de prison environ un an après son arrestation, en août 2015. Comme l’a raconté sa fille Iman Karimova au Guardian, le procès s’est déroulé dans la cuisine de la maison où elle résidait depuis son arrestation. Cependant, les détails de la condamnation de Goulnara Karimova n’ont été révélés qu’en décembre 2016, lorsqu’elle a été interrogée par des procureurs de Suisse en raison du procès pour blanchiment d’argent qui était toujours en cours. C’est la première fois que des sources indépendantes ont pu rendre compte de l’endroit où se trouvait Goulnara Karimova depuis son arrestation en 2014, a décrit le Wall Street Journal. Lorsqu’elle n’a même pas assisté aux funérailles de son père, décédé en août 2016, des spéculations ont circulé dans l’intervalle pour savoir si elle était encore en vie.

Dans les années qui ont suivi, la fille du président n’a guère donné signe de vie non plus : en décembre 2017, selon The Diplomat, elle a été condamnée à une nouvelle peine de dix ans de prison, qui a été commuée en cinq ans d’assignation à résidence peu de temps après. En avril 2018, elle a pu rencontrer son avocat suisse Grégoire Mangeat pour la première fois depuis plus d’un an, rapporte Radio Free Europe. Dans une interview citée par le média suisse Neue Zürcher Zeitung, il a souligné que sa cliente était prête à “faire des concessions” pour parvenir à une “solution raisonnable”. Mais avant que cela ne se produise, l’assignation à résidence de Goulnara Karimova a pris fin prématurément en mars 2019 et elle a été de nouveau transférée en prison, relaye Radio Free Europe. La raison invoquée a été qu’elle avait quitté sans autorisation la maison de sa fille, où elle résidait depuis juin 2018.

Lire aussi sur Novastan : Ouzbékistan : Goulnara Karimova s’excuse auprès du peuple ouzbek

Selon un autre article de Radio Free Europe, Goulnara Karimova a approché l’actuel président ouzbek Chavkat Mirzioïev via Instagram en février 2020, lui promettant les fonds gelés en Suisse en échange d’une libération immédiate, mais cela est resté sans effets. À peine un mois plus tard, en mars 2020, Goulnara Karimova a été condamnée à 13 années supplémentaires  de prison lors d’un troisième procès. Le motif, selon The Diplomat, comprenait l’extorsion et le blanchiment d’argent.

Pendant ce temps, en Suisse

Entre-temps, le Ministère public de la Confédération n’est pas resté inactif non plus : en mai 2018, il a d’abord prononcé deux condamnations contre Roustam Madoumarov et Gayane Avakyan. Tous deux purgeaient des peines de prison en Ouzbékistan à l’époque et avaient fait des aveux. Les avoirs gelés en Suisse doivent maintenant être restitués à l’Ouzbékistan dans les meilleurs délais. Grégoire Mangeat a toutefois critiqué ces démarches, car “les ordonnances pénales constituent une violation grave du droit à un procès équitable et du droit à l’égalité de traitement de Goulnara Karimova”, a déclaré l’avocat dans une interview accordée au Neue Zürcher Zeitung am Sonntag en juin 2018.

En outre, les aveux ont été faits sous la pression des autorités ouzbèkes et ne sont donc pas juridiquement contraignants. Grégoire Mangeat fait référence à un rapport d’Amnesty International, selon lequel les autorités ouzbèkes utilisent régulièrement la torture pour obtenir des aveux. “Il existe de sérieux doutes quant au caractère volontaire des aveux”, estime-t-il dans la même interview au Neue Zürcher Zeitung.

Lire aussi sur Novastan : Saïda Mirzioïeva et Goulnara Karimova, opposées ou interprètes successives d’un rôle figuratif ?

Seulement un mois plus tard, en juin 2018, Takilant Ltd, qui est impliquée dans la procédure, demande que les peines soient revues et décidées à nouveau. Puis, en avril 2019, le premier revers de la justice suisse survient : le chef de la procédure au Ministère public de la Suisse, Patrick Lamon, est déclaré partial parce qu’il a rencontré le parquet ouzbek en septembre 2018, et est écarté de l’affaire Karimova, décrit le média suisse Luzerner Zeitung.

En octobre 2020, un autre revers survient : la Chambre d’appel du Tribunal pénal fédéral de Bellinzona confirme un recours selon lequel non pas Grégoire Mangeat, mais Goulnara Karimova elle-même était habilitée à représenter Takilant Ltd. au tribunal, relaye le Neue Zürcher Zeitung. Selon le Tribunal pénal fédéral, cela signifie que le recours de Takilant Ltd de 2018 doit être confirmé. Les condamnations de Gayane Avakyan et de Roustam Madoumarov doivent maintenant être reconsidérées.

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En parallèle, la Suisse et l’Ouzbékistan ont publié à l’automne 2020 un protocole d’accord bilatéral en lien avec les fonds gelés. Le texte stipule que les avoirs doivent être intégralement restitués à l’Ouzbékistan, car ils sont arrivés illégalement en Suisse et sont dus à tous les Ouzbeks. Toutefois, les modalités du rapatriement restent en suspens : comment s’assurer que l’argent profite également à la population ? Selon le protocole d’accord, la transparence, la responsabilité et le suivi du processus de restitution doivent être garantis.

Pour le bien du peuple ouzbek ?

En 2017, le codirecteur de l’initiative UzInvestigations Kristian Lasslet a fait valoir dans son rapport que les biens de Goulnara Karimova appartenaient de plein droit au peuple ouzbek. Il a toutefois fait valoir que le rapatriement ne pouvait être garanti que par la création d’une fondation indépendante qui administrerait les fonds dans le cadre d’un processus contrôlé démocratiquement. En raison de la corruption toujours présente dans la société et la politique ouzbèkes, les institutions du pays ne sont pas encore en mesure de faire face à cette tâche.

Lire aussi sur Novastan : Human Rights Watch critique le rapprochement entre l’UE et l’Ouzbékistan

Ce point de vue est partagé par l’Uzbek Asset Return Network (UARN), une coalition de diverses ONG ouzbèkes et internationales. Dans un protocole d’accord datant de mars 2020, l’UARN a demandé à la Confédération suisse de maintenir une transparence et une responsabilité absolues dans ses négociations avec l’Ouzbékistan au cours du processus de restitution et a prévenu que les fonds ne devaient pas être rendus à Goulnara Karimova.

La déclaration bilatérale entre la Suisse et l’Ouzbékistan en automne 2020 a donc été analysée de près par les représentants de l’UARN. Ils ont souligné que la Suisse ne devait pas s’appuyer sur de prétendus succès antérieurs. Ils ont notamment mentionné un accord de 2012 entre le Kazakhstan et la Suisse, que les politiciens suisses aiment mettre en avant comme un exemple positif de rapatriement de fonds détournés. L’UARN considère cet accord comme un échec, car il était apparu que les ONG chargées de gérer les fonds étaient proches du parti Nour Otan au pouvoir.

Pour éviter cela, dans le cas de l’Ouzbékistan, il faudrait désigner un organe de contrôle impartial pour gérer les fonds rapatriés. Les ONG indépendantes et les médias doivent surveiller de près cet organe de contrôle et exiger une transparence constante.

Reste à savoir si le peuple ouzbek recevra effectivement les millions de la boîte à biscuits ou si les événements au Kazakhstan se répéteront. Goulnara Karimova elle-même n’a pas encore renoncé et continuera à réclamer ses biens par le biais des tribunaux.

Maximilian Rau
Rédacteur pour Novastan

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