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Interview avec les fondateurs de Satira, média ouzbek lancé en 2020
Ouzbékistan Satira

Interview avec les fondateurs de Satira, média ouzbek lancé en 2020

Azamat Khaïdaraliyev et Sergeï Makyan, amis depuis l’université, ont lancé le projet Satira, un média d’actualité ouzbek. Ils créent des mèmes avec humour et les publient sur leur site ainsi que sur leurs réseaux sociaux.

Novastan reprend et traduit ici un article publié par le média ouzbek Sarpa.

Dans une courte interview, les créateurs de Satira parlent d’autocensure, de l’Ouzbékistan, de leurs travaux et du lancement de leur projet le 13 février 2020.

Sarpa : Comment est venue l’idée de Satira ?

Azamat Khaïdaraliyev : L’idée de créer Satira est venue assez spontanément. Tout a commencé par un autre projet, une chaîne d’information régulière, pas si différente des autres. Mais la concurrence dans ce domaine est énorme. En général, ce genre de projet n’aboutit pas ou du moins, ça ne dure pas. Il fallait vraiment faire quelque chose de différent. L’idée est venue de créer un média qui ne diffèrerait pas par son contenu, mais par sa présentation et son format. Cependant, c’est incroyable de penser que cette idée se développerait autant et qu’elle connaîtrait un tel succès.

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En Ouzbékistan, les actualités sont souvent mauvaises. L’objectif est d’essayer de les rendre un peu plus joyeuses d’une manière ou d’une autre avec nos mèmes. Sur un autre site, il y aurait simplement un gros titre et c’est tout. De notre côté, c’est plutôt quelque chose du style : « Bon les gars, c’est pas si terrible en fin de compte. » Ou bien si, peut-être que ça l’est, mais autant en rire.

L’inspiration est venue du média russe Lentatch et cela n’a d’ailleurs jamais été un secret. Le format est le même, mais c’est une version nationale ouzbèke. C’est bien connu, il n’y a rien de neuf.

Au début, il était difficile de savoir comment présenter les informations, quel format utiliser et quelle devait être la qualité des informations qui seraient publiées. Mais à présent, la méthode de travail est acquise, tout se fait automatiquement. En principe, il est possible de trouver un mème pour n’importe quel sujet d’actualité.

Le mot d’ordre est de faire gagner du temps au lecteur, le journalisme du futur doit être rapide et efficace. Mais malheureusement, il est possible que ce soit pour cette raison que beaucoup de personnes ne se rendent pas sur notre site.

Sergeï Makyan : Au début, c’était un peu des expériences, il fallait essayer des choses. Mais la publication de mèmes tous les trois jours était due à la négligence. Plus le public est grand, plus la responsabilité est grande. Nous avons rapidement abandonné l’idée de partager nos opinions par écrit. Maintenant, les mèmes sont devenus des supports d’expression.

Azamat et moi sommes le cerveau du site. Notre designer, Jenia, est en quelque sorte nos mains. On ne peut pas le faire par nous-mêmes. Mais en deux ans, on a appris à fonctionner ensemble. Maintenant, quand on trouve un titre de post, le mème se forme automatiquement dans nos esprits.

Quels sont vos travaux préférés ?

Sergeï Makyan : Le mème que je préfère est celui de Jim de la série télévisée The Office. Il est souvent utilisé pour faire des comparaisons. On l’a utilisé par exemple pour parler de la condamnation du préfet de Djizak à sept ans et demi de prison pour avoir détourné 12 milliards de soums (1 017 000 euros) alors qu’un médecin a été condamné à cinq ans de prison pour avoir en avoir détourné 500 000 (42,38 euros).

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Azamat Khaïdaraliyev : C’est comme devoir choisir lequel de vos enfants est le favori. Mais s’il faut choisir, c’est probablement We are not the same. La source inépuisable de mèmes est le chômage. Les gens se lassent sûrement de ceux sur la corruption puisque le contenu est toujours le même. Mais en général, la corruption, les détournements de fonds et le chômage sont toujours des thèmes d’actualité.

Sergeï Makyan : Surtout pendant la période de quarantaine et de confinement, il y avait des nouvelles tous les jours.

Azamat Khaïdaraliyev : Le football ouzbek est aussi à mentionner. C’est le sport préféré du pays et c’est particulièrement plaisant de s’en moquer.

Quelle est la politique éditoriale de Satira ?

Azamat Khaïdaraliyev : Le terrorisme, le meurtre, le viol ou la religion sont exclus des moqueries. Il faut être tolérant et ne pas se moquer des croyances. Ce n’est pas par peur, mais plutôt par considération envers chacun de pouvoir s’exprimer librement, peu importe la religion pratiquée.

Ouzbékistan Satira Mème

« Vous prendrez la même chose que d’habitude ? » – Dernières nouvelles sur la corruption. [alt]
Satira.Media

Les gens de notre pays savent et aiment rire. La création de Satira est tombée à pic, c’était le moment parfait pour commencer à rire de tout ce qui se passait. Au début, il était possible que cela ne fonctionne pas et c’était effrayant, mais finalement les gens savent rire de tout.

Sergeï Makyan : La plupart des lecteurs écrivent à Satira des mots de gratitude, seulement 1 % d’entre eux n’apprécient pas les posts, et ils sont tous sur Facebook. Les gens sont plus gentils sur Telegram et Instagram. Les personnes qui ne comprennent pas l’humour ou qui n’ont pas d’autodérision se désabonnent, tout simplement. Le public est très fidèle.

Y a–t-il une prise de position citoyenne, un avis sur l’Ouzbékistan, à travers votre travail ?

Azamat Khaïdaraliyev : Il y a une position citoyenne pour chaque personne, mais les médias n’ont pas à l’exprimer de quelque manière que ce soit, afin de rester le plus objectif possible. Néanmoins, les sujets de corruption et de détournements de fonds ne doivent pas être étouffés.

Si une quelconque nouvelle concerne la politique, alors l’information doit être rendue objective. Il n’y aura ni bons, ni méchants. Le portrait d’un fonctionnaire ne sera pas diabolisé et il n’y aura pas non plus d’éloges. C’est très à la mode de ne pas aimer son gouvernement. Cependant, je crois en notre pays, en notre économie et en notre liberté d’expression. Bien sûr, l’Ouzbékistan n’est pas idéal en ce moment. Il y a énormément de problèmes à résoudre et certains d’entre eux sont certainement insurmontables. Néanmoins, les réussites du pays sont tout de même présentes.

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Sergeï Makyan : Est-ce que l’Ouzbékistan a changé au cours des cinq dernières années ? Oui. On gagne en liberté d’expression. Dans l’ensemble, la situation du pays s’est aggravée à cause de la corruption et des détournements de fonds. C’est juste que, parfois, les décisions sont incompréhensibles. Donc est-ce qu’il y a un espoir pour ce pays ? Il existe certainement dans ce pays des fonctionnaires honnêtes et intelligents qui font leur travail consciencieusement, mais ils sont malheureusement en minorité.

Azamat Khaïdaraliyev : Il n’y a pas une liberté d’expression complète, comme dans tous les autres pays d’ailleurs, du moins en principe. Celle de l’Ouzbékistan est plus limitée qu’elle ne devrait l’être mais il existe une amélioration ces dernières années et c’est réjouissant. Ça peut être difficile de faire ce travail, parfois il y a cette peur de franchir la ligne et d’être embarqué par la police le lendemain. C’est à ce moment-là que l’autocensure commence. Il est certain que chaque journaliste s’autocensure en Ouzbékistan.

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Mais jusqu’à présent cela ne nous a jamais empêché de travailler. Satira a reçu des avertissements de l’Agence pour l’information et les communications. Pas pour les publications mais à cause des commentaires laissés sous les posts qui contenaient du langage grossier.

Quel est votre point de vue sur l’entrepreneuriat ?

Sergeï Makyan : Quand Satira a été lancé, ma mère me répétait : « Ne te mêle pas de politique, tu vas te faire tuer. »

Azamat Khaïdaraliyev : Satira me tient particulièrement à cœur. Tu peux t’amuser, faire plaisir aux gens et gagner de l’argent grâce à ça. L’un n’exclut pas l’autre. Satira, c’est aussi un business. 

Sergeï Makyan : Bien sûr, l’argent joue aussi un rôle important. Faire des mèmes est amusant et rend un peu plus joyeuses des informations ou des actualités parfois difficiles. Ce projet est surtout un moyen de faire bouger les choses.

Chirine Yousoupova
Journaliste pour Sarpa

Traduit du russe par Alexandra Béroujon

Édité par Johanna Regnaud

Relu par Emma Jerome

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