Toktogoul Barrage Kirghizstan Eau Lac Electricité Histoire

Dans les coulisses de la construction tourmentée du barrage de Toktogoul

La centrale hydroélectrique de Toktogoul, dans le centre du Kirghizstan, est l’une des principales sources d’électricité du pays, tout en représentant son plus grand lac de retenue. Achevée en 1976 après une quinzaine d’années de travaux, sa construction n’a pas été de tout repos.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 26 avril 2019 par le média russe Fergana News.

Quelle importance a pu avoir la centrale hydroélectrique de Toktogoul et d’autres grands chantiers du socialisme pour les anciennes Républiques soviétiques d’Asie centrale ? Comment ces projets, censés apporter la modernité, fournir l’électricité et la civilisation aux confins de l’Union soviétique et servir de tremplin vers le socialisme, sont-ils devenus sources de conflits ? Pourquoi les Républiques socialistes soviétiques (RSS) ouzbèke et kirghize, derrière leurs grands discours sur la solidarité fraternelle, se sont-elles finalement écharpées dans la lutte pour les ressources ?

Novastan est le seul média en français et en allemand spécialisé sur l'Asie centrale. Entièrement associatif, il fonctionne grâce à votre participation. Nous sommes indépendants et pour le rester, nous avons besoin de vous ! Vous pouvez nous soutenir à partir de 2 euros par mois (défiscalisé à 66 %), ou en devenant membre actif par ici.

Toutes ces questions sont abordées dans un article de Moritz Florin, professeur à l’Université d’Erlangen-Nuremberg et auteur d’une histoire politique de la centrale hydroélectrique de Toktogoul. Le spécialiste a épluché les articles de presse soviétiques des années 1960-1970, la littérature scientifique consacrée au projet, les mémoires en plusieurs volumes de l’ancien Premier secrétaire du Parti communiste de la RSS du Kirghizstan, Tourdakoun Oussoubaliev, ainsi que des documents d’archives provenant d’Och et de Bichkek. Il livre ses conclusions dans un article intitulé « Emptying lakes, filling up seas: hydroelectric dams and the ambivalences of development in late Soviet central Asia », publié par la revue Central Asian Survey le 20 mars 2019.

Un chantier du socialisme et un pas en avant

Au cours du mandat de Nikita Khrouchtchev (1953-1964) en URSS, les mouvements de libération nationale dirigés contre les puissances coloniales se sont multipliés en Asie et en Afrique. Moscou y a joué un rôle actif pour tenter d’attirer les pays du tiers monde dans le camp du socialisme. Pour les historiens, les dirigeants des Républiques centrasiatiques ont profité d’une conjoncture de politique extérieure favorable pour augmenter les investissements dans leur économie. Sur ce plan, les Républiques du sud du pays servaient de vitrine pour les États d’Asie et d’Afrique dans la stratégie du « Socialisme à l’Est ».

L’idée de construire une centrale hydroélectrique sur la rivière Naryn, reliant les monts du Tian Chan à l’Ouzbékistan, a été proposée pour la première fois en 1960 par les Premiers secrétaires du Parti communiste des RSS d’Ouzbékistan Charaf Rachidov, et du Kirghizstan Ichak Razzakov. Les autorités kirghizes souhaitaient augmenter l’approvisionnement en électricité pour Frounzé, le nom porté par la capitale Bichkek entre 1926 et 1992, et Och, tandis que Tachkent voulait assurer des fournitures d’eau régulières dans la vallée de Ferghana. Le journal officiel Pravda se faisait le reflet de la mégalomanie soviétique en écrivant que la centrale devait permettre aux cultivateurs de coton de Ferghana de gagner des centaines de milliers, voire deux à quatre millions d’hectares de terres irriguées. Les autorités voulaient même construire sur les rives de ce lac artificiel des stations balnéaires qui n’auraient rien à envier à celles de la mer Noire.

La décision de construire la centrale de Toktogoul, symbole d’amitié entre les peuples, n’a toutefois été prise qu’en juin 1962, après la démission d’Ichak Razzakov. Son successeur à la tête du Kirghizstan, Tourdakoun Oussoubaliev, note dans ses mémoires qu’il n’était pas un ardent défenseur d’un projet de centrale hydroélectrique et qu’il lui préférait celui, plus modeste mais plus utile, d’une série de petites centrales thermiques autour de Frounzé et ses industries. Le barrage ayant été inclus dans les grands projets de construction du Komsomol, la jeunesse communiste, des milliers de travailleurs de toute l’URSS ont participé à son érection et la presse n’a pas manqué de souligner l’aide apportée par les Républiques plus développées aux industries de l’arrière-pays de l’ancienne Russie tsariste.

Naryn Rivière Toktogoul Barrage Kirghizstan Eau Lac Electricité Histoire

En outre, à l’instar des centrales hydroélectriques du Dniepr et de Bratsk, le projet a été présenté comme un symbole de la victoire éclatante sur la nature : l’escalade héroïque des ouvriers arpentant les falaises escarpées et hissant même des bulldozers, la participation de 523 alpinistes provenant de toute l’Union soviétique, accédant à des endroits où seuls les léopards des neiges avaient jusqu’alors mis le pied, l’apprivoisement, grâce à la force collective, de la tumultueuse rivière Naryn.

Mais ce projet est avant tout la réussite du peuple kirghiz, comme en atteste son nom, inspiré par le célèbre poète et barde traditionnel (akyn) local Toktogoul Satilganov, dont le village a été noyé par les eaux du barrage. Tous louaient alors la magnificence de la construction : le poète soviétique et héros kirghiz Souïounbaï Eraliev la comparait à la domestication de chevaux sauvages, tandis que le journaliste Tourar Kojomberdiev assurait ses lecteurs qu’une fois le projet achevé, plus aucune force naturelle ne pourrait plus mettre en danger les bergers et leurs troupeaux.

De l’eau contre des investissements

Selon les autorités, la centrale hydroélectrique devait bénéficier à tous : davantage d’électricité côté kirghiz, un approvisionnement constant en eau pour les exploitations de coton ouzbèkes et une union de tous les peuples de la grande famille soviétique pour le réaliser. Cependant, nombre de problèmes surgirent avant même le début des travaux : l’irrigation des terres ouzbèkes, par exemple, dépendait de la bonne volonté de Frounzé et, in fine, de Moscou.

En avril 1962, alors que le barrage n’était encore qu’un projet, la vallée de Fergana est touchée par une grave sécheresse. Le chef du département de l’Agriculture du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique, Vassily Poliakov, soumet alors à Tourdakoun Oussoubaliev l’idée de procéder à des explosions dans le lac Son Koul afin d’en augmenter le débit vers la rivière Naryn, son affluent. De son propre aveu, le Premier secrétaire était sous le choc. Le lac Son Koul se distingue en effet par ses conditions naturelles et ses paysages uniques. En outre, les experts informèrent le Premier secrétaire que si cette idée était appliquée, le lac s’épuiserait en dix à quinze jours à peine. Tourdakoun Oussoubaliev s’adressa alors personnellement à Nikita Khrouchtchev et parvint, non sans mal, à le convaincre d’arrêter le projet et mettre de côté les intérêts personnels pour préserver le lac.

Le début de la construction a été marqué par une multiplication des conflits, à commencer par celui concernant le lieu d’installation de la centrale. Les autorités kirghizes souhaitaient choisir un endroit en amont de la rivière Naryn pour inonder moins de terre, tandis que Douchanbé préférait un lieu en aval, qui permettrait de bénéficier d’un réservoir d’eau plus vaste pour l’irrigation des terres. De violentes disputes éclatèrent par ailleurs aux emplacements futurs des lignes à haute tension. Dès 1962, les Kirghiz demandèrent au ministère de l’Énergie soviétique que Frounzé soit rapidement alimentée en électricité. Or, la capitale n’a été intégrée au réseau qu’en 1979, bien après la ville ouzbèke d’Andijan, située dans la vallée de Ferghana.

Les autorités ouzbèkes sont à nouveau avantagées en 1974, lorsqu’une nouvelle vague de sécheresse touche la vallée de Ferghana. Elles demandent en effet que l’eau du barrage soit déversée dans les champs, ce à quoi s’opposèrent en vain les ingénieurs kirghiz, car cette mesure signifiait un retard d’un an pour le lancement des turbines de la centrale. Une nouvelle fois, le coton l’emportait.

Toktogoul Barrage Kirghizstan Eau Lac Electricité Histoire

Les dirigeants kirghiz n’ont pourtant pas toujours été en reste. Lorsqu’en 1962, un projet de centrale hydroélectrique a vu le jour à Andijan, sur la rivière Kara-Daria, soit juste à côté de la rivière Naryn, la majeure partie de son réservoir devait être située sur le territoire de la RSS du Kirghizstan. Le Comité central du département kirghiz du Parti communiste de l’Union soviétique a accepté, sous certaines conditions, de participer à cette « construction à la gloire des peuples ». Les autorités kirghizes, voyant que le réservoir allait inonder quelque 5 000 hectares de leurs terres agricoles, proposèrent qu’une partie du territoire de la RSS d’Ouzbékistan leur soit cédée afin d’y déplacer les habitants des territoires prochainement inondés par les barrages d’Andijan et de Toktogoul. Leurs exigences furent entendues : ils reçurent 4 127 hectares et la promesse de Tachkent d’allouer des indemnités aux personnes déplacées et de financer la construction de deux canaux.

Un coût de relogement à plusieurs millions

Pour le barrage de Toktogoul, le relogement des habitants des territoires inondés, en particulier de la vallée de Ketmen-Tioube, a longtemps représenté un véritable casse-tête pour les autorités. Une partie du coût de réinstallation et de construction de maisons a été assumée par le ministère de l’Énergie soviétique, une autre partie par le Conseil des ministres de la RSS du Kirghizstan. Le Comité de parti de la ville d’Och examina dès 1968 la situation sur le terrain et demanda d’urgence des fonds supplémentaires car la vallée était habitée principalement par d’anciens nomades, transférés de force à un mode de vie sédentaire entre 1946 et 1952 et qui s’étaient endettés pour financer leurs nouvelles maisons.

En 1971, rien n’avait encore été proposé pour reloger les personnes déplacées. Toktogoul, ville créée sur les rives du barrage pour les accueillir, n’était pourvue d’aucun approvisionnement en électricité. Tourdakoun Oussoubaliev a été alors obligé de s’adresser personnellement au président du Conseil des ministres d’URSS, Alexeï Kossyguine, en soulignant que la RSS du Kirghizstan avait déjà dépensé 1,6 fois plus que prévu pour le relogement, mais que cette somme ne suffisait pas. Le seul transfert des écoles, pour lequel 1,4 milliard de roubles était prévu, dépassa de 11 millions de roubles le budget.

Envie d'Asie centrale dans votre boîte mail ? Inscrivez-vous gratuitement à notre newsletter hebdomadaire en cliquant ici.

Mais le problème le plus épineux demeurait la médiocrité des terres nouvellement attribuées. Les colons durent repasser de l’industrie à l’élevage. Dès les années 1970, faute de place, certains émigrèrent vers la vallée de Chatkal, plus à l’ouest. Par ailleurs, les rêves de voir Toktogoul devenir un haut lieu du tourisme s’évanouirent car les fluctuations du niveau d’eau selon les saisons empêchaient tout projet de station balnéaire. Le Conseil des ministres de l’URSS a dès lors été contraint de poursuivre jusqu’en 1987 les octrois d’indemnités aux personnes déplacées, soit des dizaines de millions de roubles.

L’écologie avant tout ?

L’histoire de la centrale hydroélectrique de Toktogoul et des conflits qui l’accompagnent montrent clairement l’évolution de l’Asie centrale soviétique entre les mandats de Nikita Khrouchtchev et de Mikhaïl Gorbatchev (1985-1991). L’ampleur des projets dépassait à l’origine les Républiques et même l’URSS : modernisation du concept de « Socialisme à l’Est », développement de l’irrigation et de la production de coton, etc. Mais au fil du temps, les intérêts et exigences propres des Républiques ont pris le pas. Le rôle de Moscou n’était plus de fixer les objectifs économiques généraux, mais de concilier les ambitions personnelles des lobbyistes de Tachkent et de Frounzé.

Toktogoul Barrage Kirghizstan Eau Lac Electricité Histoire

En parallèle, des voix s’élevèrent pour critiquer les centrales hydroélectriques, les barrages, les lignes à haute tension et autres infrastructures modernes. L’intelligentsia kirghize des années 1970 s’insurgea contre les dommages causés à l’environnement et aux cultures traditionnelles. Une vague écologiste déferla sur l’Union soviétique (comme l’illustre « L’adieu à l’île » de Valentin Raspoutine) et s’intensifia jusqu’à son effondrement.

Et voilà que paradoxalement, après la chute du régime soviétique et la fin du rôle de Moscou comme arbitre des revendications, cette critique s’est apaisée. Les centrales hydroélectriques sont aujourd’hui devenues une source de fierté nationale, un pilier de l’économie, voire un outil de pression politique sur les voisins. Citons ainsi l’exemple du barrage de Rogun, au Tadjikistan, qui pourrait priver l’agriculture ouzbèke d’une partie précieuse de son irrigation. Pour autant, alors que le barrage était une pomme de discorde entre Tadjikistan et Ouzbékistan, les deux voisins ont apaisé leur relation depuis 2018. L’Ouzbékistan a ainsi participé à l’enquête sur les risques du projet.

Artiom Kosmarsky
Rédacteur pour Fergana News

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

Edité par Etienne Combier

Corrigé par Aline Simonneau

Merci d'avoir lu cet article jusqu'au bout ! Si vous avez un peu de temps, nous aimerions avoir votre avis pour nous améliorer. Pour ce faire, vous pouvez répondre anonymement à ce questionnaire ou nous envoyer un email à redaction@novastan.org. Merci beaucoup !

Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *