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A Bichkek, des activistes veulent redonner vie au planétarium Novastan | A Bichkek, des activistes veulent redonner vie au planétarium
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A Bichkek, des activistes veulent redonner vie au planétarium

Au centre de Bichkek, un planétarium vide est devenu le lieu d’expression de contestataires issues de la société civile revendiquant le droit à la culture, à la science et au vivre ensemble. Des citoyennes de la capitale kirghize ont en effet déposé plainte contre L’État quant à la privatisation du bâtiment, s’opposant ainsi à la commercialisation croissante de l’espace urbain.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 24 janvier 2021 par notre version allemande.

A Bichkek même, ce bâtiment rond laissé à l’abandon et pourvu d’une coupole a écrit une page de l’histoire des sciences naturelles d’Asie centrale. Jusque dans les années 1980, il était le seul planétarium de la région.

Avec l’effondrement de l’Union soviétique et la vague de privatisations qui s’en est suivie, il a été vendu et est depuis resté quasiment vide.

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Pourtant, quelque 25 ans plus tard, un groupe de Bichkékoises décide de lui redonner vie. Elles se sont organisées, ont fondé une initiative citoyenne, recherché des soutiens. Elles ont saisis la justice contre la privatisation du bâtiment.

L’origine du projet

« Nous avons fondé notre initiative citoyenne en 2018. Lors d’une réunion entre amies, nous discutions du manque d’offres de loisirs. C’est ainsi que nous en sommes venues à parler du planétarium de Bichkek », racontent les militantes à l’origine du projet, Ataï Samyïbek, Nargiza Tachieva et Jyldyzaï Tourdoubekova.

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Le planétarium de Bichkek aujourd’hui.

Toutes les trois disent qu’elles ont déjà visité des planétariums dans d’autres pays. D’où l’idée de reconstruire celui de leur ville natale. Les différents métiers exercés par chacune d’entre elles sont des atouts majeurs pour que leur projet ait toutes les chances d’aboutir.

« Juriste, Jyldysaï Tourdoubekova a adressé des requêtes officielles aux archives nationales et à la mairie. L’architecte-urbaniste Ataï Samyïbek a étudié les plans d’urbanisme de Bichkek et la documentation afférente », racontent-elles.

Un centre éducatif apprécié

Elles ont ainsi retracé l’histoire du planétarium. « Le planétarium de Frounzé (NDLR : le nom de Bichkek jusqu’en 1991) a été ouvert en 1974. Un équipement dernier cri a été importé de RDA. D’après nos recherches, environ 600 000 personnes ont visité le planétarium entre 1974 et 1982 », expliquent-elles.

Le ciel étoilé pouvait être projeté sur la coupole du bâtiment, faisant de cette salle l’attraction principale. L’établissement disposait en outre d’une salle de cinéma permettant de projeter des films et des documents.

Lire aussi sur Novastan : Habitat et urbanisme en Asie centrale : les cas de Tachkent et Bichkek

La visite du planétarium était de même incluse dans l’enseignement de physique et d’astronomie. « Les élèves pouvaient ainsi travailler avec les télescopes pour en savoir plus sur les étoiles et les planètes », racontent les activistes.

Une matérialisation de l’utopie soviétique

Même en dehors du cursus scolaire, cela incitait les enfants et les adolescents à assister à des conférences. Ils participaient également à des groupes de travail. Le planétarium de Frounzé contribuait ainsi de façon non négligeable à l’instruction.

Parallèlement, le planétarium permettait de donner corps à l’utopie soviétique d’un idéal de connaissance scientifique. C’est ce qu’expose le recueil de textes Utopie bichkékoise. Ainsi s’est imposée une quête effrénée de progrès scientifique et technique. Il devait donner naissance à « l’homme nouveau » doté d’un vaste champ de connaissances.

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Dans les archives du planétarium.

La conquête de l’espace jouait là un rôle majeur et devait être accessible à un large public. Mais pas plus les auteurs de l’Utopie bichkékoise que les activistes ne sont en quête d’utopies sociales passéistes. Il s’agit bien là du potentiel que représente ce lieu historique.

La cession du planétarium après 1995

Après l’indépendance du Kirghizstan, le bâtiment a été privatisé en 1995 et revendu plusieurs fois. Pendant cette période, le planétarium était bien loin de satisfaire son but premier puisqu’il a été commercialisé. Des films y étaient projetés et il a parfois servi de nightclub ou de bar.

Aujourd’hui, le bâtiment et le terrain attenant sont la propriété de la famille du député Tchynybaï Toursounkebov, décédé en juillet 2020. Celui-ci a laissé l’édifice se détériorer jusqu’à son état actuel.

En juillet 2018, conjointement avec la Fondation Nache Pravo (Notre droit en russe), l’initiative citoyenne a déposé plainte pour privatisation illégale contre le Fonds national de gestion immobilière. En effet, d’un point de vue juridique, un établissement d’enseignement et de formation n’aurait pas dû être privatisé. Le tribunal a cependant rejeté la demande des activistes.

Des débuts difficiles

« Pour des raisons diverses, les procès ont toujours été ajournés. Finalement, le tribunal ne nous a pas reconnues en tant que plaignantes. Apparemment, personne n’aurait enfreint notre droit », racontent les militantes. L’initiative citoyenne n’a pas perdu courage pour autant et s’est présentée à nouveau devant le tribunal d’instance de Bichkek.

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« Nous sommes convaincues que tous les citoyens sont habilités à faire valoir leur droit à une ville où il fait bon vivre », constatent les trois activistes.

Elles ont obtenu gain de cause avec leur déclaration. En septembre 2020, le tribunal d’instance de Bichkek a invalidé la privatisation du planétarium. Cela a été un grand succès pour les activistes et de nombreuses Bichkékoises s’en sont réjouies avec elles.

Le bureau du procureur récalcitrant

« Nous avons reçu beaucoup de soutien et un feedback positif de la part des Bichkékoises. Nous tenons à vous en remercier ainsi que de vos remarques pertinentes », ont alors déclaré les militantes. Mais peu après, le bureau du procureur a introduit un recours en révision. La Cour suprême devait donc se prononcer le 25 janvier dernier sur la décision du tribunal d’instance.

Selon le média kirghiz 24.kg, la Chambre a annulé les décisions des deux premières instances. Les activistes ont annoncé sur leur page Facebook que le jugement reprendrait le 14 mai.

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Le planétarium de Bichkek a été le premier à ouvrir en Asie centrale (illustration).

Svetlana Antropova, la porte-parole de la Fondation, a annoncé le jour même que le tribunal administratif avait tranché en faveur de la privatisation. Dans le même message, la militante déclarait qu’elle ne s’avouait pas vaincue et poursuivrait la bataille juridique.

Un grand potentiel social

Selon les activistes, le planétarium offre non seulement un grand potentiel en matière de formation culturelle et scientifique, mais également d’un point de vue politico-social.

« La restauration et la conservation de lieux publics tels que le planétarium peut renforcer la confiance de la population envers l’État. Nous avons la conviction que le développement et la prospérité d’une nation dépendent du niveau de formation et de la science », estiment les fondatrices de l’initiative citoyenne.

Culture et sciences sur le terrain du planétarium

Parallèlement aux démarches juridiques, les activistes ont commencé à donner corps à leur concept. Elles ont organisé des expositions photographiques et présenté des films sur le terrain, mettant ainsi en évidence l’héritage historique et culturel du planétarium.

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« Le planétarium est là pour défendre le progrès, la nouveauté et les rêves », croient les militantes : c’est le message qu’elles veulent adresser aux Bichkékoises.

Le planétarium n’est pas le seul édifice de Bichkek datant de l’ère soviétique qui tombe en ruines faute d’intérêt et d’entretien. Ainsi, la ville a laissé détruire l’ancien Restaurant Naryn en 2017. Son architecture particulière en faisait l’un des monuments bichkékois les plus visités dans les années 1980. Un complexe hôtelier des plus modernes doit être construit sur son emplacement. Des investisseurs étrangers avaient d’ailleurs des plans semblables pour le terrain du planétarium.

La tendance générale est à la privatisation de l’espace public

Le développement urbain de Bichkek est ainsi devenu indissociable de la commercialisation et de la transformation de l’espace public en propriété privée. Selon David Leupold, qui poursuit ses recherches sociologiques sur le devenir de la ville au Centre Leibniz d’études sur le Moyen Orient contemporain, ce processus est à l’œuvre en d’autres lieux également.

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L’histoire du planétarium n’est pas le seul exemple de privatisation des bâtiments publics (illustration).

« Conserver des équipements publics alors qu’aujourd’hui le paradigme économique dominant est celui d’une privatisation radicale représente un défi, non seulement à Bichkek, mais partout ailleurs », explique-t-il. Et de citer, à titre d’exemple, les ruines de la piscine en plein air de la ville thermale tchèque de Karlovy Vary.

De ces exemples, David Leupold conclut que « les équipements tels que les planétariums ou les piscines sont à peine rentables, aussi leur valeur doit-elle être mesurée à l’aune de critères sociologiques et non en termes de leur seule utilité marchande ». Dans ce contexte, Il serait erroné de croire à la régulation par le marché.

Urbanisme et activisme à Bichkek

De l’avis du sociologue, la bataille pour le planétarium peut constituer un tournant, voire un signal. « Le paradigme dominant de la privatisation de l’espace urbain à travers le monde, ébranlé à Bichkek, pourrait être sérieusement remis en question sur le plan national », estime-t-il. Il ne faut toutefois pas oublier que l’activisme urbain bichkékois est antérieur à l’initiative en faveur du planétarium.

David Leupold renvoie aux travaux du collectif School for the Creative Actualization of the Future, qui publie l’Utopie bichkékoise. Il cite aussi le projet de l’initiative citoyenne Piechkom (A pied en russe) en faveur d’une nouvelle configuration d’un quartier d’habitation soviétique. Il met l’accent sur cette dernière.

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« Celle-ci est tout à fait pertinente car son objectif n’est pas purement négatif – par exemple dissuader de toute construction – mais de faire des contre-propositions visant à intégrer l’héritage architectural soviétique dans la ville actuelle », estime David Leupold.

L’espace urbain bichkékois devient ainsi le lieu des confrontations croissantes de la société civile. Le planétarium apportera peut-être de l’eau au moulin des contestataires. La décision juridique finale reste incertaine, mais les activistes en sont certaines : « le planétarium vivra ! »

Pour en savoir plus sur les récents développements et l’histoire du planétarium : connectez-vous sur la page Facebook ou Instagram de l’initiative citoyenne.

Jana Rapp
Journaliste pour Novastan

Traduit de l’allemand par Catherine Lefèvre

Édité par Paulinon Vanackère

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