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“Tout le monde voulait se sentir impliqué” : comment les Kazakhs se sont mobilisés pour aider les médecins

Depuis mars dernier et le premier confinement décidé au Kazakhstan pour lutter contre le coronavirus, un groupe de sept bénévoles a réuni matériel et repas pour les médecins de la ville d’Almaty. Grâce à leur détermination, ils ont pu récolter plusieurs dizaines de milliers d’euros de donateurs particuliers et d’entreprises. Interview.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 30 juillet 2020 par le média kazakh Vlast.kz.

À la fin juin dernier, des journalistes du média kazakh Vlast.kz ont rencontré Ajar Jandossova et Timour Noussimbekov, respectivement fondatrice de la fondation “Tausar Fond” et journaliste, et cofondateur du média kazakh Adamdar.ca.

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Au Kazakhstan, et surtout dans l’esprit de ses habitants, la fin du mois de juin est une période de transition : il semble évident que le confinement de printemps n’a pas servi de remède, et ce n’est pas encore clair à quel point et pendant combien de temps il faudra se serrer la ceinture. Cependant, le sujet n’est pas exactement là pour Vlast. La journaliste s’intéresse principalement à “AqJurek” (Cœur blanc en kazakh), un groupe de sept bénévoles qui a mobilisé les Kazakhs pour aider les médecins.

Vlast.kz : Par où tout a-t-il commencé ?

Ajar Jandossova : En mars, juste après le début de la quarantaine, notre ami Dossym Kadyrbaïev a été invité à la cellule des bénévoles de la ville d’Almaty. Nous sommes allés ensemble à l’une des réunions, nous avons écouté et compris qu’il fallait lancer notre propre initiative indépendante. Il y avait beaucoup de problèmes non résolus, et vu qu’il était impossible de s’occuper de tout, il fallait sélectionner une chose et travailler dans une seule direction. Qui aider ? Qui est le plus vulnérable en ce moment ? Il était évident que c’étaient les médecins.

À cette époque-là, la contamination à l’Hôpital central clinique d’Almaty avait déjà commencé et nous savions que les médecins des hôpitaux de maladies infectieuses et des hôpitaux provisoires y vivaient quasiment. Les médecins qui voyageaient à Almaty depuis la région étaient obligés de rester en ville, on ne les laissait pas passer par les points de contrôle. Nous avions une image floue de ce qui nous attendait, et ne pouvions pas imaginer les dimensions de notre travail. Nous avions envie de faire quelque chose d’agréable pour ceux en première ligne. Leur faire plaisir. Embellir leurs journées. Apporter un soutien moral. Comment ? On s’est dit qu’on achèterait des friandises : des gâteaux, des tartes, des fruits, des bonbons et des boissons. Il nous semblait que les médecins avaient l’essentiel en ce qui concernait les équipements de protection, la nourriture, le logement. D’autant plus que c’est ainsi que le discours officiel présentait les choses : le budget pour combattre le coronavirus était octroyé, le fonds “Birgemiz” était alors déjà créé.  Mais quand nous avons reçu la première liste des hôpitaux qui avaient besoin d’aide, nous avons vite compris que ce n’était pas le cas. Les médecins nous demandaient de leur apporter des repas chauds : le personnel restait dans les hôpitaux mais la nourriture n’était pas prévue pour eux.

Comment avez-vous identifié les hôpitaux qui avaient besoin d’aide ?

Ajar Jandossova : Au départ, ce n’était pas facile. Personne ne nous connaissait. Les directions des hôpitaux n’entraient pas en contact facilement. Au début, nous avons agi par l’intermédiaire de nos connaissances, nous nous sommes adressés au fonds “Société bénévole “Miloserdie” d’Arujan Sain, elle nous a beaucoup aidés. On nous communiquait une liste des hôpitaux et nous y transmettions de l’alimentation et des repas – nous ne contactions même pas les médecins-chefs. Et c’était parti : nous avons fait connaissance avec certains, d’autres nous contactaient eux-mêmes. Au bout de deux mois, j’avais l’impression de connaître tous les médecins-chefs d’Almaty et leurs adjoints. Dès le lancement de notre campagne, nous avons aussi lancé une collecte de fonds. C’était incroyable ! Tellement de gens ont répondu, il y avait de plus en plus de contributions, la fondation “Soros Kazakhstan”, la fondation Eurasie, “Chevron” et d’autres entreprises – petites et grandes – ont soutenu notre initiative. Le nombre d’hôpitaux où l’on distribuait les repas, augmentait aussi – hôpitaux de maladies infectieuses, hôpitaux provisoires, tous y étaient.

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Timour Noussimbekov : Nous avons collaboré avec les cafés qui préparaient les repas. Ce n’était pas simple de trouver ceux qui pouvaient assurer ces volumes. Au début, nous livrions 30 à 40 portions par jour, jusqu’à atteindre 300 à 400 durant le pic en avril-mai. En juin, quand tout le monde pensait qu’on s’approchait de la fin, c’était davantage 80 portions. Les cafés cuisinaient ce qu’il y avait dans les menus. En ce sens-là, tout était standard et ordinaire. Rasima Temerbaïeva de “Dobrye Obedy” (“Déjeuners Charitables”) nous a beaucoup aidés aussi. Elle distribuait des repas aux médecins et aux urgentistes. On transmettait les repas par son intermédiaire aussi, parfois jusqu’à 300 à 400 portions. C’était l’affaire de chacun. Notre projet s’appelle “AqJurek” (Cœur blanc en kazakh) et nous avions l’impression que les gens avaient ouvert leurs cœurs et s’étaient réunis pour faire quelque chose de bien.

Ajar Jandossova : Dès le début, je m’imaginais que nous étions une liaison entre un nombre énorme de gens qui avaient répondu à notre appel avec une bonne volonté, et les médecins. Nous avons observé un élan général, tout le monde voulait se sentir impliqué, faire quelque chose d’utile. Vers la fin du mois de juin, la première étape, nous aidions 18 hôpitaux. Vers le 20 juin, la question de nourriture était réglée, mais il y avait un autre problème crucial : fournir les équipements de protection individuelle (EPI). Les médecins ne cessaient de parler de leur manque.

À partir de quand les médecins ont-ils commencé à parler de leurs problèmes ?

Ajar Jandossova : Avec le temps, ils ont probablement compris qu’ils pouvaient être plus ouverts. Nous apportions une aide réelle et n’attendions rien en retour. Mais ils ne se plaignaient pas. D’un côté, ils ont l’habitude de tolérer, et de l’autre côté… ils avaient peut-être reçu la consigne de ne pas se plaindre. Nous avons eu un cas dans ce genre. Les médecins de l’un des hôpitaux régionaux nous ont demandé de l’aide. Ils avaient été logés dans l’une des écoles qui ne sont absolument pas adaptées pour ça. Il n’était pas évident pour eux d’y cuisiner. Nous pouvions leur donner des produits alimentaires (c’était encore l’époque où il y avait des points de contrôle le long de la frontière de la ville). Le temps de régler cette question, deux jours passent. J’appelle ensuite le médecin-chef pour demander ce qu’il leur faut exactement. Mais elle me répond précipitamment : “Non, non, nous n’avons besoin de rien”. Et tu ne sais pas comment te comporter dans une telle situation. Cependant, cela ne nous est arrivé qu’au début.

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Ajar Jandossova (à droite) et Timour Noussimbekov, respectivement fondatrice de la fondation “Tausar Fond” et journaliste et cofondateur du média kazakh Adamdar.ca.

Timour Noussimbekov : Ils se disaient peut-être que c’était une “hype”. Que nous allions écrire “Personne n’aide les médecins ! On les a abandonnés !” Mais nous, cela n’a jamais été notre but. Même sur les réseaux sociaux, nous n’avons pas partagé autant que nous aurions pu sur ce que nous faisions. Nous avons souvent évité d’indiquer les noms des hôpitaux pour ne pas alimenter les conversations et la haine. Nous aidions les médecins, c’était l’essentiel.

Ajar Jandossova : Parfois on nous demande : nous avons besoin de 10 000 paires de gants tout de suite. Même si nous ne pouvons pas acheter la quantité demandée, nous ne passons pas à côté de leur demande : nous leur livrons 1 000 paires. Très vite, le jour même ou le lendemain. Avec le département de la Santé, la vitesse de réaction n’est pas la même. L’hôpital identifie ses besoins, choisit un fournisseur et lance un appel d’offres. Ils vont recevoir les gants, mais après un certain temps, alors qu’ils en ont besoin tout de suite. C’est ce genre de solutions intermédiaires que nous avons fournies.

Timour Noussimbekov : Beaucoup de travail était en retard, les demandes se comptaient non pas par jour mais par heure. Le système n’a pas tenu le coup, il y a eu des défauts dans la planification, un manque de financement : personne ne réalisait l’ampleur que la pandémie allait prendre.

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Ajar Jandossova : Et en ce moment, la situation avec les équipements de protection, les médicaments et les ventilateurs artificiels reste grave. Mais encore une fois, on n’en parle pas ouvertement.

Timour Noussimbekov : Bien sûr, les gens ont peur d’être virés de leurs postes. On peut comprendre leur crainte. L’hésitation est présente.

Ajar Jandossova : Je me demande : que doit-il se passer dans les villages et les villes régionales ? C’est dommage que notre campagne s’estompe petit à petit. Fin mai, nous nous sommes dits : c’est bon, on arrête. Pendant un mois encore nous avons continué à nourrir les médecins. Vers la fin nous étions fatigués, et les gens nous aidaient avec moins d’enthousiasme aussi. Tout le monde était épuisé à ce moment-là. On avait l’impression que ça irait mieux et que tout était resté dans le passé. Mais la deuxième étape a commencé. Fin juin, nous avons envoyé des demandes aux hôpitaux et avons été choqués par le nombre de choses qui leur manquait. Peut-être que pour les hôpitaux ces chiffres étaient petits.

Que vous écrivaient les médecins ?

Ajar Jandossova : Ils nous remerciaient. Nous entrions rarement en contact direct avec eux – quand on livrait les produits, on devait les laisser dans la zone sécurisée, d’où ils étaient récupérés par les employés des hôpitaux. On ne les voyait pas souvent, mais oui, ils nous remerciaient. Au printemps déjà, on nous confiait : “J’espère que tout sera fini dans les semaines à venir et que je pourrai enfin dormir, voir ma famille”. Croyez-moi, nous sommes incapables de comprendre le fardeau qui est tombé sur eux. Quand tu les vois, tu comprends à quel point c’est difficile, et tu les respectes encore plus.

Ça me rappelle une chose (sourire), ils ont beaucoup aimé les tartes. Un jour, on a décidé de changer du menu traditionnel et de commander des tartes au poulet. Les médecins nous ont écrit par la suite et nous ont remerciés, c’était une surprise pour eux. Nous avons voulu leur offrir un peu de chaleur.

Et vous, vous l’avez ressentie, cette chaleur ?

Ajar Jandossova : Évidemment. C’était en effet très touchant de recevoir de tels messages. Il était interdit de prendre des photos dans les hôpitaux mais nous en avions besoin pour nos rapports : les gens devaient savoir où allait leur argent. Les médecins et les infirmières nous envoyaient des photos qu’ils prenaient eux-mêmes alors qu’ils déjeunaient, et on pouvait voir qu’ils étaient contents, reconnaissants pour l’attention et la chaleur qu’ils recevaient avec les repas.

Timour Noussimbekov : Je me rappelle un médecin urgentiste, il remerciait non pas pour la nourriture mais pour le soutien moral. C’était très important. Il nous est arrivé une autre histoire. Nous avons apporté des bonbons à l’hôpital de secours, je prenais des photos pour les publier sur les réseaux sociaux de “AqJurek”. Et une infirmière me demande : “Pourquoi vous prenez ces photos ?” Je précise : “Ça vous ennuie ?” “Non, mais je voulais sourire !” C’était marrant parce que j’avais devant moi une jeune fille masquée. Mais je n’étais pas contre. Elle a coiffé ses cheveux, a regardé l’appareil et a souri, je pouvais le voir dans ses yeux.

Combien de personnes ont aidé “AqJurek”?

Ajar Jandossova : Voici la fiche, je l’ai imprimée pour vous. Tout y est, jusqu’aux plus petits montants. 458 personnes ont versé 7,5 millions de tengués (15 100 euros, ndlr). Les donations des sponsors et des fonds de charité ajoutent plus de 17 millions de tengués (34 200 euros, ndlr).

Vous attendiez-vous à ce qu’autant de gens répondent ?

Timour Noussimbekov : Je ne pense pas. Les premiers jours, c’étaient nos amis qui versaient l’argent. Mes copines ont collecté près d’un million en moins d’un jour. Maya Akicheva (célèbre journaliste et publiciste, ndlr) nous a énormément aidés. Quand Maya partageait nos publications sur Instagram, nous observions une augmentation du nombre de donations.

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Ajar Jandossova : Tout est transparent avec nous, nous sommes prêts à inviter une commission d’audit indépendante pour que leurs inspecteurs vérifient tous les montants et les dépenses. J’ai compris, encore une fois, à quel point on sous-estime le travail de ceux dont dépendent nos vies. On n’y pense pas en temps normal. Nous nous irritons quand il nous semble que les choses ne vont pas bien. Ce métier doit être le plus respecté et bien payé.

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AqJurek a reçu les dons de plus de 430 Kazakhs.

Timour Noussimbekov : Il est aussi important de parler des enseignants – leur rôle est sous-estimé aussi. L’avenir de chacun de nous dépend d’eux et ce n’est pas juste pathétique. La pandémie n’est pas la seule source de nos problèmes. Nous voyons que les gens ne respectent pas la distanciation sociale, ne portent pas de masque, croient aux fake news : tout cela n’est qu’une conséquence d’une mauvaise éducation. Le but prioritaire devrait être de faire en sorte que les médecins et les enseignants deviennent l’élite de la société et non pas rester en marge.

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Ajar Jandossova : Je me sentais moralement satisfaite. Cela faisait longtemps que je n’avait pas eprouvé ce sentiment, bien que ce soit bizarre pour moi qui suis toujours impliquée dans des activités sociales. Je me disais : qu’est-ce que c’est beau de pouvoir faire du bien aux gens pendant la quarantaine. Il était bizarre d’entendre les gens dire “Pourquoi vous le faites ?”, par ceux qui ne comprenaient pas et ne le ressentaient pas. Les proches, par contre, eux, ils ne posaient pas ce genre de questions, bien sûr. Au contraire, ça me gênait. Il y a eu trop de compliments : “Bravo, Ajar !” Comme si c’était mon anniversaire. C’est sans doute agréable. Mais quand on t’attribue les efforts de quelqu’un, tu ne vas forcément pas penser que la reconnaissance est méritée. Vous savez, ces mots provenaient souvent même de ceux qui versaient de l’argent. “Merci pour ce que vous faites”, nous écrivaient-ils. C’était important pour eux de se sentir impliqués. Et ce, indépendamment du montant des dons : on recevait des virements de 500 000 tengués, mais aussi de 100, 200, 300 tengués. 

Timour Noussimbekov : Oui, je me souviens de cela aussi. D’une étudiante qui a écrit: “J’ai une petite bourse, mais je veux être utile”. Une jeune fille qui, le jour de son anniversaire, a écrit sur les réseaux sociaux : “Si jamais vous voulez me faire un cadeau, versez ce montant sur le compte d’AqJurek ». On livrait les déjeuners au Centre National de l’Expertise, où sont étudiés les tests pour le coronavirus, et au bout d’un moment, les employés de ce centre ont collecté de l’argent et nous l’ont versé. Les médecins des centres médicaux privés soutenaient leurs collègues aussi. Pendant ces moments tu vois une mobilisation. C’était bouleversant…

Propos recueillis par Oksana Akoulova
Journaliste pour Vlast.kz

Traduit du russe par Kamshat Toleuliyeva

Édité par Etienne Combier

Relu par Anne Marvau

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