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La disparition du fleuve Oural Novastan | La disparition du fleuve Oural
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La disparition du fleuve Oural

LA VIE AU FIL DU FLEUVE – Plus de quatre millions de personnes au Kazakhstan et en Russie vivent le long du fleuve Oural et s’aperçoivent qu’il est de moins en moins profond. Les scientifiques affirment que les causes de ce problème sont d’abord humaines. Existe-il des solutions pour changer le destin de l’Oural ?

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 29 janvier 2021 par le média kazakh Vlast.kz.

Cet article fait partie de la série “Little People, Big River”, un projet journalistique soutenu par le média allemand n-ost, le centre kazakh MediaNet International Centre for Journalism et le ministère allemand de la coopération économique.

L’académicien Alexandre Tchibiliоv vit à Orenbourg en Russie. Il est l’un des scientifiques les plus reconnus pour ce qui est de l’écologie du fleuve Oural : il sait tout. Ou presque. Depuis les années 1980, l’académicien étudie l’état de ce fleuve naissant en Russie et se jetant dans la mer Caspienne côté kazakh. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages scientifiques. « Quand on me demande ce qu’il faut faire, je sais plutôt ce qu’il ne faut pas faire, car je peux analyser les erreurs commises précédemment », dit le scientifique.

Et, d’après l’académicien, il y a eu beaucoup d’erreurs. Elles concernent l’exploitation des terres improductives et à faible rendement, qui endommagent tout le bassin de l’Oural. Il s’agit aussi du réservoir d’Iriklinsk, construit pour la centrale hydroélectrique, ou encore des entreprises industrielles qui, même fermées, continuent d’empoisonner les réservoirs.

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« Tout le monde connait les dégâts causés par ces actions. Les polluants, qui ont pénétré l’eau, se sont posés dans les sédiments de fond et nous ne savons pas quelle est la quantité qui s’est accumulée. Cet héritage est une bombe à retardement. Aujourd’hui, nous récoltons les fruits de l’activité humaine du XXème siècle. Et les dommages environnementaux s’accumulent chaque année et aggravent la situation », pense Alexandre Tchibiliov.

Un fleuve énormément pollué

Seuls des calculs très inexacts sur le volume de la pollution industrielle, sont disponibles. Ils ont été publiés en 2017, dans un rapport spécial, sur les résultats préliminaires des études sur l’Oural, établit par un groupe de scientifiques kazakho-russe. Ce rapport a été constitué sur la base de documents préparés par des experts du Kazakhstan et de la Russie.

Russie Orenbourg Oural Alexandre Tchibiliov
Le scientifique Alexandre Tchibiliov.

« Dans le bassin de l’Oural se sont accumulés 20 milliards de tonnes de déchets industriels. Ce montant comprend les déchets des usines de traitement, les mort-terrains et les roches encaissantes. Des milliers d’hectares de terres étaient réservés à des polygones et à des déchetteries où étaient stockés les déchets industriels », communique le rapport.

Le bassin désigne la surface d’un territoire à partir duquel les affluents se jettent dans le fleuve. Au total, l’Oural compte 58 affluents, dont les plus grands sont la Sakmara, l’Ilek et le Tchagan. Depuis la construction du réservoir d’Iriklinsk dans la partie supérieure de l’Oural, 80 % de l’eau de l’Oural provient de la Sakmara.

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« En général, l’activité des réservoirs n’a pas pour but de préserver l’écosystème du fleuve. Beaucoup de réservoirs, qui sont construits dans la partie supérieure et au milieu du bassin, ne sont pas utilisés d’une manière efficace. Ils doivent être revus », affirme Alexandre Tchibiliov.

Des barrages et des réservoirs qui s’enchainent

Les barrages et les réservoirs affectent-ils vraiment l’abaissement du niveau du fleuve ? A l’heure actuelle, nombreux sont ceux qui considèrent la construction des réservoirs sur le lit de l’Oural et sur ses affluents, comme l’une des causes de la faible profondeur du fleuve.

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Le fleuve Oural.

Selon les informations d’Alexandre Tchibiliov, la diminution du niveau du fleuve est observée depuis les années 1970. C’est notamment lors de cette période que des constructions de centrales hydroélectriques et de grands réservoirs commencent dans la partie supérieure de l’Oural. Aujourd’hui, dans le bassin de l’Oural, outre le réservoir d’Iriklinsk, il y en a encore 12 réservoirs, chacun avec un volume d’au moins 10 millions de mètres cubes d’eau.

« La commission interétatique des problèmes liés aux fleuves transfrontaliers, définit son objectif comme étant la préservation du fleuve, mais comment le préserver si nous construisons des réservoirs même en Bachkirie où se forme le cours d’eau ? » demande l’académicien.

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Le niveau de l’Oural a baissé depuis les années 1970 (illustration).

« La Volga n’existe plus ; à sa place, il y a des réservoirs en cascade. Un tiers de la partie supérieure de l’Oural est exploité. Pendant de nombreuses années, le principal avantage de l’Oural, face à tous les fleuves du versant de la plaine européenne comme le Don, le Dniepr, le Dniestr et la Volga, était l’absence de réservoirs et de barrages dans la partie inférieure et médiane du cours du fleuve », continue-t-il.

Les barrages sur le fleuve ne sont pas le seul problème

Parmi les différents projets pour sauvegarder l’Oural, la proposition d’allouer de l’argent pour approfondir le fleuve apparait souvent. Les scientifiques, par principe, ne sont pas d’accord avec cette proposition et considèrent que l’approfondissement du fleuve est une idée frivole.

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« Le niveau d’eau ne changera pas en fonction de la profondeur du fleuve. Avec cela, il y a le problème de la pollution du lit du fleuve par les algues, la boue et les troncs des arbres, qui créent des encombrements », affirme Sérik Khaïrov, le directeur du laboratoire technico-scientifique des ressources en eau de l’administration du bassin de l’Oural et de la mer Caspienne.

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Des propositions d’approfondir le lit de l’Oural sont refusées par les scientifiques (illustration).

« Mais dans la nature, il existe plusieurs mécanismes fonctionnels : les crues printanières naturelles, par exemple, éliminent les encombrements créés par les arbres tombés, érodent les îles de sable et les fissurent avec un puissant courant d’eau. Une grande quantité d’algues bleues, dont nous considérons l’apparition comme négative, purifient en réalité l’eau polluée par les activités industrielles », poursuit-il.

Penser globalement, agir localement

Galidolla Azidoulline, directeur de l’inspection des eaux de l’Oural-Caspienne, se montre sceptique quant au nettoyage artificiel du lit du fleuve. Selon lui, ce serait coûteux et inutile.

« En réalité, il faut nettoyer les lits des canaux et des affluents qui se jettent dans le fleuve Oural. Nous avons inspecté le canal Oural-Kouchoum et ce que nous avons vu, nous a bouleversé, car de nombreux barrages et réservoirs ont pratiquement stoppé l’écoulement de l’eau. Par conséquent, le lit des canaux est envahi par les roseaux et les algues », se désole Galidolla Azidoulline.

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Galidolla Azidoulline, directeur de l’inspection des eaux dans le bassin de l’Oural et de la mer Caspienne.

« Il n’y a pas de débit d’eau. La même chose se produit avec les lits des rivières plus petites du bassin de l’Oural, comme le Barbastaou, le Derkoul, le Bolchoï Ouzen et le Maly Ouzen. En d’autres termes, la moitié de ces petites rivières n’arrivent plus à porter leur eau jusqu’à l’Oural. Ce n’est pas surprenant que le niveau du fleuve baisse », continue-t-il.

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Alexandre Tchibiliov estime de son côté qu’il serait incorrect d’associer le niveau faible des eaux uniquement à la présence des réservoirs. Les données de plusieurs recherches montrent que même avant la construction des réservoirs, il y avait des périodes où le niveau d’eau était élevé et d’autres où il était faible. Ces périodes ont leurs propres cycles et sont étroitement liées au changement climatique.

L’impact du changement climatique

Plus largement, la fonte des calottes polaires de la Terre affecte l’Oural. Selon plusieurs scientifiques, les icebergs qui se détachent des glaciers peuvent refroidir les courants océaniques chauds dans l’Atlantique nord, et cela impacte le climat en Eurasie. Alexandre Tchibiliov attire l’attention également sur le fait que les changements climatiques mondiaux influencent tous les fleuves du centre de l’Eurasie.

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Le changement climatique pourrait affecter le fleuve Oural (illustration).

« Il est nécessaire d’admettre que les causes premières et l’ampleur du changement climatique, sans prendre en compte les multiples données et les pronostics, sont peu étudiées. Une chose est certaine : ces changements se font fortement ressentir dans la région de l’Eurasie où se trouve le bassin de l’Oural. Les fleuves comme le Don, le Kouban, le Terek, la Volga et l’Oural souffrent d’un manque d’eau », explique l’académicien.

« Mais dans l’Altaï et à l’est de celui-ci, y compris dans le bassin de l’Amour, nous observons des inondations catastrophiques. Le changement climatique n’est pas suffisamment étudié. C’est aussi parce que la plus grande partie de notre planète, occupée par l’océan, avec tous ses courants, est considérablement moins étudiée que la partie terrestre que nous habitons », ajoute-t-il.

S’adapter rapidement au changement devient nécessaire

Les évolutions du fleuve attirent également l’attention du public car ces changements sont visibles à l’œil nu. Une population nombreuse vit sur ces rives : d’après les statistiques, sur le territoire entre les montagnes de l’Oural en Bachkirie et son embouchure dans la mer Caspienne vivent plus de 4 millions de personnes.

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Les rives de l’Oural sont peuplées de près de 4 millions d’habitants au total (illustration).

Non seulement cette population s’aperçoit de l’évolution du fleuve, mais elle est aussi la cause principale de ces changements : elle utilise le fleuve et consomme l’eau. La consommation industrielle de l’eau de l’Oural n’est pas meilleure. Les entreprises industrielles utilisant le fleuve et y rejettent une eau polluée.

« C’est pour cela qu’aujourd’hui nous devons adapter la gestion des ressources naturelles aux eaux peu profondes, refuser l’utilisation massive des eaux et être prêts à l’avenir à subir des périodes où le niveau d’eau sera critique », pense Alexandre Tchibiliov.

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L’Oural n’est pas épargné par la pollution (illustration).

Il note que de telles périodes de sècheresse critique étaient déjà observées dans les années 1920 et 1954-1955, contrairement aux années 1942 et 1957, lorsque l’Oural était sorti de son lit et que son courant violent avait même démoli les ponts ferroviaires.

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« La seule chose dont je suis certain, malgré la tendance générale, c’est que nous aurons encore des périodes avec un haut niveau d’eau ; il y aura à nouveau des inondations dans la ville d’Oural et une vague de froid arrivera. La nature sur la Terre change constamment. C’est pour cette raison que je parle sans cesse de la nécessité d’un soutien scientifique, de recherches prolongées et régulières sur les fleuves avec l’aide de la science fondamentale », ajoute Alexandre Tchibiliov.

Les esturgeons menacés

Le fleuve Oural était considéré, jusqu’à récemment, comme le fournisseur principal de caviar béluga et d’esturgeon pour le marché mondial. Dans les années 1970, les produits issus du fleuve représentaient 40 % du caviar béluga sur le marché mondial. Dans les années 1990, les scientifiques commençaient déjà à affirmer que le nombre d’esturgeons était 40 fois plus bas que dans les années 1970.

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Le fleuve Oural était un grand pourvoyeur de caviar (illustration).

A présent, dans la partie en amont d’Atyraou, il n’y a plus d’esturgeons. Alexandre Tchibiliov a créé dans les années 1970 une carte des frayères d’esturgeon de l’Oural. Aujourd’hui, cet atlas est obsolète, mais le scientifique propose de considérer la restauration de la population de l’esturgeon comme un critère précis de la protection écologique de l’Oural.

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« La restauration des bancs d’esturgeons constitue un point de repère, et c’est plutôt un objectif utopique. La présence d’esturgeons dans le fleuve est un indicateur écologique de l’état du fleuve. L’apparition d’un nombre important d’esturgeons dans le fleuve signifie que le fleuve “se remet”. Comme pour le Rhin, le fleuve le plus pollué d’Europe dans les années 1960 : le programme Saumon 2000 fut créé et le saumon apparut, bien qu’il soit encore loin d’être présent en quantités industrielles », estime Alexandre Tchibiliov.

Des mesures insuffisantes

Aujourd’hui, l’académicien propose aux autorités de la Russie et du Kazakhstan de prendre des mesures concrètes pour protéger l’Oural. « Oui, les deux États mettent en oeuvre beaucoup de moyens financiers pour que l’Oural redevienne comme avant. Mais il suffit d’examiner rapidement les publications sur la destination de cet argent pour comprendre que cela n’aura pas d’effet », déclare Alexandre Tchibiliov.

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Un pêcheur au bord du fleuve.

« Chez nous, beaucoup d’argent est dépensé pour l’organisation de conférences, de tables rondes, de forums, et très peu pour des actions concrètes. A mon avis, les efforts des organes gouvernementaux doivent être dirigés vers l’octroi d’un statut spécial pour Oural », estime le scientifique.

La nécessité de créer une zone protégée

« Le fleuve Oural et ses affluents, porteurs d’une diversité biologique et de paysages uniques, sont des sources d’approvisionnement en eau ; ce sont des ressources à la fois précieuses et récréatives », affirme Alexandre Tchibiliov.

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Sur les berges du fleuve.

« Sur le territoire entre l’Oural et la Caspienne, de façon générale, le fleuve est pratiquement la seule source de vie et il est nécessaire qu’il ait le statut spécial de territoire naturel protégé. Au moins certaines parties du fleuve : les crénons et les sources abondantes, les gorges des rivières en altitude et les zones en vallée qui comptent une multitude de forêts et de lacs, les habitats des espèces migratoires rares, les frayères de poissons, etc », ajoute-il.

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« Dans la législation de certains pays, il existe une catégorie spéciale pour les rivières protégées. A l’époque soviétique, le statut de zone protégée était attribué au territoire de l’Oural dès les embouchures du Barbastaou jusqu’aux zones côtières de la mer Caspienne. Il était prévu dans les années 1980 d’étendre la zone jusqu’à l’Ilek. La commission kazakho-russe doit travailler à la création d’un statut de protection du fleuve, sinon elle n’a aucune raison d’avoir été créée », conclut Alexandre Tchibiliov.

4,2 millions de personnes vivent sur le territoire du bassin de l’Oural. Il est encore possible d’agir pour sauver le fleuve.

Le projet « Développement du journalisme : les problèmes du changement climatique » vise à montrer et résoudre les problèmes causés par le changement climatique, tout en développant et renforçant le secteur des médias indépendants en Asie centrale. Retrouvez tous les articles de cette série ici.

Loukpane Akhmédiarov et Raoul Ouporov
Journalistes pour Vlast.kz

Traduit du russe par Mihaela Sturzu

Edité par Paulinon Vanackère

Relu par Nathalie Boué

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