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Kazakhstan : garde-forestier, métier de tous les dangers Novastan | Kazakhstan : garde-forestier, métier de tous les dangers
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Kazakhstan : garde-forestier, métier de tous les dangers

Au Kazakhstan, les braconniers commencent à tirer directement sur les gardes-forestiers. Les employés demeurent sans défense face à ces criminels armés, et pas un seul candidat ne se présente pour devenir inspecteur. Des journalistes ont passé une journée aux côtés de Léonid Sidorenko, inspecteur au service faune et flore de la région d’Almaty, pour mieux comprendre la situation.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 6 septembre 2019 par le média kazakh Informburo.kz.

Léonid Sidorenko, inspecteur gouvernemental chargé de la protection de la faune, freine abruptement et enclenche la marche arrière de sa vieille Lada Niva de fonction. La voiture s’immobilise trois mètres plus loin, après avoir dépassé le buisson qui lui obstruait la vue. Le regard rivé sur la prairie s’étendant à sa droite, sa main finit par trouver les jumelles posées près du siège.

« Leur capot est ouvert, leurs habits sont propres. Pourquoi se sont-ils arrêtés ? » s’interroge-t-il à haute voix, sans attendre de réponse.

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Il quitte la route et s’engage dans la steppe. 300 mètres plus loin, une autre Niva blanche apparait, identique à celle de l’inspecteur, le capot ouvert et flanquée de deux hommes. Léonid Sidorenko sort de la voiture, s’assure que son Makarov est bien dans son étui et s’entretient avec les deux hommes. Il examine la voiture, l’habitacle et le coffre.

Il revient après quelques minutes et explique : « Оn repart, ce sont des fermiers, pas des braconniers. Ils vérifiaient que le trèfle était correctement irrigué et sont tombés en panne en chemin ».

Patrouiller dans les steppes

Cette première inspection demeure pour les journalistes un agréable souvenir. Lors de la suivante, ils n’abordent pas des fermiers, mais des gens qui refusent grossièrement d’ouvrir leur voiture.

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L’inspecteur des chasses au volant de sa voiture de fonction.

En poursuivant leur patrouille, ils débouchent sur une hauteur, parfait promontoire pour observer les environs à l’aide de jumelles. La steppe baigne dans la chaleur et le silence. Tout proches, des chevaux paissent paisiblement. Dans cet environnement, il serait impossible de ne pas entendre la détonation d’un coup de feu. L’absence de bruit rassure donc l’inspecteur. Puisque le calme règne, il poursuit son chemin et examine les traces de pneu d’un véhicule récemment passé par là.

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Pas de voitures suspectes dans la steppe, pas de bruits de tirs ; ils se dirigent donc vers la plaine. En chemin, Léonid Sidorenko dévoile ses secrets : « J’ai toujours utilisé ce stratagème. Une nuit, depuis une butte, j’ai détecté des braconniers grâce à mes jumelles de vision nocturne. Je me suis approché d’eux discrètement, couvert par le bruit de leur moteur. Quand ils s’arrêtent, ils peuvent t’entendre, alors que lorsqu’ils chassent, non ».

Des conducteurs récalcitrants

Sur sa gauche, l’inspecteur remarque une jeep qui traverse la plaine vers la route. Il fait demi-tour et parvient à bloquer la sortie à temps. Léonid Sidorenko s’approche du Land Cruiser blanc et demande à inspecter l’habitacle. Le conducteur refuse toutefois d’ouvrir son coffre, mettant en cause la légitimité de sa demande. Visiblement, le conducteur est une tête brûlée fort peu disposée à se soumettre aux règles. Léonid Sidorenko se résout donc à le laisser passer.

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Léonid Sidorenko contrôle une voiture inconnue.

« Il n’y a rien à faire, ils nous prennent de haut », dit l’inspecteur en souriant. « On en rencontre des tas chaque jour, et le soir on est à bout de nerfs. Les gens sont devenus méchants et je ne peux pas utiliser mon arme. Appeler la police ? Il leur faut un temps fou pour arriver… Cela dit, on nous a donné des menottes”, décrit Léonid Sidorenko.

“Le pire, c’est quand les braconniers sont armés, et ivres par-dessus le marché, car ils deviennent agressifs. Je prends note de leur plaque d’immatriculation, on me dit que j’en fais trop. Nous avons écrit au bureau local du ministère de l’Intérieur pour recevoir des avertisseurs lumineux, sans succès. Un jour, on a trouvé deux personnes dans la steppe, jurant qu’elles étaient là pour couper du foin… alors qu’elles étaient armées » explique l’inspecteur.

Un métier qui a perdu de son prestige

Léonid Sidorenko a 58 ans. Il est né dans la région d’Almaty, dans le sud du Kazakhstan, à Kaskelen, où il réside. Il a commencé sa carrière à l’Inspection des chasses d’Almaty en 1988, d’abord en tant que conducteur, ensuite en tant qu’inspecteur pour la protection de la faune.

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Le district de Karasaï dans la région d’Almaty.

Il affirme qu’être inspecteur était autrefois un travail prestigieux, le processus de sélection était dur. Un inspecteur touchait 120 anciens roubles (63,2 euros), avec une prime de 35 % pour chaque procès-verbal.

« Je gagnais 300 à 400 roubles (158 à 210,6 euros) de primes par mois. On s’échinait à bien faire son travail. On méprisait les vendus. De nos jours, on ne reçoit plus de prime quand on pince un braconnier, à peine une petite rétribution. Pourquoi donc partir à la chasse aux braconniers, risquer sa peau et dresser des procès-verbaux ? » demande avec ferveur l’inspecteur.

Des restructurations malvenues

En 1989, l’Inspection a été remplacée par la division des chasses au sein du Bureau régional des forêts. Un an plus tard naissait l’Inspection régionale des chasses d’Almaty, et en 1998 c’était au tour du Bureau national de contrôle de la faune et de la flore de voir le jour. En 2019, c’est l’Inspection territoriale régionale d’Almaty pour la faune et la flore qui est aux commandes.

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« Les forêts, la faune et les poissons ont été mis dans le même sac. Aujourd’hui, un peu plus de 50 personnes s’en occupent alors qu’avant l’an 2000, l’inspection des pêches comptait à elle seule 100 personnes pour la région. Voilà qui ne nous facilite pas la tâche. Dans la pratique, la protection de la faune est laissée à l’abandon, ou presque”, décrit Léonid Sidorenko.

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Léonid Sidorenko lors d’une patrouille.

Beaucoup de collègues n’ont pas de moyen de transport. Par le passé, j’avais une UAZ équipée d’un baril supplémentaire de 140 litres. Je passais une semaine dans la steppe pour dénicher des braconniers. Aujourd’hui, je n’ai qu’une Niva de 2010. Comment suis-je censé me lancer aux trousses des Jeep flambant neuves des braconniers ? Voilà pourquoi les braconniers n’ont pas peur de nous », constate l’inspecteur.

Le problème des armes

« Le règlement stipule qu’un inspecteur a le droit d’arrêter tout moyen de transport automobile empruntant les routes de campagne sillonnant les zones de chasse. Mais comment ? En barrant le passage, comme je le fais, c’est la seule solution. Autrefois, on faisait l’inventaire des cartouches chaque mois puisque, lors des courses-poursuites, on ne pouvait tirer qu’en l’air. Si les contrevenants ne s’arrêtaient pas, on visait leurs pneus. Puis les règles ont été mises à jour et désormais, on n’ose même plus toucher nos armes. L’utilisation des armes par les inspecteurs n’est régie par aucun statut ni mandat », ajoute Léonid Sidorenko.

Un inspecteur n’a le droit d’ouvrir le feu que si un contrevenant le vise de son arme. En 2017, des braconniers ont été arrêtés dans la réserve de Djousangalinsk : ils étaient en possession de six corps de gazelles à goitre. Alors qu’ils tentaient de fuir, ils ont ouvert le feu sur la voiture des inspecteurs, manquant l’un d’entre eux d’à peine un centimètre. L’auteur du tir a été condamné à trois ans de prison avec sursis. Un appel s’en est suivi et le tribunal régional a allégé sa peine à 6 mois de prison et une amende de 17 millions de tengués (34 014,7 euros).

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L’inspecteur dans la steppe.

« Pourquoi les criminels se sont mis à nous tirer dessus ? Parce qu’ils savent que les inspecteurs n’ont pas le droit d’utiliser leur arme. Comment les arrêter ? Ils contournent tout simplement ma Niva et si j’ouvre le feu, c’est moi qu’on accusera », explique l’inspecteur.

Les techniques poussées des braconniers

Léonid Sidorenko occupe la plus grande partie de son temps de travail à patrouiller sur les routes régionales et les chemins de campagne. Il doit être constamment aux aguets, prêt à repérer une voiture suspecte. Les braconniers sont davantage de sortie le matin et le soir, quand la chaleur est moins forte.

La nuit, les braconniers en quête d’ongulés utilisent des projecteurs manuels portables. Ces projecteurs sont appelés « faras » dans le jargon, et leurs utilisateurs les « farchtchiks ». En fait, ils sont utilisés pour aveugler momentanément les animaux nocturnes. Le temps nécessaire aux saïgas pour retrouver la vue suffit aux braconniers pour ajuster leur mire.

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Pour coincer les farchtchiks, les inspecteurs n’ont qu’une seule option : un appareil de vision nocturne. Pour l’instant, l’Inspection d’Almaty en est dépourvue et si quelques autres inspections de secteur en ont, ils datent de l’époque soviétique ou ont été achetés à titre privé. Certains inspecteurs ont reçu des fusils semi-automatiques Saïga et pour chaque pistolet Makarov, ils reçoivent deux clips de remplissage de huit cartouches.

Un manque criant de moyens

« Dans notre secteur, l’Inspection n’a pas le moindre équipement. On a reçu du matériel il y a bien longtemps, mais il n’est pas transportable », explique Léonid Sidorenko. Il se rappelle : « la dernière fois que j’ai utilisé un appareil de vision nocturne remonte à quatre ans. Tout le monde n’est pas en mesure de se charger des farchtchiks, d’ailleurs plus personne ne veut s’en occuper de nos jours. Pourquoi se casser la tête ? Si l’on attrape quelqu’un, il faut faire de la paperasse, conduire les criminels et leurs voitures au poste de police où on essaie souvent de classer les dossiers sans suite ».

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La steppe vue depuis la voiture, la nuit.

A en croire Léonid Sidorenko, même si les inspecteurs venaient à recevoir des appareils de vision nocturne, tout le monde ne serait pas capable de les transporter rapidement.

« Je suis pied au plancher et tu es assis juste à côté. Qu’en penses-tu ? Il faut être capable de s’orienter avec les étoiles, de repérer les phares pour que je ne passe pas à côté du bon chemin. Tu me dis : « Il y a un fara sur la droite, à X degrés ». Armé de mon appareil, je ne vois que la route. Deux personnes, ce n’est pas assez la nuit, il en faudrait au moins trois, et ce ne serait même pas suffisant. Parfois, tu tombes sur une bande et leurs deux voitures. Il y a 10 ans, près de Bakanas, dans la région d’Almaty, un groupe de sept braconniers a été arrêté. Ils avaient tué 15 gazelles à goitre », raconte l’inspecteur.

Une bataille perdue d’avance

Aujourd’hui, il est inutile de se lancer aux trousses des farchtchiks. Nombre d’entre eux sont équipés de 4×4 nouvelle génération et d’appareils de vision nocturne flambants neufs. Ils s’en servent pour abattre des animaux, mais aussi pour détecter les inspecteurs plus rapidement.

« On se cantonne à surveiller les routes puisque ma Niva ne me permet pas de me lancer à la poursuite des braconniers. Un jour, elle gravira la dune de trop et rendra l’âme. On n’attrape au mieux que 5 % des braconniers en activité”, décrit Léonid Sidorenko. “Tous collègues confondus, on a trois ou quatre UAZ et environ le même nombre de Nivas et de Chevrolets. Quoi qu’il en soit, on manque de voitures de fonction. Certains n’en ont pas, donc on les prend à bord des nôtres, ou alors ils utilisent leurs voitures personnelles. On ne reçoit que 400 litres de carburant par mois et on endosse les coûts liés à l’entretien », ajoute l’inspecteur.

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En plus d’examiner les plaintes et d’élucider les cas de braconnage, les inspecteurs doivent traquer ceux qui coupent du bois, jettent leurs déchets dans la nature, construisent, installent des barrières ou font paître du bétail illégalement dans le parc national. Ce travail leur rapporte 120 000 tengués brut (240,2 euros) par mois, sans primes ni avantages.

Un commerce illégal mais rentable

La zone d’activité des farchtchiks se trouve dans le district ouïghour. Avant, les braconniers chassaient le saïga exclusivement à l’aide d’armes à canon lisse chargés de mitraille. De nos jours, ils utilisent un type de fusil plus puissant, autrefois rare et désormais commun :  les armes rayées.

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Ce qu’il reste des vergers de pommiers dans la région d’Almaty.

Les ongulés de la région d’Almaty se font rares, les gazelles à goitre demeurent dans les steppes et dans les montagnes ; des argalis, des chevreuils et des sangliers vivent le long de la rivière Ili. Il reste un grand nombre de faisans, de canards et de cailles. Les saïgas ont presque tous été exterminés. Leurs cornes se vendent à prix d’or au Kazakhstan et en Chine et sont utilisées pour fabriquer des médicaments.

« Les braconniers tuent les saïgas et leur coupent les cornes. Au Kazakhstan, leur prix peut atteindre 10 000 tengués (20 euros) le kilo. En Chine, on dit qu’elles se vendent entre 3 000 et 5 000 dollars le kilo (entre 2 545 et 4 245 euros). Ils se débarrassent de la viande et concassent les cornes. Les animaux sont tués au Kazakhstan, mais comment les cornes sont-elles exportées vers la Chine ? En soucoupe volante ? Je ne crois pas ! » s’exclame Léonid Sidorenko.

Déjeuner dans le verger abandonné

La conversation avec les journalistes se prolonge et midi sonne. Après avoir débouché sur un verger de pommiers, l’inspecteur arrête la voiture dans une petite clairière. Les pommiers aport, qui faisaient autrefois la renommée d’Almaty, ont été abandonnés. Nombre d’entre eux gisent là, desséchés ou au sol. La chienlit a remplacé les pommes d’exception.

« De mon temps, dans les années 1970-1980, les vergers étaient séparés par des fraisiers. Aujourd’hui, tout est laissé à l’abandon. De plus, l’écrasante majorité des vergers est privée, ils ont été repris par des agriculteurs qui préfèrent délimiter des parcelles et les vendre plutôt que de cultiver des pommes, c’est plus simple. Récemment, certains se sont rappelé l’existence de ces vergers et les ont ressuscités. On en a planté près de Kaskelen et il en existe à l’est, le long de la nouvelle route de Talgar et d’Iessik », détaille Léonid Sidorenko.

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Une douille dans le verger.

Il déploie une vieille couverture sur l’herbe. Il saisit un sac rempli de belyachs, des petits pains fourrés, et de légumes. Il agrémente le menu de saucisson, de fromage et de conserves achetés en ville. Dans les vergers, les braconniers prennent pour cibles pigeons, faisans et blaireaux. D’ailleurs, leurs cartouches vides jonchent le sol.

Une vie qu’un garde-forestier ne souhaiterait pas à ses enfants

Questionné sur ce qu’il aurait fait à la place de l’inspecteur décédé en juillet 2019 dans la région d’Akmolinsk, Léonid Sidorenko dit « ne pas être “au courant des détails, mais dans les grandes lignes, il aurait fallu viser les pneus. Cela dit, c’est interdit et passible d’une peine de prison pour avoir outrepassé nos fonctions. J’aurais sans doute utilisé mon arme. Je suis d’un caractère volcanique. Qu’ils nous traînent en justice : aurait-on pu faire autrement ? Sinon, il faut jeter l’éponge et quitter son travail. Ils n’ont sans doute pas bien évalué la situation ».

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Voilà trente ans que Léonid Sidorenko est marié. Il a une fille et un fils, désormais adultes, à qui il a toujours formellement interdit de suivre ses traces.

« Mon épouse répète que mon travail ne mène à rien. Elle me demande pourquoi je continue. Un jour, mon fils m’a accompagné dans la steppe et il a failli y passer. Après quoi je l’ai mis en garde : qu’il n’espère même pas devenir inspecteur. Ce jour-là, une voiture avait joué avec nos nerfs, imaginez la scène : une troupe de braconniers armés et ivres dans la steppe… », continue Léonid Sidorenko en coupant du pain.

La dévalorisation du métier

En 2005, l’inspecteur a décroché un diplôme d’enseignement supérieur, avec une spécialisation en biologie et gestion des chasses. De nos jours, impossible de décrocher cet emploi sans diplôme de gestion des forêts, biologie et gestion des chasses ou d’ichtyologie. Et les personnes qualifiées sont rares. Les candidats passent leur épreuve à l’akimat, le bureau d’administration local, et après, il faut réussir un concours. Si autrefois la profession attirait les amoureux de la nature, de nos jours c’est la peur du chômage qui motive les candidats.

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L’inspecteur demande à un berger s’il n’aurait pas vu des braconniers.

La moyenne d’âge pour les inspecteurs du secteur de Nur-Sultan, la capitale, oscille entre 35 et 50 ans. Et la retraite sonne, comme pour tout le monde, à 63 ans. Un collègue de Léonid Sidorenko, récemment retraité, touche 93 000 tengués de pension (186 euros).

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« Parfois, je me prends à penser : pourquoi m’obstiner à arrêter ces voitures ? Qu’est-ce que ça m’apporte ? Qu’elles tracent leur route ! C’est l’état d’esprit de la jeune génération. Personne ne t’oblige à poursuivre les farchtchiks aux confins de la steppe », pense à voix haute l’inspecteur.

Des courses-poursuites avec des braconniers

Après le repas, l’inspecteur reprend sa patrouille. Des villages apparaissent au gré de ses pérégrinations : Chièn, Kokaïnar, Karakostek, Jambyl, Ouzyn-Agach. Il gravit une colline. En chemin, Léonid Sidorenko parle des chasses à la gazelle à goître dont la viande, à l’instar des cornes de saïga, est utilisée en Chine pour fabriquer des médicaments, en plus d’être considérée comme un met de choix.

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« En pleine patrouille de nuit, une lumière apparaît dans les ténèbres. Nous faisons demi-tour, enclenchons la marche avant et remarquons un homme assis sur le capot d’un tracteur, armé de son fara. Dans l’habitacle, un homme est au volant, un autre tient une arme. Deux corps de gazelles sans vie sont attachés à leur remorque”, se rappelle Léonid Sidorenko.

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L’inspecteur surveille les environs.

“Ils nous voient de loin. Une colline nous barre la route : au volant de notre UAZ, impossible de rattraper le tracteur. Le moteur nous lâche. Le temps de le relancer, le tracteur a déjà mis les voiles. Notre voiture se remet en route et nous reprenons la course-poursuite. Ils réapparaissent, occupés à changer un pneu. Ils s’étaient débarrassés d’une des gazelles, mais pas de l’autre. Nous les avons verbalisés », témoigne Léonid Sidorenko.

Le profil type du braconnier

31 années d’expérience lui permettent de dresser le portrait-robot psychologique du braconnier typique. Un homme d’âge moyen, maximum 50 ans, père de famille et doté d’un emploi. Une chance sur deux de venir de la ville. Il chasse pour le plaisir, pas pour l’argent, quoique sans permis. Le profil du farchtchik est différent. Il chasse le saïga en groupe, souvent de trois personnes : une au volant, une au fara, la troisième au tir. Et les juges ne sanctionnent que les tireurs.

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La fin de journée de l’inspecteur.

« Pour travailler dans de bonnes conditions, il faudrait un salaire décent pour nous motiver. Seuls quelques élus disposent de stations-radios de base, et encore, elles datent de Mathusalem. Notre seul équipement, c’est celui que l’on s’achète. Il nous faut des armes plus sérieuses et un statut de policier. Comment se fait-il qu’on ne puisse pas arrêter les voitures alors que les instructions disent le contraire ? Par le passé, les policiers pouvaient nous accompagner, maintenant ils n’en n’ont plus le droit. Un salaire, de l’équipement, un statut officiel, voilà ce dont on a besoin », énumère l’inspecteur.

La soirée d’un garde-forestier

Au crépuscule, l’inspecteur décide de se diriger vers le point culminant d’où il serait possible de repérer des farchtchiks, s’ils venaient à sortir de leur tanière. Il roule une demi-heure et s’arrête près de deux tracteurs laissés sans surveillance.

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L’inspecteur se protège le visage d’un vent froid.

Tout le monde pense que les inspecteurs ont chacun leur petite cabane dans les montagnes, mais c’est faux. Autrefois, les gardes-forestiers avaient leur maisonnette en forêt, mais ce n’est plus le cas. De nos jours, soit les inspecteurs patrouillent du lever au coucher du soleil, soit ils passent plusieurs jours dans la steppe pour dénicher des farchtchiks.

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A peine l’inspecteur avait-il eu le temps de déballer sa couverture et d’allumer le projecteur qu’il remarquait les feux d’un projecteur clignotant dans la pénombre. Les signes ne trompaient pas, des farchtchiks empruntaient le même chemin et fonçaient droit sur lui.

Un malentendu

Ordonnant aux journalistes de ne pas fumer, Léonid Sidorenko éteint les phares et les téléphones portables. Il intime l’ordre aux reporters de s’assoir rapidement à bord de la Niva. Les phares s’approchent de plus en plus près. La voiture de l’inspecteur se dirige vers celle des braconniers, une Niva elle aussi.

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Une personne sort de la deuxième Niva. A toute vitesse, l’inspecteur la prend en chasse. Le conducteur affolé s’extirpe de la voiture. La portière du siège passager s’ouvre et laisse apparaître… l’inspecteur du parc national d’Ile-Alatau, qui salue les journalistes et Léonid Sidorenko. Il s’avère que les locaux avaient repéré la voiture du garde-forestier et l’avaient pris pour un voleur cherchant à subtiliser certaines pièces de leurs tracteurs. Leurs inspecteurs l’avaient donc pris en chasse, utilisant leur projecteur pour éviter de percuter du bétail qui paissait dans les environs.

Un avenir incertain

Léonid Sidorenko et ses collègues échangent des paroles amicales puis ils se quittent, après s’être souhaité bonne chance. Les journalistes dînent à la hâte.

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Léonid Sidorenko.

Début septembre, les nuits sont froides dans les montagnes. Léonid Sidorenko ne s’endort pas tout de suite. Assis sur sa couverture, s’étant protégé le visage du froid grâce à un tissu, il fixe les ténèbres. Coup de chance ou coup du sort, rien ne vient troubler cette nuit. A l’aube, l’inspecteur reconduit les journalistes à Kaskelen. En route, la beauté de la nature qui sort de sa torpeur les émerveille. Mais cet émerveillement est entaché d’un sentiment de désespoir et d’injustice, fruit des récits d’un inspecteur dont le travail et la vie sont consacrés à la défense de la nature.

Adi Tourkaïev
Journaliste pour Informburo.kz

Traduit du russe par Thomas Rondeaux

Edité par Paulinon Vanackère

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