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Entretien : « Mon livre représente le regard des femmes sur une époque racontée par les hommes »

Galya Nour, écrivaine kazakhe, raconte son parcours vers l'écriture et les thèmes abordés dans son premier roman. Elle dresse un état des lieux encourageant de la littérature dans son pays.

Rédigé par :

La rédaction 

Traduit par : Aruzhan Urazova

The Village

Galya Nour
L'écrivaine Galya Nour. Photo : The Village.

Galya Nour, écrivaine kazakhe, raconte son parcours vers l’écriture et les thèmes abordés dans son premier roman. Elle dresse un état des lieux encourageant de la littérature dans son pays.

L’écrivaine Galya Nour a présenté son premier roman, La couverture en patchwork. Il raconte la jeunesse de deux héroïnes : la grand-mère Balkis, qui a grandi dans les années 1930, et sa petite-fille Aïssoulou, qui a grandi à l’époque de la perestroïka. Le roman est consacré à la mémoire féminine ainsi qu’à la recherche des racines nationales et de l’identité personnelle.

Le média The Village a parlé avec l’écrivaine de la manière de publier un premier livre au Kazakhstan, des raisons pour lesquelles le regard féminin sur l’histoire du XXème siècle reste rare et de ce qui manque à la littérature kazakhe contemporaine. Galya Nour détaille ses impressions.

La vie avant la carrière littéraire

Depuis mon enfance, je tiens des journaux intimes. J’écrivais souvent des nouvelles sans intention de les publier. Lorsque j’ai commencé à tenir un blog sur Instagram, je me suis encore davantage passionnée pour l’écriture de textes. J’ai aimé cette expérience d’interaction immédiate avec le public – il y a là quelque chose qui tient à la fois du journal intime et de l’écriture d’un livre.

Je n’avais jamais pensé auparavant vouloir écrire un roman, encore moins être publiée. Je me suis mariée jeune, j’ai élevé mes enfants et j’ai travaillé comme ingénieure en énergie dans les réseaux de chauffage urbain. Lorsque je suis partie à la retraite et que j’ai eu du temps libre, j’ai commencé à me consacrer à ce que j’aimais depuis l’enfance – l’écriture.

J’ai envisagé de publier un livre au moment où j’ai commencé à partager l’histoire de ma grand-mère sur Instagram. Je ne savais presque rien d’elle : je ne connaissais que quelques éléments issus des conversations entre ma mère, ma tante et sa sœur cadette. L’histoire que j’ai construite s’est révélée captivante, et mes abonnés ont commencé à m’encourager à écrire un roman.

Comment est née l’idée de La couverture en patchwork

L’idée d’écrire ce roman m’est venue après qu’une photographie de ma grand-mère maternelle est tombée entre mes mains. Sur cette photographie de 1929, elle paraissait complètement différente – pas telle que je me souvenais d’elle.

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Je ne l’avais jamais entendue parler de sa famille ni de ses origines. Ce n’est qu’à travers les conversations entre ma mère et sa sœur que j’ai appris qu’elle avait émigré de Russie vers le Kazakhstan dans les années 1920, qu’elle était issue d’une famille de marchands et que son père avait été victime des répressions politiques.

Le thème de la mémoire féminine au Kazakhstan

Mon roman traite de la mémoire féminine, de la quête des racines et de l’identité. Lorsque j’ai commencé à écrire, j’ai compris que ce thème était particulièrement d’actualité au Kazakhstan et dans tout l’espace post-soviétique.

Dans l’histoire officielle du XXème siècle, on ne dit presque rien de ce qu’ont vécu les femmes durant les périodes les plus difficiles des bouleversements politiques.

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Tout au long du XXème siècle, sur notre territoire, une politique visant à effacer la mémoire familiale a été menée. Il faut également prendre en compte la tradition kazakhe de transmettre la lignée par la branche paternelle. Pourtant, sans la connaissance de la lignée maternelle, il est impossible de comprendre quel sera l’avenir de la génération suivante. C’est pourquoi mon livre propose aussi un regard féminin sur une époque dont le récit a été écrit par des hommes.

Le processus de travail sur le livre

Lorsque j’écrivais le livre, grâce à Instagram, je suis entrée en contact avec la communauté indépendante d’écrivains USW, dirigée par Andreï Orlov. C’est là que j’ai compris comment transformer un manuscrit en véritable livre. Andreï a partagé une liste de maisons d’édition, et j’ai envoyé mon manuscrit à trois d’entre elles, mais aucune ne l’a accepté. J’ai alors décidé d’imprimer le livre à l’imprimerie BookExpert. J’ai apprécié travailler avec eux.

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Comment est-elle, la femme kazakhe ? Courageuse, intelligente et aimante. Dans mon livre, je m’efforce de montrer que, aussi difficile que soit la vie, la femme trouve toujours en elle la force d’élever ses enfants, de prendre soin de son mari et de sa famille. Ce qui la guide, c’est la quête du bonheur et de l’amour. C’est une force indestructible, qui ne s’éteint pas malgré les bouleversements politiques.

L’influence d’autres écrivaines

Je lis activement depuis l’âge de dix ans. Depuis tout ce temps, j’ai lu un nombre énorme de livres. Le premier qui a façonné ma vision de ce que peut être la littérature féminine a été Jane Eyre de Charlotte Brontë.

Pendant que je travaillais sur mon propre roman, j’ai rencontré le poète Ivan Beketov, qui est devenu mon mentor en écriture. Il m’a fait découvrir le monde de la prose féminine – de Virginia Woolf à Nathalie Sarraute.

Lorsque j’écrivais mon roman, les livres d’écrivaines telles qu’Annie Ernaux, Olivia Laing, Alice Munro et Margaret Atwood m’étaient particulièrement proches. Parmi les auteures kazakhes, je mentionnerais Meruert Alonso. C’est une écrivaine très forte, avec un style marqué, une grande profondeur de pensée et un vaste horizon culturel.

Ce qui manque à la littérature kazakhe

La littérature kazakhe manque d’ouverture vers le marché mondial. Chaque pays doit avoir sa propre littérature, que ses citoyens la lisent, mais elle doit aussi trouver un écho à l’international. En même temps, on assiste chez nous à une sorte de boom littéraire : beaucoup de gens commencent à écrire – certains par passion, d’autres pour en faire un business. On voit apparaître de plus en plus de science-fiction, d’horreur, de comics – des genres qui s’écrivent facilement. Cependant, la véritable littérature exige des réflexions profondes et un travail intérieur sérieux.

De plus, un fossé est perceptible entre la littérature en kazakh et celle en russe. Il me semble important de chercher à les rapprocher, par le biais de traductions, de projets communs et d’associations artistiques.

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La qualité de la littérature est encore plus importante. Beaucoup des ouvrages que je lis se révèlent superficiels. Ils manquent surtout d’expérience d’écriture et de connaissances approfondies du métier. Bien sûr, cela s’acquiert avec le temps. Je pense également que l’État devrait davantage soutenir les auteurs. Avec le temps, la quantité produite finira par faire émerger la qualité et peut-être alors la littérature kazakhe pourra-t-elle se faire connaître sur la scène mondiale.

Par ailleurs, il n’existe pas de formation spécialisée chez nous. Bien sûr, il existe différents cours de maîtrise de l’écriture, qui aident réellement les auteurs, mais ce n’est pas suffisant. Il faut des instituts littéraires, des programmes de formation et des opportunités pour les jeunes auteurs d’étudier à l’étranger, afin de revenir et de développer notre propre école d’écriture.

Comment la littérature a changé depuis l’époque soviétique

La littérature ne devrait ni changer ni dépendre du temps. Néanmoins, durant l’époque soviétique, sa politisation se faisait fortement sentir. Il y avait de nombreuses interdictions. Le genre du réalisme soviétique imposait aux écrivains sur quoi et comment ils devaient écrire. De nombreux sujets étaient tabous, par exemple les scènes de sexe ou les descriptions de certaines anomalies physiques.

Cependant, il faut noter que malgré toutes ces interdictions, à l’époque soviétique, une véritable génération d’écrivains talentueux a émergé, capable de travailler dans ces contraintes. Cela était rendu possible grâce aux écoles littéraires, aux instituts et, surtout, au soutien matériel de l’État. L’écriture était alors une profession à part entière : un écrivain pouvait écrire des livres et vivre des droits d’auteur.

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Aujourd’hui, il peut sembler qu’aucune interdiction n’existe plus. Et c’est sans doute une bonne chose : de la diversité naissent les germes du talent littéraire. De nouveaux genres apparaissent et il y a plus de liberté dans le choix de la forme et du style d’écriture. Mais, en même temps, les écrivains eux-mêmes lisent moins – ce qui signifie qu’ils connaissent moins de choses et offrent moins à leurs lecteurs.

Que veut dire écrire ?

Écrire, pour moi, c’est vivre. Je ne peux pas imaginer ma vie sans l’écriture. Depuis mon enfance, je tenais un journal intime, qui était mon ami le plus proche. C’est justement pour cette raison que j’ai créé le club littéraire Journal, dans lequel j’invite tous ceux qui, comme moi, ne peuvent pas vivre sans textes.

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Aujourd’hui, au Kazakhstan, il existe de nombreuses opportunités pour ceux qui écrivent. Il y a des maisons d’édition ouvertes aux nouveaux auteurs et des imprimeries où l’on peut publier un livre. Il existe également de nombreux magazines et plateformes en ligne. On peut faire traduire ses textes et accéder à d’autres marchés.

L’essentiel est d’écrire. Terminer ses œuvres est tout aussi important. C’est ainsi que le texte pourra rencontrer un lecteur reconnaissant.

Soultan Raïs
Journaliste pour The Village

Traduit du russe par Aruzhan Urazova

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