Dès la naissance de la photographie d’ethnographie dans la deuxième moitié du XIXème siècle, des Russes et des Occidentaux se sont donné pour mission de documenter une Asie centrale alors à l’écart de la globalisation. Ces photographes pionniers ont pu immortaliser la région avant les grands bouleversements du XXème siècle et les influences étrangères.
Au XIXème siècle, Vassily Verechtchaguine, artiste alors peu connu, s’est rendu en Asie centrale pour y réaliser ses peintures. Dans le même temps, le célèbre album photographique du Turkestan ne voyait le jour qu’à six exemplaires.
Il est reconnu que le professeur russe Sergueï Prokoudine-Gorski, pionnier de la photographie couleur en Russie, a mené des expérimentations révolutionnaires qui ont marqué un tournant fondamental, en immortalisant les monuments d’Asie centrale entre 1901 et 1916.
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Dans les archives sont conservées de nombreuses photographies issues de sources différentes, prises à des époques variées. Une sélection en est présentée dans cet article.
Parcourir l’album du Turkestan
Le besoin urgent d’une étude visuelle approfondie des terres d’Asie centrale est apparu avec l’intégration à l’Empire russe des territoires de l’émirat de Boukhara et des khanats de Kokand et de Khiva. La région a été conquise sous la direction du gouverneur général Constantin Petrovitch von Kaufmann (1818–1882), commandant du district militaire du Turkestan dès 1867.
Pour rendre compte visuellement de l’expédition, un jeune artiste encore peu connu à l’époque, Vassily Verechtchaguine, a été intégré à la mission.
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Au-delà des objectifs militaires et stratégiques évidents, cette expansion de l’influence russe en Asie face aux ambitions du Royaume-Uni a permis également de recueillir des informations précieuses sur ces territoires asiatiques, selon le gouverneur « bien différents de ce que les Russes avaient l’habitude de considérer comme leur patrie ».
C’est Constantin Kaufman lui-même qui a commencé la publication en Russie de l’album du Turkestan, un événement majeur dans l’histoire de la photographie. La compilation de l’ouvrage a été confiée à l’éminent orientaliste et islamologue Alexandre Ludwigovitch Kun. La partie visuelle a été réalisée par les photographes N. Nekhorochev, propriétaire d’un atelier à Tachkent, et le sous-lieutenant Grigori Krivtsov, photographe militaire. Ils ont imprimé les lithographies de chaque planche.
Un album mythique tiré à six exemplaires
Cette équipe a consacré deux années entières à la réalisation de l’album et il a été publié à Saint-Pétersbourg en 1872. Sa particularité : il a été tiré seulement à six exemplaires, ce qui en fait une œuvre très rare.
L’album se compose de quatre sections réparties en six volumes : archéologie, ethnographie, artisanat et histoire. Ces volumes offrent un témoignage riche de la vie quotidienne des populations d’Asie centrale, de leur diversité géographique et ethnique, de leurs métiers, croyances, coutumes, fêtes, jeux et divertissements.

Il est possible de découvrir autant les majestueux monuments architecturaux que les modestes quartiers d’habitation. L’album propose également une galerie saisissante de portraits représentant différentes ethnies, où sont mis en valeur les statuts sociaux, les costumes traditionnels et les ornements.
Ainsi, le spectateur était en mesure de comprendre la diversité des modes de vie orientaux rencontrés par l’expédition russe.
Un témoignage de la rencontre entre deux mondes
Les « bulletins de Saint-Pétersbourg » à la fin du XIXème siècle écrivent : « Le travail de Nekhorochev est une photographie documentaire sans passion, mais il est aujourd’hui intéressant d’observer comment, en 1871, on vendait des selles, comment on attachait les pattes d’un cheval pour le ferrer, et à quoi ressemblait le campement d’été et la yourte des nomades. »
Les exemplaires historiques principaux de l’album sont aujourd’hui conservés à la Bibliothèque nationale de Russie et à la Bibliothèque nationale d’Ouzbékistan. Un exemplaire de ce riche héritage a été acquis en 1934 par la Bibliothèque du Congrès des États-Unis et une partie des volumes se trouve en France.
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Une décennie plus tôt, le photographe Anton Mourenko, lors de l’expédition de reconnaissance diplomatique du colonel Nikolaï Ignatiev, avait réalisé diverses photographies, mais celles-ci sont restées peu accessibles au grand public.
L’album du Turkestan, au contraire, est devenu un témoignage visuel direct de la rencontre de deux mondes. Les photographies de cet album ont aussi mis en évidence les problématiques auxquelles durent faire face d’abord le gouvernement tsariste, puis le gouvernement soviétique, lors des tentatives d’intégration de ces terres au sein de l’empire.
Les villes, les habitations et les visages
Les documents qui constituent l’image la plus captivante sont sans aucun doute ceux relatifs aux Tadjiks. En particulier ceux qui vivaient à la fin du XIXème et au début du XXème siècle sur le territoire de l’actuel Tadjikistan, ainsi que dans d’autres anciennes villes d’Asie centrale, alors que leur environnement n’était pas encore globalisé.
En 2010, un ouvrage de grande envergure de Galina Dloujevskaïa a paru, « Le monde musulman de l’Empire russe en anciennes photographies », reposant sur les archives photographiques du département scientifique de l’Institut d’histoire de la culture matérielle de l’académie des sciences de Russie.
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Ce livre inclut plusieurs photographies extraites de l’album du Turkestan conservées dans le département photographique de cet institut. Une section entière de cet ouvrage est également consacrée au Tadjikistan.
Une remarquable collection de photographies issues de ce même fond, réalisées par l’excellent photographe Nikolaï Bogoyavlenski pendant l’expédition au Pamir, a été publiée en 2013 dans le livre de Davlat Nazar Khoudonazarov, « Les expéditions au Pamir du comte A. A. Bobrinski, 1985-1901 ».
Une perspective française de l’Asie centrale
Cependant, l’immense région d’Asie centrale ne fascinait pas que les Russes. En 1902, le célèbre photographe français Hugues Krafft (1853–1935) publie un ouvrage-album intitulé « À travers le Turkestan russe », qui inclut 270 illustrations, parmi lesquelles des photographies, des gravures et des cartes.
Ce livre, consacré à une région encore peu explorée et mystérieuse pour le lecteur occidental, rencontre un immense succès. Il est récompensé par des prix de la Société de géographie de Paris et de l’Académie française. Hugues Krafft a même l’honneur d’être présenté au tsar Nicolas II, à qui il remet son ouvrage dans une reliure en maroquin, ornée d’un aigle bicéphale.
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L’album est consacré à l’histoire, à la culture, à l’architecture et à l’ethnographie des peuples d’Asie centrale, incluant leurs coutumes et leurs fêtes religieuses. L’ouvrage représente une rareté bibliophile et aurait été inaccessible au grand public sans la maison d’édition moscovite Progrès-Traditions, qui l’a réédité en 2012 dans une version soignée, proche de l’original, en langue russe.
Après avoir passé plusieurs mois en Asie centrale, Hugues Krafft affirme avoir été « captivé par la beauté des hautes montagnes et des vallées fleuries, par la splendeur des monuments anciens, par l’extraordinaire richesse des costumes et par la beauté pittoresque des habitants ; des impressions que je n’avais jamais ressenties dans aucun autre pays d’Orient. »
Le regard de Paul Nadar
Remarquables également sont les photographies d’un autre grand photographe français, Paul Nadar, auteur d’un reportage photographique unique réalisé lors de son voyage au Turkestan en 1890. Il a effectué un long périple pour se rendre à l’exposition de Tachkent. Les lieux capturés par Paul Nadar constituent un témoignage documentaire crucial sur l’état de la région à la fin du XIXème siècle.
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Ses clichés montrent de nombreux monuments architecturaux – mosquées, médersas, caravansérails, mausolées – des labyrinthes de ruelles dans les vieilles villes, des foules sur les places et les marchés, des marchands ambulants, de grandes fêtes religieuses.
Il réalise aussi une série de portraits de l’émir de Boukhara, Abd-Al-Ahad Khan (1859-1910). Dans l’un de ses remarquables portraits, l’émir apparaît dans toute sa splendeur, vêtu de ses habits de cérémonie, fine épée en main.

Cette image d’un mendiant de Kokand, capturée en 1901 par Annette Meakin lors de son voyage en Asie centrale, constitue un contraste surprenant au portrait soigneusement composé de l’émir.
Le Tadjikistan dans l’objectif des scientifiques
En 1902, le botaniste russe Vladimir Ippolitovitch Lipski (1863–1937), au cours de ses voyages au Pamir, publie les résultats de ses travaux dans les hautes montagnes dans un ouvrage intitulé « Résultats de trois années de voyages en Asie centrale en 1896, 1897 et 1899 ».
Passionné de photographie, il a constitué l’une des premières collections d’images représentant les paysages naturels, la faune, les constructions fortifiées et les types d’habitation du Pamir. Dans une partie des archives, quelques photographies très qualitatives d’architecture ont été trouvées, réalisées en 1908 à Oura-Toubé (aujourd’hui Istaravchan) et à Samarcande par Evguéni Pavlovski, éminent scientifique, académicien et fondateur de l’école soviétique de parasitologie.

Les clichés datent de la jeunesse du scientifique, lors de son voyage en Asie centrale en 1908. Evguéni Pavlovski écrivait : « il est compliqué de dire combien de fois, depuis 1908, j’ai dû me rendre en Asie centrale en qualité de chef d’expéditions parasitologiques. Cependant, c’est au Tadjikistan où j’ai mené mes travaux les plus enthousiasmants. »

À partir de 1932, il a administré la base de l’académie des sciences de l’URSS au Tadjikistan, avant de devenir responsable de la section tadjike de l’académie.
Les premières photographies du Yaghnob
Les archives ont également conservé de nombreuses photographies prises par l’explorateur du Tadjikistan Mikhaïl Stepanovitch Andreïev, qui fit découvrir au monde, dans les années 1920 à 1940, l’ethnographie originale du Yaghnob et du Pamir, à travers ses remarquables ouvrages Sources sur l’ethnographie du Yaghnob et Les Tadjiks de la vallée de Khouf.

Ses premières photographies de l’Afghanistan, du Tadjikistan, de Samarcande et de Boukhara sont particulièrement précieuses.
Des étrangers qui découvrent la complexité ethnique centrasiatique
Les photographes russes et occidentaux s’intéressaient aux problématiques ethniques des populations de l’Asie centrale, désignant les sujets de leurs clichés comme Tadjiks, Ouzbeks, Kirghiz, Turkmènes, et parfois comme Sartes.
Il ne s’agit pas d’un ethnonyme et il s’applique aussi bien aux Tadjiks qu’aux Ouzbeks sédentaires, ce qui déclenche inévitablement une certaine confusion et des interprétations diverses, car les Tadjiks de Samarcande, de Boukhara et de la vallée de Ferghana parlent aussi bien le tadjik, leur langue maternelle, que l’ouzbek.

Les Tadjiks, en tant que population sédentaire de la région, se désignaient souvent par leur lieu d’origine : par exemple Boukhari, Khoudjandi, Koulobi, Badakhchani ou Pamiri, Hissori, mais jamais ils ne s’appelaient entre eux « sartes ». À différentes époques et dans diverses localités, ce terme désignait, selon le poète Alicher Navoï et l’empereur timouride Babour, certains groupes persanophones ayant subi une turquisation.
Les caravaniers, les commerçants, les artisans, tous les habitants sédentaires de la région, prenaient également le nom de sartes. Il s’agissait d’une tentative vouée à l’échec des autorités russes de l’époque d’envisager une pseudo-langue sarte, avec une pseudo-nation sarte. C’est la raison pour laquelle ce terme n’a pas été imposé et a été justement abandonné.
Les personnes et les coutumes
Nombre de portraits mettent en lumière les traits individuels, le statut social, la particularité des costumes et des bijoux. En réalité, il s’agit non seulement de portraits ethnographiques, mais aussi psychologiques, malgré certains éléments mis en scène.

Ces clichés en disent beaucoup sur les gens de cette époque, sages, posés, très hospitaliers, joyeux de nature, aimant leur environnement naturel parfois rude, attentifs aux enfants et aux animaux, adorant les longues conversations dans les salons de thé, et, en tant que peuple issu d’une civilisation ancienne, plutôt réservés et enclins à une perception philosophique du monde qui les entoure.
Parmi eux, d’importants fonctionnaires et marchands vêtus de robes d’atlas colorées, ceintes de larges ceintures coûteuses, et des femmes en habits d’atlas éclatants avec de beaux bijoux. Un important nombre de photos montrent aussi des citadins simples et modestement vêtus : des vendeurs de galettes, des ermites dans des tenues fantastiques avec un chapeau pointu sur la tête.

Dans ce monde où les médias n’existaient pas, les centres de communication et d’information étaient représentés par des bazars colorés avec des comptoirs en bois et des auvents recouverts de paille, où les intérêts économiques, le divertissement et l’information s’entremêlaient. Ce lieu offrait non seulement de quoi se nourrir, mais aussi un espace vivant d’échanges sociaux et d’information. Une vie colorée, vibrante, naturelle, qui n’avait pas été contaminée par des influences extérieures.
Khoudjand, productrice de soie
À Khoudjand, les photographes s’intéressaient tout d’abord à la citadelle qui domine la ville, au pied de laquelle, au XIXème siècle, s’étendait le quartier russe jusqu’à la rivière du Syr-Daria. C’est là que se trouvaient les institutions officielles du quartier, le conseil militaire, les casernes et l’église.
Ils ne pouvaient pas non plus négliger le centre idéologique et commercial de la ville, c’est-à-dire le complexe du cheikh Mouslihitdine avec son mausolée, la mosquée du vendredi et le vaste marché de Panjchanbé. Sur la photo d’un certain Tchistiakov, le mausolée monumental est montré tel qu’il se présentait en 1896, avant la restauration qu’on lui connait aujourd’hui.
Les scènes ethnographiques montrant la vie quotidienne des anciennes villes sont particulièrement intéressantes pour le spectateur moderne. Il s’agit des échoppes artisanales et commerciales, des fêtes religieuses, des citadins assis dans les salons de thé. Khoudjand était alors la première ville d’Asie centrale pour la production de soie.
La ville, densément bâtie, s’étendait autour des mosquées de quartier, des salons de thé où se trouvaient souvent des bassins, entourés d’une végétation luxuriante, nécessaire dans ce climat chaud.
Les médersas d’Istaravchan
Oura-Tioubé, aujourd’hui Istaravchan, est très précisément représentée dans les photographies de N. Nekhorochev dans l’album « Turkestan russe ». Il a probablement pris la seule photographie de la médersa de Roustambek, construite en 1850 et démolie dans les années 1930 lors de la lutte contre la religion.

Les clichés montrent dans quel état lamentable se trouvait le principal bâtiment de la ville, le mausolée-médersa de Soultan Abdoullatif, datant du XVIème siècle. L’édifice a été restauré de nos jours.

Plusieurs photographies de N. Nekhorochev, prises à Pendjikent, ville connue pour ses découvertes archéologiques, révèlent des vues pittoresques de la place du bazar, des volumes des habitations, avec les iwans, ces salles voutées ouvertes sur la rue d’un côté.
Une région au bord des bouleversements du XXème siècle
L’Asie centrale attirait aussi bien les Russes que d’autres Européens par l’originalité de son environnement naturel et la culture hétérogène de sa population.

Beaucoup prédisaient de grands changements pour cette région. Le célèbre explorateur russe Alexeï Bobrinsky appelait déjà en 1908 à se hâter d’étudier le Badakhchan, « car la culture européenne omniprésente commence à l’atteindre et, par conséquent, à tuer en lui tout ce qui est authentique, individuel et caractéristique. »

A ce propos, Hugues Krafft écrivit dans son ouvrage des lignes prophétiques sur l’avenir de la région : « Puissent donc les documents et le texte, qui vont suivre, aider à illustrer les manifestations sensibles de l’âme musulmane du Turkestan, et les fixer d’une manière durable ! Puissent-ils contribuer à conserver le reflet de son attrayante image ancienne, le jour où cette âme se sera peut-être rénovée, et alors surtout que la modernisation universelle aura répandu ses vagues envahissantes jusque sur ces régions éloignées, et encore somnolentes, en les submergeant à leur tour, comme le reste du monde… »
Le temps a montré à quel point le mode de vie de la région a rapidement changé au cours du XXème siècle, à la suite de grands bouleversements sociaux, de révolutions, de guerres, de conflits internes, ainsi que des contacts économiques intenses et des migrations de population.
Un patrimoine à étudier et enrichir
Le mode de vie suivit un processus d’uniformisation, les différences régionales en matière d’architecture, de production, de costumes et de divertissements se sont estompées. Même les photographies prises dans les années 1970 lors d’expéditions dans différentes régions de la république tadjike relèvent déjà de l’histoire, tant elles diffèrent du rythme effréné de la vie moderne.
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Cet article n’aborde qu’une petite partie de ce riche patrimoine illustratif. Toutes les photographies historiques prises dans les rues des villes et villages du Tadjikistan constituent un témoignage intact de la vie passée ; elles représentent en même temps un précieux fonds culturel qu’il est nécessaire d’étudier, d’enrichir et d’exposer dans des musées et des expositions spécialisées.
Mounavar Mamadnazarov
Doctorant en architecture, pour Asia-Plus
Traduit du russe par Lisa D’Addazio
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