L’instabilité au Moyen-Orient commence à se répercuter sur les prix des carburants au Kirghizstan. Très dépendant des importations russes et vulnérable aux fluctuations des marchés mondiaux, ce pays où la voiture reste indispensable voit les prix à la pompe grimper progressivement.
Après une légère baisse au début de l’année 2026, les prix des carburants semblent désormais voués à augmenter au Kirghizstan, avec une hausse du prix de l’essence de plus de 4 % au cours du premier semestre 2026, tandis que le prix du diesel aurait bondi de 9 %.
En raison des perturbations du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, provoquant depuis plus de deux mois une forte hausse des cours du pétrole, les prix mondiaux des carburants auraient récemment augmenté de 25 à 30 %, selon les négociants. D’après Daïrbek Orounbekov, responsable du service de la politique d’information de l’administration présidentielle kirghzie, une tonne d’essence SP-92 importée de Russie coûtait environ 650 dollars avant le début des hostilités, contre près de 950 dollars aujourd’hui. Le prix du diesel serait quant à lui passé d’environ 700 dollars à plus de 1 200 dollars la tonne.
Le 18 mai, le premier vice-président du Conseil des ministres, Daniyar Amangueldiev, a déclaré que les prix des carburants devraient augmenter d’un som toutes les deux semaines, rapporte Radio Azattyk. Alors que le pays avait jusqu’ici été préservé d’une hausse brutale des coûts du carburant grâce à ses stocks de réserve, le Kirghizstan n’échappe plus à la lente hausse continue des prix.
Le SP-92, qui coûtait 76,47 soms (75 centimes) fin décembre 2025, s’approche des 80 soms le litre. Celui du diesel commence à atteindre des sommets. L’Association des négociants en pétrole du Kirghizstan prédit que le prix du litre pourrait dépasser les 100 soms (98 centimes) si le pétrole est acheté aux cours du marché actuel. De son côté, le ministère de l’Économie et du Commerce s’est engagé à éviter toute pénurie de carburant au Kirghizistan.
“Je pense que l’augmentation des prix de l’essence influence toutes les professions, confie auprès de Novastan Nourbolot, guide touristique au Kirghizstan. Dans mon cas, l’augmentation des prix de l’essence se répercute sur les prix des excursions, qui deviennent de plus en plus chères, étant donné qu’il faut payer davantage les conducteurs. Cela attire moins de touristes, alors que si les prix étaient plus bas, nous aurions plus de clients”, explique-t-il.

Retrait des taxes, et modernisation de raffineries envisagée
Le Kirghizstan ne dispose pas de mécanismes de subvention afin d’alléger le coût de l’essence : de tels mécanismes n’existent que pour l’électricité. Le 13 mai, le Premier ministre Adylbek Kassymaliev a cependant annoncé que certaines taxes seraient supprimées sur le transport et la vente de carburant, ce qui pourrait pendant un certain temps permettre aux conducteurs kirghiz d’amortir la hausse des prix.
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Beaucoup d’acteurs demandaient déjà depuis plusieurs mois une suppression temporaire des droits d’accises et de certaines taxes sur les carburants et les lubrifiants, ces derniers représentant 25 % du prix total. Cependant, l’économiste Aïdaï Douïchenalieva, citée par Radio Azattyk, ajoute que ces taxes représentent une part importante des recettes budgétaires de l’Etat, d’où la difficulté de s’en priver.
Daïrbek Orounbekov a également évoqué comme solutions potentielles la modernisation des raffineries de pétrole de Kyrgyzneftegaz et Dzhunda (entreprise chinoise) qui pourront produire du carburant conforme aux normes européennes une fois les travaux achevés.
Manque de ressources et dépendance aux importations russes
Cela pourrait réduire légèrement la dépendance du pays aux importations de carburant, bien que cette option reste limitée compte tenu des faibles capacités de production du Kirghizstan. Le média Eurasianet rapportait en mars que la production annuelle de pétrole du Kirghizstan correspondait à 0,2% de celle du Kazakhstan (180 000 tonnes métriques).
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Le Kirghizstan importe donc massivement son carburant depuis un seul pays : la Russie. Le carburant russe représente plus de 95 % de ses importations totales, rapporte Radio Azattyk. Le média ajoute également que l’accord intergouvernemental entre les deux pays fait que le Kirghizstan ne paie pas de droits d’exportations à la Russie sur ses importations de carburant, rendant donc ce partenariat assez avantageux.
La branche kirghize du média russe Sputnik affirmait, le 10 avril, que Bichkek comptait augmenter les volumes de livraison en provenance de la Russie de 1,2 millions à 1,3 millions de tonnes de carburants et lubrifiants, l’augmentation de la consommation étant stimulée par la croissance économique.
Pas d’alternative à court terme
Malgré cette dépendance vitale aux exportations russes, il paraît difficile pour Bichkek de se diversifier. En effet, les autres solutions semblent toutes moins avantageuses ou ne sont pas possibles à mettre en place, comme le montre Radio Azattyk.
Le Kazakhstan, disposant des douzièmes plus grande réserves mondiales de pétrole et voisin de Bichkek, paraît être l’alternative la plus évidente. Cependant, Astana applique très régulièrement des restrictions à l’exportation pour accorder la priorité à son marché intérieur, permettant au pays d’assurer un prix à la pompe presque deux fois moins élevé qu’au Kirghizstan sur le SP-92.
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Le président de l’Association des négociants en pétrole du Kirghizstan, Kanat Echatov, évoque également des importations potentielles du Turkménistan, de l’Azerbaïdjan ou de l’Iran. Mais pour l’instant, toutes ces alternatives se heurtent à des coûts logistiques trop élevés, et l’absence d’infrastructures adaptées.
Le Kirghizstan reste donc fortement dépendant aux importations de carburant russe. Et malgré les promesses de la Russie de ne pas stopper le flux d’exportations, l’instabilité des prix à la pompe demeure.
« Bien que la diversification des importations de carburant soit techniquement possible, il existe peu d’alternatives réelles aux approvisionnements russes à court terme, selon l’économiste kirghize Nourgoul Akimova. Toutes nécessiteront des investissements considérables dans les infrastructures et seront plus coûteuses que les approvisionnements russes actuels », ajoute-t-elle.
Comment font les autres États d’Asie centrale ?
Chez ses voisins d’Asie centrale, la situation n’est pas idyllique non plus. Le Kazakhstan, malgré ses importantes réserves de pétrole, est aussi soumis à la hausse des prix du carburant, important une large part produits raffinés en provenance de Russie. Le pays modernise toutefois activement ses raffineries nationales depuis plusieurs années afin de répondre à la demande intérieure, et a atteint des niveaux records de production de carburant en 2025.
L’Ouzbékistan, qui a pourtant développé le secteur du raffinage, peine toujours de son côté à satisfaire sa demande intérieure et reste encore dépendant des importations de carburant en provenance de Russie. Le pays prévoit toutefois de réduire cette dépendance dans la décennie à venir, mais Tachkent reste aujourd’hui le pays d’Asie centrale avec le prix le plus élevé à la pompe, avec des prix ayant dépassé le dollar sur le SP-95.
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Le Tadjikistan se trouve dans une situation similaire à celle du Kirghizstan étant donné que le pays importe également plus de 90 % de ses carburants en provenance de Russie.
La voiture électrique, une solution plausible ?
Le Kirghizstan pourrait se tourner alors davantage vers l’électrique dans le futur, pour remédier à ce problème structurel. Une solution plutôt inattendue, les véhicules électriques restant encore un marché marginal dans le pays. Au 1er janvier 2026, sur les deux millions de véhicules qui sont immatriculés au Kirghizstan, les voitures électriques représentent actuellement moins de 1 % du parc automobile total.
L’article de Radio Azattyk montre toutefois qu’en réalité, face à l’augmentation des prix du carburant, cette solution est bel et bien de plus en plus envisagée par les conducteurs kirghiz.
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En effet, beaucoup de vendeurs constatent cet intérêt croissant pour les véhicules électriques, qui viennent principalement de Chine. Ils sont de plus en plus présents sur les routes du Kirghizstan, et des files de camions portes-voitures en provenance de Chine au niveau de la frontière entre les deux pays sont régulièrement aperçues. Le pays est passé en 2024 de 3 122 voitures électriques à 9 870 en 2025, traduisant cet intérêt croissant.
Par ailleurs, le gouvernement kirghiz donne aussi plusieurs avantages fiscaux, tels que des droits de douane nuls à l’importation de voitures électriques en provenance de Chine, ce qui incite fortement à leur achat, au-delà de la seule hausse des prix des carburants.
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Cependant, cela ne traduit en rien un abandon massif de la voiture à essence ou diesel, ou même au gaz, qui a l’avantage d’avoir des tarifs bien moins élevés à la pompe par rapport aux autres carburants. Les conducteurs continuent de privilégier les voitures à essence ou diesel, perçues comme plus pratiques que les voitures électriques.
De plus, le manque d’infrastructures reste toujours un frein à l’achat de véhicules électriques au Kirghizstan : en dehors des villes, les bornes de recharge se font rares dans ce pays qui en compterait seulement 200. Cela cantonne donc le véhicule électrique à un moyen de transport urbain, même si des accords ont été signés entre le gouvernement et une entreprise coréenne pour installer 300 de ces bornes dans le pays.
Par Mathis Fraga,
Rédacteur pour Novastan
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Le Kirghizstan frappé par la hausse des prix du carburant liée au conflit au Moyen-Orient
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