Valeria Ibraïeva, historienne de l’art, raconte dans un entretien les enjeux du premier musée d’art contemporain d’Asie centrale, ouvert à Almaty.
À Almaty, au carrefour des avenues Al-Farabi et Nazarbaïev, a ouvert un musée d’art contemporain, l’Almaty Museum of Arts, fondé par l’homme d’affaires et mécène Nourlan Smagoulov.
Cet événement marque un nouveau chapitre dans la vie culturelle non seulement de la capitale du Sud du Kazakhstan, mais aussi de toute la région. Pour comprendre pourquoi c’est important, comment est née l’idée de créer ce musée et quelles œuvres y sont exposées, le média Fergana News s’est entretenu avec l’historienne de l’art Valeria Ibraïeva.
Fergana News : Y avait-il auparavant des musées similaires au Kazakhstan ou dans d’autres pays d’Asie centrale ?
Valeria Ibraïeva : Il n’existait pas de musée d’art contemporain en Asie centrale avant le 9 septembre 2025 [date à laquelle a eu lieu la pré-ouverture du nouveau musée d’Almaty pour les responsables officiels et les journalistes, ndlr].
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L’élément fondamental qui distingue un musée d’art contemporain d’un musée classique réside dans le fait qu’il expose, documente et étudie des œuvres créées au cours des 30 dernières années, des œuvres qui réagissent à la vie environnante. Comme nous le savons, l’art du réalisme socialiste créait un monde illusoire, tandis que la valeur de l’art contemporain tient au fait qu’il explore la vie réelle avec tous ses avantages et ses défauts.
Combien de temps s’est écoulé entre la naissance de l’idée et l’ouverture du musée ?
En principe, tout collectionneur, de Tretiakov à Guggenheim, commence par collectionner, accumuler et admirer les œuvres chez lui. Puis la collection s’agrandit, et l’issue naturelle pour un tel collectionneur est le désir de construire un musée pour l’abriter. La plupart des musées, y compris par exemple le Louvre, sont issus de collections privées.
Je pense qu’une telle idée est apparue chez Nourlan Smagoulov il y a longtemps, il y a une vingtaine d’années, et la première pierre du musée a été posée en 2021. Une partie des œuvres a été acquise par lui auprès du collectionneur kazakh Iouri Alexeïevitch Kochkine, qui rêvait lui aussi d’un musée et avait même loué un bâtiment à cette fin. Mais à l’époque, dans les années 1990, il n’y avait ni équipement adéquat ni véritable vision. Il s’était contenté d’accrocher des tableaux et de dire que c’était un musée.
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Aujourd’hui, tout se déroule à un tout autre niveau. Le bâtiment du musée a été spécialement conçu pour la présentation de l’art contemporain. Ses fonctions diffèrent de celles d’un musée classique, car il implique de nombreux défis techniques et des conditions de conservation extrêmement complexes. Tout cela a été réalisé de manière très professionnelle, selon les standards de management muséal international.
Quelles œuvres y sont exposées, lesquelles mettriez-vous particulièrement en avant, et quelle idée unit l’exposition ?
Tout d’abord, on y trouve d’immenses salles consacrées aux grands maîtres de l’art contemporain mondial tels que Yayoi Kusama, Anselm Kiefer et Bill Viola, dont les œuvres sont exposées dans des musées du monde entier.
La section consacrée au Kazakhstan comprend deux expositions. L’une d’elles s’intitule « Qonaqtar » (« Les invités » en kazakh). Il s’agit de la collection personnelle de Nourlan Smagoulov, fondateur du musée. L’exposition a été conçue par la commissaire Inga Lāce, venue de Lettonie, ce dont nous sommes très heureux, car elle porte un regard « neuf », non formaté. Elle a imaginé une exposition sur la manière dont les traditions de l’hospitalité sont réinterprétées dans la vie contemporaine.

On y trouve, par exemple, une œuvre des années 1970 de Salikhitdine Aïtbaïev, l’une des versions du « Dîner des tractoristes ». Les personnages de ce tableau s’invitent mutuellement à s’asseoir, incarnant une hospitalité authentique.
Certaines œuvres sont consacrées aux migrations. Le Kazakhstan connaît différents types de migrants, par exemple les kandasy — des « frères de sang », des Kazakhs revenus d’Afghanistan, de Mongolie et d’autres pays. Il y a aussi des migrants de travail. Ces derniers temps, comme vous le savez, il y a également beaucoup de migrants [venus de Russie, ndlr], mais ils ne sont pas encore représentés dans l’art.
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Il s’agit de la première exposition présentant l’ensemble de l’art du Kazakhstan, depuis les années 1960-1970 jusqu’aux œuvres les plus récentes, telles que celles de Dilya Kaïpova avec des inscriptions arabes, ou de Erbosyn Meldibekov, où les sommets montagneux sont représentés sous la forme de tuyauteries froissées — une trouvaille d’une grande finesse et d’un humour très subtil.
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Le musée accueille également une exposition personnelle d’Almagoul Menlibaïeva, qui est née et a grandi à Almaty. Il s’agit d’une rétrospective qui va de ses premières œuvres, acquises par des collectionneurs locaux, jusqu’à ses créations les plus récentes. Il n’est pas seulement question de peinture, mais aussi de vidéo et de montage, ce qui fait de cette exposition un projet à la fois pluriel et techniquement très diversifié.
À mesure que l’art kazakh s’est développé et a accédé à la scène internationale, Almagoul Menlibaïeva s’est installée à Berlin et à Bruxelles, où elle travaille aujourd’hui. Elle y rencontre un très grand succès, ce dont nous sommes fiers.
Quels artistes kazakhs, outre Almagoul Menlibaïeva, sont aujourd’hui connus dans le monde ? Peut-on dire que l’art contemporain kazakh entre progressivement sur le marché international ?
Je ne parlerai pas des peintres, car nous évoquons avant tout l’art contemporain. Les expérimentations en peinture sont assez difficiles pour un artiste contemporain, en raison du poids des traditions (le réalisme socialiste, entre autres). Chez nous, ce sont surtout l’installation, la sculpture et la photographie qui sont représentées.

Personnellement, j’ai organisé plusieurs expositions en Italie, ainsi que la première exposition d’art contemporain d’Asie centrale à Berlin, à la Maison des cultures du monde, en 2001 [Valeria Ibraïeva a dirigé pendant plus de dix ans le Centre Soros pour l’art contemporain à Almaty, ndlr].
Si l’on cite des noms, ce sont nos stars : Erbosyn Meldibekov, Saïd Atabekov, Saoulé Dioussenbina, Elena et Viktor Vorobiov, Saoulé Souleïmenova, Kouanych Bazargaliev — une communauté assez compacte mais très active, qui a parcouru le monde. Et je peux dire sans exagération qu’ils produisent un art véritablement intéressant pour la scène internationale.
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Quant à l’entrée progressive sur les marchés internationaux, ce processus ne date pas d’aujourd’hui. Nous sommes apparus sur la carte de l’art contemporain mondial il y a déjà une dizaine d’années et, bien sûr, nous… nous n’y tenons pas le premier violon, mais nous participons tout de même à l’orchestre.
Presque en même temps que le musée de Nourlan Smagoulov, le Centre de culture contemporaine Tselinny a ouvert à Almaty. Ne risquent-ils pas d’entrer en concurrence ?
Le Centre de culture contemporaine est orienté vers le soutien direct du processus artistique : sa tâche n’est pas de conserver, d’étudier ou de montrer, mais de créer et de faire avancer la dynamique artistique. C’est un tandem extrêmement réussi. Nous espérons que ces deux grandes institutions élèveront notre scène artistique à un niveau jusqu’ici inatteignable.
Anna Kozyreva
Journaliste pour Fergana News
Traduit du russe par Ana Muñoz Macías
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