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Juin aux tons pourpres : retour sur les émeutes interethniques qui ont touché le Sud du Kirghizstan en 2010

Le conflit interethnique au Sud du Kirghizstan marque ses 16 ans en juin. À l’été 2010, des affrontements interethniques de masse avaient coûté la vie à des centaines de personnes, détruit des milliers de maisons et provoqué un exode massif de réfugiés.

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Des Ouzbeks en pleurs devant des maisons détruites dans le village de Chark, le 16 juin 2010. Photo: Viktor Drachev/AFP/Getty Images

Le conflit interethnique au Sud du Kirghizstan marque ses 16 ans en juin. À l’été 2010, des affrontements interethniques de masse avaient coûté la vie à des centaines de personnes, détruit des milliers de maisons et provoqué un exode massif de réfugiés.

Dans la nuit du 10 au 11 juin 2010, des heurts éclatent à Och, dans le Sud du Kirghizstan, entre les populations kirghize et ouzbèke. Bientôt, la violence s’étend à la ville voisine de Manas (à l’époque Jalal-Abad).

Les autorités ne parviennent pas à reprendre rapidement le contrôle de la situation. Les rumeurs, notamment celle d’un viol dans un dortoir étudiant féminin, attisent la vague de violence. Des foules armées attaquent des quartiers ouzbeks . Des incendies massifs de maisons, des pillages et des meurtres sont signalés.

Un contexte politique précaire

Le conflit a éclaté sur fond de profonde crise politique dans le pays. Après le renversement du président Kourmanbek Bakiev, le 7 avril 2010, le pouvoir revient à un gouvernement provisoire dirigé par Roza Otounbaïeva qui peine à contrôler le Sud du pays. Dans la région, les tensions montent, alimentées par la lutte entre les partisans de l’ancien régime, les nouvelles autorités et l’activisme des leaders ouzbeks réclamant un rôle politique accru pour leur communauté.

La situation s’exacerbe après une série d’incidents, notamment la prise de bâtiments administratifs par les partisans de Kourmanbek Bakiev, l’incendie de maisons et d’universités, ainsi que l’assassinat du chef criminel Aïbek Mirsidikov. Tout cela crée un climat de méfiance, de peur et prépare le terrain aux explosions de violence.

En réponse à l’escalade de la situation, le gouvernement provisoire du Kirghizstan décrète l’état d’urgence et instaure un couvre-feu, mais les tensions persistent. Des dizaines de milliers de personnes, principalement des Ouzbeks, sont contraintes de quitter leur domicile. Dès le 11 juin, l’Ouzbékistan ouvre sa frontière et accueille plus de 110 000 réfugiés, majoritairement des femmes et des enfants, pour lesquels des camps sont installés.

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Le 12 juin, le conflit dans le Sud du Kirghizstan atteint son point culminant. Les Ouzbeks commencent à ériger des barricades pour se défendre, et la vague de violence s’étend à Manas. Ce n’est que le 15 juin que les autorités reprennent le contrôle de la situation. Des négociations sont engagées dans les deux villes entre les chefs des communautés kirghize et ouzbèke.

Un lourd bilan et une justice à la peine

Les bilans relatifs au nombre de victimes varient. Les autorités ont officiellement reconnu entre 414 et 446 morts. Selon la commission internationale, environ 470 personnes ont été tuées, dont 74 % d’origine ouzbèke. Plus de 1 900 personnes ont été blessées. Les autorités ouzbèkes ont signalé 2 800 blessés parmi les réfugiés.

D’après les défenseurs des droits humains, plus de 1 700 maisons ont été détruites ou incendiées. Selon l’agence d’analyse satellitaire onusienne UNOSAT, environ 3 000 bâtiments ont été endommagés. Les pertes matérielles ont été estimées entre 4 milliards de soms (71,6 millions d’euros au taux de juillet 2010) selon les données officielles et 9 milliards de soms (160 millions d’euros) d’après les organisations non-gouvernementales.

barricades och juin 2010
Barricades à Och en juin 2010. Image: Sergueï Grits/AP via Ferghana News

Les autorités ont ouvert plus de 5 000 enquêtes pénales, mais environ 300 personnes seulement, en majorité des Ouzbeks, ont été condamnées à de véritables peines de prison.

Des répercussions lourdes pour la communité ouzbèke

Après les événements du début juin, de nombreux Ouzbeks ont quitté le Kirghizstan. Les écoles dispensant un enseignement en langue ouzbèke ont été fermées. Des centaines de personnes, parmi lesquelles le défenseur des droits humains bien connu Azimjan Askarov, ont été condamnées pour organisation de troubles et autres crimes.

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Les organisations internationales et les défenseurs des droits humains estiment que, pour beaucoup d’entre elles, les affaires ont été fabriquées de toutes pièces et que les aveux ont été obtenus sous la torture. Azimjan Askarov est mort en détention en 2020, malgré les appels de l’ONU à sa libération.

Une communauté internationale impuissante

En 2011, une commission internationale indépendante dirigée par Kimmo Kiljunen, sollicitée par Roza Otounbaïeva, affirmait que la tragédie aurait pu être évitée, que le gouvernement provisoire avait sous-estimé les tensions interethniques et n’avait pas assuré la protection de la population. La commission a qualifié les attaques contre les quartiers ouzbeks de crimes contre l’humanité, tout en ne reconnaissant pas les événements comme un génocide ou des crimes de guerre.

Les autorités kirghizes ont rejeté les conclusions de la commission, et son président a été déclaré persona non grata. Les partenaires internationaux, y compris l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), ne sont pas intervenus, affirmant qu’il s’agissait d’une affaire interne au pays.

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La même année, une commission nationale a mené sa propre enquête et désigné comme responsables du conflit les « forces séparatistes » dirigées par l’un des leaders de la communauté ouzbèke du Kirghizstan, Kadyirjan Batyrov, les partisans du président déchu Kourmanbek Bakiev ainsi que des « forces extérieures ayant intérêt à déstabiliser la situation ».

Des leaders condamnés

En octobre 2011, le tribunal municipal de Jalal-Abad a condamné par contumace Kadyirjan Batyrov et un autre leader de la communauté ouzbèke, Inom Abdrasoulov, à la prison à perpétuité. Ils ont été reconnus coupables d’organisation de troubles de masse et de participation à des activités séparatistes. Quatre autres accusés ont écopé de peines allant de six à 20 ans d’emprisonnement. Tous avaient quitté le Kirghizstan après les événements de juin et étaient l’objet d’un mandat d’arrêt international.

Réfugiés traversant la frontière vers l'Ouzbékistan en Juin 2010
Des réfugiés traversent la frontière avec l’Ouzbékistan. Image: Ferghana News

En octobre 2014, le tribunal municipal d’Och a également condamné par contumace Kadyirjan Batyrov et Inom Abdrasoulov à la réclusion à perpétuité, confirmant leur rôle d’organisateurs des troubles. Karamat Abdoullaïeva, ancienne présidente de la branche régionale d’Och du Congrès des femmes du Kirghizstan, a été condamnée à 16 ans de prison. En décembre 2018, Radio Ozodlik rapportait que Kadyirjan Batyrov était décédé à Odessa à l’âge de 62 ans.

Des enquêtes toujours en cours

L’enquête sur les événements de juin a été rouverte en avril 2021 sur instruction de l’actuel président du Kirghizstan, Sadyr Japarov. Des accusations d’abus de pouvoir ont été portées contre cinq anciens membres du gouvernement provisoire, dont l’ancien président du pays, Almazbek Atambaïev. En 2010, il occupait le poste de vice‑Premier ministre au sein du cabinet provisoire.

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Des accusations ont également été portées contre Ismaïl Issakov, alors ministre de la Défense par intérim de la république, Bakytbek Alymbekov, ministre de l’Intérieur par intérim, l’ancien gouverneur de la région de Jalal‑Abad, Bektour Asanov, ainsi que l’ancien chef du Comité national de sécurité du Kirghizstan, Kenechbek Douïchebaïev. L’enquête est toujours en cours.

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En 2025, Sadyr Japarov s’est abstenu de prononcer le traditionnel discours à la nation à l’occasion de l’anniversaire des événements de juin. Auparavant, lui ainsi que ses prédécesseurs s’étaient à plusieurs reprises exprimés sur cette tragédie. Ils appelaient à l’unité et à éviter les intentions malveillantes et les intérêts personnels susceptibles d’attiser la haine interethnique.

La tragédie de 2010 a laissé des séquelles importantes dans l’histoire du Kirghizstan. Elle a mis à jour des tensions interethniques et politiques non résolues et la fragilité structurelle des institutions étatiques en contexte de crise. Les questions de justice, de réhabilitation des victimes et de paix durable demeurent toujours d’actualité dans le pays.

La rédaction de Ferghana News

Traduit du russe par Lisa D’Addazio

Édité par Arnaud Behr

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