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"C’était parfois extrêmement désagréable d'être considérée par les siens comme une étrangère" Novastan | “C’était parfois extrêmement désagréable d’être considérée par les siens comme une étrangère”
Nudité Art Féminisme Tadjikistan

“C’était parfois extrêmement désagréable d’être considérée par les siens comme une étrangère”

Il y a quelques années, Marifat Davlatova, une jeune artiste tadjike de 25 ans, a été pendant un moment la personnalité médiatique la plus connue de son pays. C’était après l’exposition où elle avait montré au centre de Douchanbé, la capitale du pays, 26 portraits de ses compatriotes à moitié nues, ce qui provoqua presque une émeute.
 
Novastan reprend et traduit ici un article publié le 22 septembre 2020 par le média russe Fergananews. 

La famille et les amis de Marifat Davlatova ont parfois sérieusement peur pour sa sécurité physique. Dans ce pays patriarcal où l’État établit les règles de l’habillement féminin, Marifat enlève aux femmes tadjikes leurs vêtements. En partie. Sur ses tableaux. Et cela suscite une violente critique des défenseurs des « valeurs traditionnelles ». L’artiste parle d’elle-même et de ses nus.

Des médias russes et occidentaux ont exprimé leur sympathie à son égard. Elle-même dit qu’elle n’a pas l’intention de quitter le pays et continue à peindre des nus, gagnant ainsi de nouveaux ennemis et de nouveaux soutiens. Pour cette jeune fille courageuse au sourire d’écolière, tout semble aller pour le mieux. 

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Fergananews : À en juger par vos photos sur Facebook, vous êtes actuellement en Europe ? 

Marifat Davlatova : Je suis en Autriche, c’est provisoire, pour mon travail. 

Provisoirement ? Vous tenez donc votre promesse de ne pas quitter votre pays ? 

Je ne me souviens pas avoir fait une telle promesse. Je voyage. Je suis très souvent à l’étranger pour mon travail. Je ne peux pas m’imaginer vivre sans voyager.

Mais c’est très important pour moi de toujours avoir la possibilité de retourner dans mon Tadjikistan natal. Je n’ai pas changé de nationalité et je n’ai pas l’intention de le faire. 

Marifat, je suis du même endroit que vous. Je viens du quartier 191 de Douchanbé, on l’appelait « le village des ivrognes ». Êtes-vous originaire de Douchanbé ? De quel quartier ? Je n’ai pas pu trouver sur Internet. 

C’est amusant ! Jusqu’à mes 5 ans, j’ai vécu dans le quartier 191. Ensuite j’y retournais tous les étés pour voir ma grand-mère et mon grand-père. Après j’ai déménagé dans le quartier 91, celui légèrement plus haut, dans lequel je vis toujours aujourd’hui. J’ai eu une enfance merveilleuse. Je me rappelle que nous étions tous ensemble le soir jusque tard dans la nuit à jouer, à nous raconter des histoires d’horreur, à cueillir des mûres et des framboises pour faire de la confiture. Nous vivions dans l’immeuble 303 … 

C’est  qu’habitaient mes camarades de classe ZoulmiraDjamchedC’est l’immeuble le plus long. 

Je me souviens très bien de tante Anna du premier étage, vous la connaissez peut-être ? 

Marifat Davlatova Artiste Féminisme Tadjikistan

Non, j’ai sans doute oublié… Les gens ne vont pas croire à ces coïncidences, ils vont dire que l’interview était arrangée ! Bon continuons, même si les larmes, comme on dit, empêchent de parler… 

Oui, les larmes montent aux yeux quand on se souvient de ces années… 

Au début du mois de septembre, c’était le deuxième anniversaire de votre exposition. Vous avez reçu des tonnes de menaces et d’injures, notamment sur les réseaux sociaux. Êtes-vous devenue plus dure, plus méchante ? Moi je le deviendrais si je lisais ce genre de choses sur moi. 

Non, absolument pas. Je me suis efforcée de rester indifférente à tout cela, de ne pas le prendre trop à cœur. Je peux dire tout à fait le contraire : je suis aujourd’hui beaucoup plus gentille et douce qu’avant. Ces dernières années ont été riches et imprévisibles, pas toujours faciles.

Lire aussi sur Novastan : Pourquoi les femmes d’Asie centrale commencent à se dévêtir 

Mes rapports avec les gens ont changé, l’image que je me fais d’eux, de ce monde. J’ai commencé à voir tout cela de façon plus simple, j’ai appris à être calme. Et surtout j’ai appris à être reconnaissante. Cela s’est révélé beaucoup plus difficile que je pensais. 

Vous reconnaît-on dans la rue ? 

Dans certains endroits. Dans le Pamir, à Khorog, par exemple, où je suis allée pour un voyage. Des hommes sont venus vers moi dans un café et m’ont conseillé de peindre des paysages et des natures mortes. 

Marifat Davlatova Artiste Féminisme Tadjikistan

C’était une menace ? 

Oui. Dans un de mes tableaux, on voit une calotte brodée du Pamir, il est possible qu’ils se soient sentis blessés… Mais au même endroit, dans le Pamir, il y a eu aussi des gens qui m’ont soutenue et m’ont même proposé leur aide. Il y a eu différentes réactions, mais le plus souvent on me remercie pour mon courage et mon attitude.

Ce qui m’enchante le plus, c’est qu’aussi bien des hommes que des femmes me remercient. J’ai moi-même été étonnée par le soutien venant de l’extérieur. Je n’espérais pas cela au début. Mais ce soutien m’a donné de l’énergie et encore plus d’inspiration. 

On dit que pour votre exposition, vous avez demandé de l’aide à des organisations féministes occidentales, mais que vous avez essuyé un refus. Elles auraient considéré trop provocante l’idée de monter une telle exposition dans une société traditionnelle. 

Non, je ne me suis pas adressée à des organisations féministes, mais à plusieurs organisations internationales dont je ne souhaite pas donner les noms. Mais c’est vrai, ces organisations ont refusé. Certaines ont expliqué leur refus en disant que l’exposition pourrait provoquer des troubles, d’autres n’ont rien répondu. J’ai alors décidé de l’organiser toute seule. 

Je voudrais tout de même clarifier le sujet. Dans une interview à Asia Plus vous avez dit que le thème du nu est apparu dans votre travail après que vous vous êtes fait attaquer par deux hommes qui voulaient, comment dire, faire connaissance, et qui ont pris votre téléphone pour connaître votre numéro  : « Je suis devenue agressive et j’ai peint ces tableaux pour ne pas mourir après cette agression ». 

En lisant cette interview, je vois une tout autre Marifat. Bien des choses ont changé à présent, j’ai changé. Deux années ont passé depuis, et même si ce n’est pas considérable, ce n’est pas rien. Pour être tout à fait exacte, dès le début de ma peinture, j’ai été inspirée par la beauté féminine, les femmes.  

Et je ne pensais pas du tout faire une exposition. Mais peu à peu, en voyant mes travaux, des gens m’ont fait des remarques, m’ont dit que je ne devais pas peindre ainsi au Tadjikistan, que ce n’était pas admissible. Je ne les ai pas écoutés, j’ai continué à faire ce qui me plaisait. Mais toutes ces remarques, l’étonnement du public, m’ont amenée à l’idée d’une exposition.

Cet incident du téléphone a été la goutte d’eau qui fait déborder le vase, qui a mis à bout ma patience. La façon dont les femmes sont considérées chez nous n’est pas un secret. Il y a souvent un mépris grossier, ils ne voient simplement pas une personne dans une femme, ni son âme. Ils ne comprennent pas que les femmes se sentent mal et blessées. J’ai décidé de montrer à mes compatriotes que la femme est belle, que son corps est beau et qu’elle a aussi une belle âme. 

Nudité Art Féminisme Tadjikistan

La réaction violente du public a-t-elle été une surprise pour vous ? 

Je me doutais bien qu’elle serait négative, mais je ne pensais pas que tout cela prendrait une telle ampleur… Je fais simplement ce que je sens. Je ne veux pas vivre dans la cage de l’opinion générale. Et c’était parfois extrêmement désagréable d’être considérée par les siens comme une étrangère. 

Vivant à Douchanbé, j’ai pu voir toutes sortes de jeunes tadjiks de la grande ville, filles et garçons, qui se considéraient jadis comme « Russes », aujourd’hui comme « Occidentaux », c’est-à-dire qu’ils vivent sans tenir compte des traditions. On dit même qu’ils ne maîtrisent pas leur langue… 

La question de la langue me préoccupe aussi. Depuis l’enfance. À la maison, nous parlons tadjik, mais c’est un tadjik très différent de la langue de la rue, plus littéraire, proche du farsi. Avec le tadjik parlé aujourd’hui, ou plus exactement avec sa variante populaire, j’ai évidemment des problèmes. Je me rappelle qu’enfant, je n’arrivais pas à comprendre pourquoi nos voisins parlaient différemment, et parfois je ne pouvais tout simplement pas les comprendre.

J’étais allée voir mon père en lui demandant : « Est-ce que je ne devrais pas apprendre à parler ce dialecte ? » Ce à quoi mon père a répondu : « Non, en aucun cas, tu ne dois pas faire ce que font tous les autres. Agis comme cela te convient, comme tu le ressens au fond de ton cœur. » C’est cette règle que je suis depuis ce jour, et pas seulement par rapport à la langue. 

Poème Art Tadjikistan

Que répondez-vous d’habitude aux critiques qui disent que chez les Tadjikes, il n’est pas d’usage de montrer un corps nu dans l’art ? 

Je leur parle du Livre des Rois de Ferdowsi et des illustrations qui en ont été faites. Et c’était il y a bien des siècles. D’ailleurs ce n’est pas seulement chez les Tadjikes que l’on ne pouvait pas montrer et représenter un corps nu, c’était le cas partout.

Mais beaucoup de peuples ont dépassé ce moment, l’art n’est pas resté figé, et les artistes ont commencé à représenter la beauté du corps humain, beaucoup plus tôt que nous. Et je ne suis pas la première à avoir fait cela chez nous, au Tadjikistan. Cela s’était déjà produit au XXe siècle. 

Comment vos parents réagissent-ils à vos toiles ? 

Mon père et ma mère me soutiennent toujours, ils s’efforcent de comprendre ce que je fais. À l’époque ils se faisaient du souci pour moi, ils voulaient me protéger, mais ils n’ont jamais décidé pour moi qui je devais être et ce que je devais faire de ma vie. Ils m’ont donné la possibilité de choisir, de décider par moi-même. C’est sans doute pour cela que je n’ai jamais compris que des gens de mon âge puissent agir contre leur volonté… 

J’ai lu que votre père était musicien, votre mère programmeuse. 

Mon père a beaucoup de cordes à son arc, mais il a une relation particulière avec la musique. Il a appris la guitare, mais aussi la flûte et le piano. Il pratique ces instruments depuis longtemps, mais c’est dans le domaine de la finance qu’il travaille.

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L’amour de la musique lui est resté, et c’est lui qui nous a fait découvrir le monde de l’art, qui nous a appris à aimer la musique, la peinture et l’histoire. Et ma mère, en plus d’être programmeuse, pratique le tir à l’arc, elle est toujours en lice pour les championnats du Tadjikistan. 

A-t-elle gagné une médaille ? 

Pas encore, malheureusement.  

NDLR : Marifat ne savait pas encore que peu de temps avant l’interview, sa mère, Firouza Dovlatova, avait remporté la médaille de bronze aux championnats du pays. 

Avez-vous ressenti dans votre famille ce dont nous parlions tout à l’heure, un mépris à l’égard des femmes ? Ou bien les relations entre vos parents étaient-elles respectueuses ?

Incontestablement, oui ! Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours senti de l’amour et du respect dans les relations de mes parents, et c’est ce qu’ils nous ont appris. 

Cela se produit-il fréquemment dans d’autres familles tadjikes, d’après vos observations ? 

Depuis mon enfance, je n’ai pu observer des relations de famille que chez moi et chez des parents proches…et je ne peux pas dire que tout m’ait plu. Il y avait des moments où j’étais catégoriquement en désaccord, mais, comme cela est d’usage en Orient, on ne donne généralement pas à l’enfant le droit de parler ou la possibilité de s’exprimer. Dans nos familles il y avait de l’amour et du respect, mais j’ai vu aussi du manque de respect du côté des hommes. Du côté des garçons, dans la rue, à l’égard des filles.

En grandissant, j’ai commencé à exprimer mon désaccord devant de tels comportements. À cause de cela ma famille m’appelait “rebelle”. Je voyais la peur des femmes devant les hommes. Et je ne comprenais pas d’où elle venait. J’étais profondément indignée quand j’entendais dire : “C’est un garçon, cela explique tout.” 

Pensez-vous que ce soit seulement inhérent à la société tadjike ? Y a-t-il en elle un mauvais atavisme ? 

Bien sûr que non, je suis certaine que cela ne se trouve pas seulement chez le peuple tadjik, on peut aussi observer ce genre de comportement dans d’autres nationalités, mais je l’ai surtout remarqué dans la majorité des pays post-soviétiques. Il faudrait naturellement se plonger dans l’histoire, quand les femmes avaient beaucoup moins de droits que les hommes, et cela, bien sûr, a eu des répercussions sur la société contemporaine. 

Parlons de vos tableaux auxquels je m’intéresse. Celui-ci avec un garçon qui pleure par exemple. Pourquoi pleure-t-il ? 

Mes travaux expriment mon monde intérieur, mes émotions, mes sentiments. Il pleure de ressentiment et de douleur. Les larmes sont notre douleur… Enfin, je suppose. Mais je me rends compte avec le temps qu’en parlant de mes œuvres, en expliquant le sens que j’ai voulu leur donner, je commence à ne plus m’en souvenir. 

Art Emotions Tadjikistan

Vous avez montré que ce garçon, que les hommes tadjiks pleurent eux aussi. Peut-être qu’eux aussi ont beaucoup de problèmes. Devriez-vous vous sentir désolée pour eux ? 

Bien sûr, il existe aussi de l’injustice à l’égard des hommes. Mais mon travail porte seulement sur les femmes. 

On dirait qu’après 2018, vous avez marqué une pause dans votre création. J’ai entendu dire que vous avez perdu votre atelier à Douchanbé. On vous empêche de travailler ?

Non, il n’y a évidemment pas de pause. J’ai participé début 2019 avec d’autres artistes à une exposition à l’ambassade de France, et en automne de la même année à l’exposition internationale du New Jersey, aux États-Unis. En 2020 plusieurs expositions devaient avoir lieu, mais elles ont été supprimées à cause de la pandémie qui chamboule tous nos projets. Il est difficile en ce moment de planifier quelque chose. Mais je ne peux pas dire que quelqu’un m’empêche de travailler à Douchanbé, même si j’ai évidemment beaucoup moins de possibilités créatrices ici que dans les pays européens. Et j’ai dû renoncer à mon atelier parce que je suis constamment en voyage. 

Vous continuez à travailler sur le nu ici en Europe ? Si oui, où trouvez-vous vos modèles ? 

Ce ne sont pas toujours des modèles, mais souvent des figures que j’imagine. Mais il est possible ici de trouver des modèles grâce aux amis et connaissances. C’est évidemment plus simple qu’à Douchanbé où il me fallait d’abord convaincre, puis modifier les traits du visage… Mais voyager en Europe fait naître en moi beaucoup d’émotions et de sentiments nouveaux. Je fais alors des croquis, des esquisses rapides que je reprends ensuite dans des formats plus grands.

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Tout récemment, j’ai pris l’habitude de peindre de petites cartes postales des endroits où je suis allée. Je marche beaucoup et j’essaie de bien observer tous les détails autour de moi. Je vais là où me portent mes yeux, et pas là où veulent m’envoyer les guides touristiques occidentaux. Mon amour pour le nu est toujours vivant en moi, mais il se transforme chaque jour. Mon monde se transforme, et je me transforme avec lui. 

Pourquoi travaillez-vous seulement à l’aquarelle qui est compliquée et délicate ? 

Justement pour cette raison ! Elle m’apprend la patience et le calme. J’essaie de me chercher, d’expérimenter, de me confronter à différentes techniques, mais l’aquarelle vit toujours avec moi. C’est une partie intégrante de ce que je suis. J’en suis tombée amoureuse dès l’enfance.

Oui, j’ai pour elle un amour très particulier, et ce n’est pas du tout une passion qui flambe et s’éteint avec le temps. Si vous me demandiez de la comparer à quelque chose ou à quelqu’un, je dirais que l’aquarelle est pour moi comme un oiseau, aussi libre et légère, mais avec un caractère très compliqué. 

Quoi qu’il en soit, les critiques ont fait que l’on vous connaît maintenant… Mais pourquoi ce nom “Davlatova” ? Pourquoi n’avez-vous pas modifié ce nom de famille “russe” ?  

En avril 2020 le parlement du Tadjikistan a interdit l’utilisation des noms de famille et des patronymes russifiés.  Dans mon enfance je m’appelais Marifati Iskandar, c’est le nom de mon père. Plus tard, avant de finir ma 3ème, j’ai changé mon nom de famille pour Davlatova, parce que c’est le nom de mon arrière-grand-père, c’était une façon de garder sa mémoire.

Tous mes papiers officiels sont au nom de Davlatova, et si je changeais de nom, il faudrait tous les refaire. De plus tous les documents et certificats ne peuvent être changés. Et je ne vois pas l’intérêt de passer beaucoup de temps là-dessus si je peux le dépenser à travailler sur mon propre développement. Je ne veux pas inventer de problèmes inutiles. 

Je reviens à la question de votre “notoriété”. Avez-vous plus d’acheteurs qu’avant ? Qui sont-ils ? 

Bien sûr, après 2018 les personnes ont commencé à s’intéresser à moi, à m’inviter pour des expositions et des évènements en dehors du pays. Quant à mes acheteurs, ce sont plutôt des acheteuses. Elles ont vu mes travaux, elles les ont aimés, elles y ont trouvé quelque chose qui était proche d’elles.

Ce sont des femmes très différentes qui viennent d’Asie centrale ou d’autres pays post-soviétiques. Je corresponds avec beaucoup d’entre elles, nous restons en contact, nous attendons qu’il soit de nouveau possible de nous rencontrer, chez moi ou chez elles, et de commencer un nouveau travail. Ce sont douze femmes magnifiques. 

Sur l’une de vos toiles, il m’a semblé reconnaître Aliya Chaguieva, la fille de l’ex-président du Kirghizistan Almazbek Atambaïev. Est-ce bien elle ? 

Non. Malheureusement. Je ne l’ai pas peinte, et je ne la connais même pas personnellement. Mais elle me plaît beaucoup. J’aime ce qu’elle fait, j’aime la personne qu’elle est, je suis proche de son univers. 

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Qui d’autre vous plaît parmi les personnalités féminines d’Asie centrale, de qui aimeriez-vous faire le portrait ? 

En Asie centrale, il y a énormément de femmes intéressantes. La liste serait très longue. En général, je ne fais pas très attention au statut, à la notoriété. Il arrive souvent que j’aie envie de peindre un tableau d’une femme que je ne connais pas, que je vois pour la première fois. Mais il y a aussi des femmes connues dans le monde entier dont la personnalité me plaît. 

Pouvez-vous citer quelques noms ? 

J’aime beaucoup Natalie Portman et Audrey Tautou. 

Et vous n’avez pas fait de tableau de Goulnara Karimova ? 

Non. Je n’ai jamais pensé à elle… Mais de toute façon, la personne la plus importante pour moi est ma mère. 

Vos tableaux se vendent bien ? Les nouveaux et les anciens ? 

Tout est relatif, cela dépend. Je vends des tableaux anciens, des nouveaux. Tout dépend des gens. Généralement ce sont des acheteurs étrangers. Mais j’ai toujours beaucoup de mal à me séparer de chacune de mes œuvres, elles me manquent ensuite. Mais je comprends bien qu’elles aussi, comme moi, ont le droit de voyager. Je ne me souviens pas exactement combien de tableaux ont été achetés, environ une quarantaine ou une cinquantaine. Le montant le plus élevé que j’ai eu était de 2 300 dollars (1909,2 euros). 

Vous avez dit tout à l’heure que votre père avait beaucoup de cordes à son arc. Et vous ? 

J’aime beaucoup écouter de la musique. Elle fait naître des formes, des univers dans ma tête. C’est de la musique très différente mais j’aime beaucoup la musique classique instrumentale, l’opéra et le jazz. Et j’ai un amour particulier pour notre musique populaire authentique. Encore plus pour les livres. Je ne pourrais pas m’imaginer vivre sans.

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J’aime beaucoup faire quelque chose avec mes mains, créer des éléments de décoration, en bois particulièrement. Je pense que je m’achèterai un jour les outils qu’il faut pour cela. Je vais souvent en montagne, j’aime photographier et faire des vidéos. J’ai aussi un amour pour la mode qui m’a fait étudier à l’Institut du design et du vêtement. Il arrive encore aujourd’hui que je couse quelque chose. 

Vous n’êtes apparemment encore pas mariée. Êtes-vous très exigeante dans vos choix ? 

C’est vrai. Je n’ai jamais été mariée et je n’ai jamais aspiré à me marier. Je ne suis pas à la recherche de quelqu’un, cela n’est pas pour moi. 

Pour vous, le mariage 

… n’est pas le but principal de la vie, et ce n’est même pas, tout simplement, un but. Pour moi, c’est simplement un mot. Mais ce qui a une grande importance pour moi, c’est la famille. Sur ce sujet-là, mon attitude est très responsable.

Si j’ai un jour envie de lier ma vie à quelqu’un, de fonder une famille, je voudrais que ce soit pour toujours. Il faut que ce soit vraiment la personne de ma vie, mon âme sœur. C’est pour cela que je ne suis pas pressée. Chaque chose en son temps. 

C’est vrai aussi pour vos toiles ? Qu’en pensez-vous ? Je veux parler de leur réception dans notre pays ? 

Je pense que oui, j’espère ! 

Mais pour le moment vous êtes en Europe. On vous a proposé d’y rester ? 

Oui, j’ai eu des propositions de soutien de quelques organisations dans le monde entier, c’est exact. Mais comme je l’ai déjà dit, je ne souhaite pas m’installer définitivement quelque part. Ici, je commence à avoir la nostalgie de mon pays natal, même si à part les montagnes, il n’en reste plus grand chose… 

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Vous n’êtes pas une “Européenne” ? 

Je ne comprends pas très bien ce que signifie “Européenne”. Je pense que l’on appelle “Européens” ceux qui marchent ou essaient de marcher avec leur temps, qui ont leur propre opinion et qui se donnent le droit d’agir différemment de tous les autres. Et parfois, oui, il n’est pas facile de défendre mon point de vue, mon droit à mener la vie qui me convient. Et en cela…je suis fière d’être tadjike. 

Propos recueillis par Alexey Torky
Journaliste pour Fergananews 

Traduit du russe par Jacques Duvernet 

Édité par Luna-Rose Durot

Relu par Anne Marvau

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