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Suicides au Kirghizstan : les raisons d’un tabou
Karen Petrosian Kirghizstan Psychologue

Suicides au Kirghizstan : les raisons d’un tabou

Au Kirghizstan, une vague de tentatives de suicide a eu lieu après la diffusion sur les réseaux sociaux d’une vidéo où un jeune homme se jetait d’un immeuble de neuf étages. Un psychologue explique quels sont les mécanismes à l’œuvre et pourquoi le suicide est tabou dans le pays.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 7 décembre 2021 par le média kirghiz 24.kg.

Fin octobre 2021, à Bichkek, un jeune homme de 20 ans s’est jeté du toit d’un immeuble en construction de neuf étages. Le mois précédent, un autre avait échappé à une tragédie similaire grâce à l’intervention des secouristes. Dans la ville de Tokmok, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, ce sont trois tentatives de suicide que les secouristes ont empêché en trois jours. Plus récemment encore, à Bichkek, une jeune femme a tenté de sauter du huitième étage.

Dans une interview accordée à 24.kg, Karen Petrosian, psychologue clinicien, analyse ces événements, les problèmes actuels liés aux soins psychologiques et les raisons du tabou qui entoure le suicide dans la société kirghize.

24.kg : Karen, ces derniers temps, nous entendons de plus en plus parler de tentatives de suicide. Que se passe-t-il ?

Karen Petrosian : Vous avez peut-être entendu parler de l’effet Werther. En quelques mots, il s’agit d’une vague massive de suicides, commis par imitation, qui se déclenche après un incident très médiatisé.

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Vous remarquerez que tous les récents cas sont liés. Ce qu’ils ont de commun, c’est le fait de se jeter dans le vide. Tous ceux qui ont essayé de faire pareil avaient à peu près le même âge et étaient souvent du même sexe. L’effet Werther prend toujours effet sur un groupe de personnes du même type. Rappelez-vous du premier incident tragique qui s’est déroulé à Bichkek, à l’intersection des rues Baïtik Baatyr et Souïerkoulov.

C’est devenu le point de départ d’une réaction en chaîne. Chaque personne réagit différemment : l’un n’a pas vu l’information, l’autre a été horrifié, mais certains ont ressenti à leur manière ce qui s’est passé, ont établi des parallèles entre eux-mêmes et le défunt. A ce moment-là, ce champ d’informations commence à donner une idée à une certaine catégorie de personnes, qui les enveloppe et tourbillonne autour d’elles pendant très longtemps. Ajoutez à cela des facteurs augmentant l’impulsivité, comme l’alcool ou une dispute violente avec un proche, et ils passent à l’action.

Et que disent les statistiques ? A quelle fréquence les Kirghiz mettent-ils fin à leur vie ?

Les statistiques pour 2019 font état de 5,8 suicides pour 100 000 habitants. En 2020, ce chiffre est tombé à 4,6. Chaque année, au Kirghizstan, 460 à 480 personnes mettent fin à leurs jours. Chaque jour, quelqu’un se tue. C’est juste que toutes les affaires n’ont pas la même couverture médiatique. Et d’une certaine manière, c’est mieux ainsi, car il y a moins d’imitateurs. Mais les statistiques que j’ai citées ont une marge d’erreur, elles ne reflètent pas entièrement la réalité.

Les chiffres sont-ils sous-estimés ?

Effectivement, il y a un certain nombre de cas controversés où la cause du décès est qualifiée d’accident. Par exemple, une personne, dans des circonstances étranges, s’est noyée dans une baignoire, est tombée par la fenêtre, s’est coupée, etc. Le suicide d’un proche ou d’un parent est dissimulé afin d’échapper au jugement ou aux réprimandes.

La religion est un autre facteur. Dans de nombreux enseignements religieux, le suicide est un péché terrible. Les suicidés n’ont pas le droit à une liturgie et ne sont pas enterrés dans les cimetières communaux. Et il est aussi plus facile pour les médecins eux-mêmes d’attribuer la cause du décès à un accident, car l’enregistrement des suicides entrainent des contrôles de police, des enquêtes. C’est pourquoi les données que nous recevons ne reflètent pas l’ensemble de la situation.

Revenons à la première tragédie qui s’est produite à Bichkek. Beaucoup de gens ont critiqué les sauveteurs du ministère des Situations d’urgence. On dit que le garçon aurait pu être sauvé, qu’on aurait pu le convaincre de ne pas sauter. Qu’en pensez-vous ?

Je ne blâmerai pas le psychologue et les sauveteurs du ministère des Situations d’urgence. Le jeune homme, en grimpant sur le toit, était déjà sous le coup de l’émotion. Les caméras de télévision se sont rassemblées autour de lui, l’attention grandissait. Il était déjà à ce moment-là dans un état second. Les sauveteurs ont une grande expérience de la prévention du suicide. La foule de badauds rassemblée en bas de l’immeuble a aussi joué un rôle négatif. Je ne peux pas dire que si j’étais psychologue au ministère des Situations d’urgence, j’aurais réussi. Et croyez-moi, aucun spécialiste au Kirghizstan ne vous le dirait. La situation était particulièrement difficile et n’a fait qu’empirer.

Comment reconnaître qu’une personne a besoin d’aide et de soutien ? Comment savoir qu’elle est en détresse ?

Il existe un mythe selon lequel une personne désespérée ne dira jamais rien. Que seuls les « poseurs » le font, ceux qui attirent l’attention sur eux sans but particulier. En fait, non. La grande majorité des personnes suicidaires cherchent inconsciemment de l’aide. D’une manière ou d’une autre, ils commencent à le mentionner dans les conversations. Pas directement : « Je vais me pendre demain ». Avec des sous-entendus.

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Ils disent à quel point ils en ont assez. Ils peuvent le mentionner comme si c’était une blague : « Je préférerais être mort » ou quelque chose de ce genre. Cela devrait vous alarmer. Pour qu’une personne passe à l’acte, trois facteurs doivent être réunis : le désespoir, le fait de n’être impliqué dans rien et le sentiment que sa vie est un poids pour les autres. D’où les symptômes, qu’il est important de ne pas manquer : l’isolement, la plongée dans l’alcool ou dans les drogues. La personne arrête de faire des choses habituelles, de prendre soin d’elle. Ses anciens passe-temps et son travail ne l’intéressent plus.

Pour les adolescents, il existe d’autres signes évidents comme la passion pour la littérature, les dessins ou les vidéos sur les suicides. Cela pourrait sans doute passer pour des enfantillages, mais les signes d’alerte ne doivent pas être ignorés. Les signes les plus évidents sont l’automutilation. Des petites égratignures et autres préjudices portés à soi-même.

Il existe une idée reçue selon laquelle il ne faut pas parler du suicide aux adolescents, que cela peut provoquer une tragédie.

Cette idée fausse est courante. Le suicide est tabou dans notre société lorsqu’il s’agit d’enfants. En fait, si l’enfant a une relation normale avec vous, vous ne lui ferez pas du tout de mal en lui posant des questions prudentes. Au contraire, vous augmenterez sa confiance. Et s’il y a déjà un problème, si l’enfant a accumulé quelques inquiétudes, alors une conversation sincère et ouverte les révélera.

Les adolescents sont très émotifs. Comment les empêcher d’agir de manière irréfléchie ?

Les analyses montrent que le risque de suicide est réduit de moitié environ lorsqu’un enfant entretient une relation de confiance avec au moins un de ses parents. Quoi qu’il arrive à l’école, premier amour et chagrin de cœur, intimidation par les autres élèves, problèmes scolaires, votre enfant a besoin de sentir que vous êtes un mur derrière lequel il peut se cacher. Qu’il ou elle peut vous parler et pleurer à tout moment. Si dans la famille il n’est pas possible de parler, de montrer ses émotions, il gardera et accumulera toutes ces expériences en lui. Vous devez être un ami pour l’enfant.

En Europe, il existe des services qui peuvent aider une personne désorientée 24 heures sur 24 grâce à une ligne d’assistance téléphonique. Quelle est la situation ici ?

Aux Etats-Unis, par exemple, lorsque vous tapez une requête sur le suicide dans un moteur de recherche, la première chose qui apparaît est le numéro d’une ligne d’assistance téléphonique prête à prendre votre appel ou votre message texte, puis les autres résultats. Peu importe ce que vous recherchez.

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Nous n’avons pas de tel dispositif ici. Il y avait autrefois des services organisés par des ONG, mais lorsqu’elles ont épuisé leurs ressources, elles ont fermé.

De nombreuses personnes craignent de demander de l’aide non seulement dans des institutions spécialisées mais aussi auprès de psychologues ordinaires, pensant qu’elles pourraient être considérées comme des malades… Si une personne exprime des pensées suicidaires, sera-t-elle hospitalisée ?

Non, personne ne sera obligé d’enfermer quelqu’un dans une salle et de le mettre sous sédatifs. Il faut avoir une bonne raison pour hospitaliser quelqu’un. Par exemple, si la personne représente un danger pour elle-même ou pour les autres. Dans les cas où cela est nécessaire, une commission médicale prend la décision finale.

On entend aussi parler de l’inverse, de personnes souffrant de maladies psychiatriques qui devraient être hospitalisées, alors que les médecins refusent…

Si l’on ne parle pas de soins psychologiques mais de soins psychiatriques, la frontière est mince entre humanisme et médecine punitive. Il ne devrait pas y avoir de surenchère d’un côté ou de l’autre. Il fut un temps où les personnes indésirables étaient enfermées dans des hôpitaux psychiatriques, quand les parents conspiraient pour qu’une personne en bonne santé soit internée à vie pour des raisons d’héritage.

Cette peur est toujours présente aujourd’hui. C’est en grande partie à cause du passé que nous sommes confrontés à un tabou sur des sujets liés non seulement aux soins psychiatriques, mais aussi aux soins psychologiques.

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Bien sûr, il y a aussi des raisons objectives. Peu de personnel médical, manque de financement. Votre comité de rédaction a publié un rapport de plusieurs institutions spécialisées. Vous avez vu par vous-même les conditions dans lesquelles les psychiatres doivent travailler. Et c’est la situation qui prévaut pratiquement dans tout le système de soins médicaux psychiatriques. Salaires dérisoires et charge de travail exorbitante. Certains trouvent la force d’aider les gens, tandis que d’autres trouvent plus facile de ne pas assumer la charge de travail supplémentaire et de refuser une admission à l’hôpital.

Quel conseil ultime donneriez-vous pour assurer sa sécurité et celle de ses proches ?

N’ayez pas peur et n’hésitez pas à consulter des psychologues si vous avez l’impression que vos problèmes sont insurmontables et que vous ne pouvez pas les gérer vous-mêmes. Nous avons de grandes difficultés avec cela dans notre société. Un tabou. Immédiatement, on se demande : « Que penseront les gens autour de moi si je vais consulter un psychologue ? » Nous n’hésitons pas à aller chez le dentiste lorsque nous avons mal aux dents. Nous ne réfléchissons pas à ce que les gens vont penser de nous. En quoi la douleur de l’âme est-elle pire que la douleur de la dent ? Il faut également s’en occuper.

Un autre problème aussi : l’accessibilité. Surtout dans les régions. Ces conseils ne s’adressent plus à la population kirghize ordinaire, mais aux décideurs. Développer un système d’aide précoce. Dans les conditions actuelles de stress toujours plus grand, c’est absolument indispensable. Il est toujours plus facile de prévenir une tragédie que de faire face à ses conséquences.

Youri Kopytin
Journaliste pour 24.kg

Traduit du russe par Alexei Vasselin

Edité par Gaëlle N.

Relu par Charlotte Bonin

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