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L’historien Alexander Morrison présente son livre sur la conquête russe de l'Asie centrale
Kokand Palais Armée Khanat

L’historien Alexander Morrison présente son livre sur la conquête russe de l’Asie centrale

Dans son ouvrage La conquête russe de l’Asie centrale : étude de l’expansion impériale, 1814-1914, Alexander Morrison raconte l’un des exemples les plus notables et aboutis de l’expansion impériale européenne. Ce livre constitue une revue complète de l’histoire militaire et diplomatique de la conquête de l’Asie centrale.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 23 juin 2021 par le Central Asian Analytical Network.

Des premiers affrontements survenus aux frontières de la steppe dans les années 1830 à l’annexion du Pamir au début des années 1900, l’historien Alexander Morrison décrit les déplacements et la logistique de guerre menés par la Russie contre les Etats de Kokand, Boukhara et Khiva.

Un parcours académique axé sur la Russie

Professeur d’histoire au New College de l’Université d’Oxford, Alexander Morrison a auparavant enseigné à l’Université Noursoultan Nazarbaïev au Kazakhstan et à l’Université de Liverpool. Il est l’auteur de nombreux articles sur la période impériale russe, ainsi que de monographies sur la domination impériale à Samarcande, notamment Russian Rule in Samarkand, 1868-1910 : A Comparison with British India (2008).

Dans un podcast, il présente son ouvrage La conquête russe de l’Asie centrale : étude de l’expansion impériale, 1814-1914 publié en mars 2020 par ‎les presses universitaires de Cambridge. Il y raconte la prise de Tachkent et de Samarcande, l’asservissement sanglant des Turkmènes et les relations diplomatiques que la Russie a établies avec la Chine, la Perse et l’Empire britannique. Le livre s’appuie sur des données récoltées dans des archives trouvées en Russie, au Kazakhstan, en Ouzbékistan, en Géorgie et en Inde, ainsi que sur des mémoires et des chroniques de penseurs musulmans.

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Au début du podcast, Alexander Morrison confie que son intérêt pour l’histoire russe lui vient de son enfance à Moscou, où il vivait avec son père, journaliste pour l’agence Reuters. C’est là qu’il a appris le russe. Bien que spécialiste de l’Asie du Sud, il étudie l’histoire de la Russie à Oxford et se consacre, dans sa thèse de doctorat, à comparer l’histoire de la domination russe en Asie centrale à celle de la domination britannique en Inde.

Une conquête aux intérêts complexes

Les motivations de l’expansion russe n’ont pas toujours reposé sur des motifs économiques, rappelle Alexander Morrison. Par exemple, les historiens soviétiques invoquent les besoins en coton dans l’industrie textile russe comme la raison principale ayant mené à la conquête de l’Asie centrale par la Russie.

Pourtant, il faut garder à l’esprit qu’au début du XIXème siècle, la frontière russe s’étendait au nord d’Orenbourg et Omsk sur des milliers de kilomètres. Or la pénurie de coton, résultant d’une sécheresse, n’a eu lieu que dans les années 1860. La présence russe à Tachkent entre les années 1830 et 1850 s’explique autrement.

À cette époque, la Russie possédait déjà la Transcaucasie. Utiliser ce territoire pour y cultiver du coton aurait été bien plus abordable que de conquérir l’Asie centrale. Cependant, le sujet du coton n’est apparu que dans les années 1890. Pour expliquer le décalage entre la conquête russe de l’Asie centrale et la transformation de la région en exploitation de coton, Alexander Morrison s’appuie sur des archives officielles, lesquelles relatent un vif débat autour du budget et de la logistique du développement russe en Asie centrale : il était question d’un processus minutieusement contrôlé.

L’importance de la conquête de l’Asie centrale était telle que la région aura été sous influence russe pendant les 130 années suivantes, permettant à la Russie de conserver d’importantes relations politiques et culturelles avec les républiques contemporaines d’Asie centrale.

Une expansion qui durera 100 ans

Pour Alexander Morrison, la périodisation de son livre est conventionnelle. Il s’agissait d’obtenir une symétrie de dates, entre 1814 et 1914, et de souligner l’importance de la guerre contre Napoléon. Il existe une causalité de relations entre les guerres expéditionnaires, la construction de forteresses et la modification des frontières.

Au début de la conquête, en 1839, alors que le comte Vassili Perovski, gouverneur d’Orenbourg, organisait l’expédition d’hiver ratée à Khiva, l’une des missions principales était la libération de Russes retenus prisonniers par le khanat. La conquête reposait également sur des incursions dans les caravanes et les territoires de l’Empire.

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Pendant longtemps, les frontières de l’Empire étaient violées : les Kazakhs ne reconnaissaient pas la souveraineté russe et se considéraient comme des sujets libres vis-à-vis du tsar quand cela leur était profitable. Avant cela, les Cosaques, les Kazakhs et les Bachkirs avaient participé à l’insurrection d’Emelian Pougatchev en 1773. Ainsi, au début du XIXème siècle, tout incident dans la steppe augmentait le risque d’instabilité : la tolérance de l’Empire russe envers cette région a cessé.

Défendre le prestige de l’Empire

De plus, Alexander Morrison souligne qu’après la victoire contre Napoléon, les Russes sont devenus obsédés par le prestige de l’Empire et ne pouvaient ainsi plus considérer l’Asie centrale comme un partenaire légitime et égal.

Dans les archives, le professeur a trouvé une vaste correspondance entre le pouvoir russe et le sultanat kazakh. Celle-ci faisait état de financements et de la livraison de chameaux pour l’expédition prévue à Khiva. Trouver 10 000 chameaux pour les 5 000 participants à l’expédition a pris 18 mois. Le rôle des chameaux dans l’expédition était très important car ils leur permettaient de transporter des armes, des affaires et des vivres dans des conditions climatiques peu favorables.

En ce qui concerne le soin des chameaux et leur alimentation, les Russes comptaient sur les Kazakhs et les Turkmènes. Les tribus nomades connaissaient certaines des terres traversées par les itinéraires de l’expédition et la localisation de sources d’eau dans la steppe et le désert. Malgré cela, la campagne de Vassili Perovski a été un échec car les 10 000 chameaux sont morts de froid. Plus tard, la nature des campagnes en Asie centrale a changé : les Russes ont commencé à compter davantage sur un paysage local plus accueillant et une population susceptible de les aider à s’approvisionner en nourriture.

Des figures historiques comme points de repère

Pour introduire l’histoire de la conquête de l’Asie centrale, Alexander Morrison a choisi de raconter celle d’individus ayant pris part à ces événements. Par exemple, on associe le personnage historique Mikhaïl Skobelev aux facteurs environnementaux ; le professeur fait remarquer que l’influence du milieu environnant a joué un grand rôle dans l’avancée des Russes d’Orenbourg au Syr-Daria, et d’Omsk jusqu’à Semiretchie et Verniy.

La stratégie, les priorités et le comportement des Russes pendant la campagne variaient selon l’environnement. Semiretchie disposait d’un climat favorable, et dans les années 1860 des implantations humaines ont été décidées dans cette région. Initialement voulues sur le territoire du Syr-Daria, elles se sont avérées impossibles en raison du temps aride et du climat défavorable. Ainsi, à la recherche d’un climat plus clément, les Russes se sont tournés du côté de Tachkent.

A la fin des années 1850, certains ont plaidé pour abandonner l’Asie centrale et faire demi-tour : l’argent manquait, la sécurité des troupes était compromise, et personne ne cherchait à s’installer sur cette terre. Pourtant, attachés à leur prestige, les Russes n’ont pas voulu abandonner le territoire ou montrer des signes de faiblesse aux voisins de l’Est et aux autres empires.

Dans son livre, le professeur constate que les Russes aspiraient au contrôle total des autres pays mais qu’ils n’avaient pas anticipé l’instabilité qui pouvait régner aux frontières de l’Empire. De plus, ils n’avaient pas conscience du fait que leur seule présence était source de mécontentement et que la défaite infligée aux élites locales les privait de légitimité dans la région.

Une « résistance » en demi-teinte

Concernant la façon dont la conquête de l’Asie centrale par l’Empire russe a été présentée dans les sources en persan, Alexander Morrison note que, à sa grande surprise, la principale critique n’était pas dirigée vers les Russes mais vers le gouvernement de Kokand et les communautés en partie musulmanes d’Asie centrale qui ne se s’étaient pas alliées contre la menace russe.

Les Russes n’étaient pas perçus comme des oppresseurs mais comme des « mécréants ». Les sources perses condamnaient la corruption, l’incompétence et l’absence de solidarité parmi les élites musulmanes de la région, qui ont plus tard rendu impossible une résistance efficace face aux Russes.

Le professeur estime également que dans les relations avec les villes centrasiatiques, les Russes n’ont pas favorisé les approches diplomatiques : le seul langage utilisé était celui de la violence. Ils traitaient les habitants de la région sur la base de préjugés dus à leur expérience difficile avec les musulmans du Caucase. Beaucoup de généraux de l’armée russe considéraient les musulmans comme de dangereux fanatiques. Pourtant, une telle attitude n’a que très rarement provoqué de résistance violente de la part des habitants, l’exception étant les quelques prémisses d’affrontements religieux en 1866 et 1868 à Boukhara. En réalité, il n’y a eu aucune résistance particulière de la part des habitants d’Asie centrale.

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Dans la littérature de la période tsariste, l’occupation de l’Asie centrale est décrite comme une « conquête », et c’est uniquement à partir des années 1930 qu’il y aura mention de l’adhésion volontaire de la région à la Russie. Cette terminologie n’est pas tout à fait adaptée, tous les épisodes de la conquête n’ayant pas été pacifiques. Pourtant, il faut mentionner l’annexion du Pamir où la population locale a préféré la présence des Russes au joug de Boukhara ou des Afghans.

Des ressources « boudées » mais variées

Plus loin dans le podcast, Alexander Morrison explique que la collecte de manuscrits a eu lieu pendant toutes les périodes de conquête de l’Empire. L’orientaliste Alexander Kuhn (1840-1888) s’est occupé de rassembler des manuscrits d’Asie centrale, et comme beaucoup de participants à la campagne, il n’était pas d’origine russe. Les documents recueillis ont été transférés en Russie où personne ne s’est intéressé à eux pendant 60 ans. Ces documents rassemblaient entre autres des informations sur les dynasties des Kanagas des villes de Chakhrisabz, Kitab et Khiva. Parmi eux figuraient aussi de la poésie orientale et des chroniques musulmanes.

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Collecter des documents était essentiel pour les Russes qui devaient absolument comprendre comment exercer leur domination sur le territoire. Mais après que tous les documents ont été envoyés en Russie, l’entière collection a pris la poussière sur les étagères d’un musée. Plus tard, pendant la période soviétique, la majorité des archives a été rendue à Tachkent.

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En conclusion du podcast, Alexander Morrison explique que son livre peut être difficile à comprendre. Il a pris soin de raconter l’histoire de la conquête de l’Asie centrale par la Russie à l’aide des sources les plus détaillées qu’il a pu trouver. Cependant, à la lecture de son livre, certains lecteurs pourraient souhaiter discuter ou débattre de son contenu.

Certains pourraient être d’accord avec lui, d’autres non. Le livre rassemble des informations non seulement sur la conquête en elle-même, mais aussi sur l’influence de l’Asie centrale sur la culture russe, la littérature, la musique, l’art, etc. Ce n’était pas l’objectif d’Alexander Morrison d’analyser le modèle d’intervention militaire russe, mais ceux qui s’intéressent à ce sujet pourraient trouver des informations valables sur le sujet dans son ouvrage. Peut-être que ce livre deviendra un point de départ, à la fois pour ceux qui commencent à s’intéresser à la période de la conquête russe de l’Asie centrale, et pour ceux qui ont une approche plus impartiale de l’étude des documents.

La rédaction de CAAN

Traduit du russe par Clémentine Vignaud

Édité par Manuia Heinrich

Relu par Emma Jerome

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