Almaty et Tachkent, malgré de nombreux points communs, ont suivi des trajectoires architecturales nettement différentes. Le média ouzbek Hook détaille comment le dialogue entre les deux politiques d’urbanisme raconte une histoire de l’architecture centrasiatique.
Almaty et Tachkent, séparées par des centaines de kilomètres et des destinées différentes, partagent néanmoins une langue commune : celle de l’architecture. Tachkent, ville millénaire née au carrefour des routes commerciales, a vu ses siècles s’empiler en écoles coraniques, les médersas, et en murs de terre crue des mahallas, ces quartiers qui vivent en communauté. Almaty, fondée au XIXème siècle comme forteresse militaire alors appelée Verny, relève davantage d’un projet politique que du développement progressif d’un ancien peuplement.
Cette différence d’âge a façonné leur architecture : à Tachkent se mêlent lignes orientales et influences européennes. A Almaty domine une trame rectangulaire, la logique d’une planification sur une page blanche. Les tremblements de terre, l’industrialisation, les guerres et l’effondrement des empires ont réécrit l’apparence de ces villes, laissant sur les façades et dans les rues les marques de chaque époque.
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Tachkent : deux visages et une frontière d’eau
Au moment de son rattachement à l’Empire russe en 1865, Tachkent conserve ses quartiers anciens : ruelles étroites coulantes comme des aryks, ces canaux qui coulent à travers les villes d’Asie centrale, médersas, mosquées et bazars, maisons en pakhsa – sorte de pâte d’argile – et briques crues offrant fraîcheur et ombre. Les façades s’ouvrent peu sur la rue : la vie se concentre à l’intérieur des cours.
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À côté, le « nouveau Tachkent » se développe selon un plan radial centralisé et converge vers la place principale. L’architecture coloniale mêle des formes russes et européennes à des techniques locales, créant un hybride : une « ville russe » en Asie centrale avec sa propre plastique et ses couleurs. L’Ankhôr, le canal séparant l’ancienne et la nouvelle ville, devient une frontière urbaine et culturelle encore perceptible aujourd’hui.
Almaty : ville-forteresse et facteur sismique
Le site d’Almaty abritait autrefois la ville médiévale d’Almatou, disparue au XIXème siècle. En 1854, les Russes ont fondé la forteresse de Zailiyskoe, par la suite rebaptisée Verny, pour consolider leur contrôle. La ville a été conçue selon un plan rectangulaire, avec des rues et quartiers réguliers.

Après les tremblements de terre de 1887 et 1911, les maisons en bois ont remplacé les constructions en pierre, mieux adaptées à une zone sismique. L’architecture reprend les modèles provinciaux russes : encadrements sculptés, mezzanines, églises à coupoles, bâtiments publics éclectiques. Les rues bordées d’aryks et d’arbres donnent à Verny le statut de ville verte.
Contrairement à Tachkent, Verny se révèle homogène : un centre administratif et militaire russe, sans tradition orientale séculaire. Le climat plus frais a permis la construction de bâtiments plus légers et septentrionaux.
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Ainsi, dès le XIXème siècle, les trajectoires divergent : radial et mixte à Tachkent, rectangulaire et homogène à Almaty, codes qui deviendront leur ADN architectural au XXème siècle.
1920-1950 : de l’avant-garde à la représentation
Les premières décennies postrévolutionnaires visent ordre, logements collectifs et centres administratifs. Les villes évoluent parallèlement, mais leurs trajectoires s’écartent à la mi-siècle.
Dans les années 1920‑1930, Almaty développe une architecture constructiviste : volumes géométriques, vitrages en bandeaux, plans libres. La Maison du gouvernement de la République socialiste soviétique du Kazakhstan, par Moïsseï Ginzbourg, incarne une rationalité tournée vers l’avenir, adaptée aux risques sismiques.

Après 1935‑1945, la monumentalité s’impose. Symétrie, colonnes et corniches apparaissent, mais le style reste sobre : motifs kazakhs discrets dans grilles et frises, volume principal intact, décor national comme accent.
Tachkent : classicisme et orientalisation
La période avant-gardiste a été brève. Dès le milieu des années 1930, Tachkent adopte le classicisme : monumentalité et richesse décorative. Le théâtre Alicher Navoi illustre ce style : composition monumentale extérieure, intérieurs en plâtre, marbre et gravures, chaque hall évoquant une région. Arcs, coupoles et grilles transforment l’architecture soviétique en vitrine de l’Orient.

À Tachkent, l’ornementation devient un langage constructif : colonnes et arches se fondent dans les motifs, l’espace devient scénique. Almaty privilégie l’intégration subtile des motifs kazakhs dans la géométrie, le volume et la symétrie restant prioritaires.
Dans le style stalinien, Tachkent monumentalise le centre : bâtiments administratifs, théâtres et places forment un ensemble cohérent. Almaty introduit l’amplification sélectivement, préservant la grille et la logique des quartiers.
Au début des années 1950, Almaty conserve la rationalité avant-gardiste et des motifs subtils, tandis que Tachkent transforme le style impérial en synthèse de classicisme et d’ornement oriental. Ces bases préfigurent le modernisme des décennies suivantes : géométrie et volumes purs à Almaty, façades ornementées à Tachkent.
1960‑1980 : modernisme et architecture soviétique tardive
Le modernisme remplace l’impérialisme : simplicité, fonctionnalité, béton armé, verre et lumière. Chaque ville développe un style propre.
Le tremblement de terre de 1966 conduit à une reconstruction massive de Tachkent : grandes avenues, ensembles publics, métro thématique (années 1970), Palais de l’amitié des peuples (1981), salle d’exposition centrale (1974), hôtel Ouzbékistan (1974), cirque et marché couvert de Tchorsou. On utilise le marbre, le granit, le béton, la mosaïque, les ornements. Le modernisme est enrichi d’éléments orientaux, pensé pour le décor et la fonction.

A Almaty, la ville se développe progressivement, sans catastrophes majeures, avec un parc important de bâtiments modernistes, par exemple le Palais de la République (1970), l’hôtel Kazakhstan (1977), le cinéma Arman (1968), le cirque d’État (1970), le Palais des élèves (1983), la patinoire Médéo, les ensembles résidentiels. La ville a la particularité d’utiliser du rakouchetchnik, un calcaire poreux local, conférant chaleur et identité.
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Les grands bâtiments s’intègrent à la grille et au relief : rues en pente vers les montagnes, vues panoramiques. L’ingénierie, telle que les digues anti-inondation et les rues en terrasses, s’intègre désormais à l’architecture, conférant un aspect héroïque et rationnel.
Échelle et perception
Tachkent privilégie l’horizontalité, les grandes artères, les places ouvertes, l’expérience de masse. Almaty conserve un modernisme intime, intégré au relief, verticalité et panoramas guidant la perception.
À l’époque soviétique, une compétition implicite émerge : après le tremblement de terre de 1966, Tachkent bénéficie de ressources pour des projets spectaculaires. Almaty, de son côté, développe ses propres symboles, comme l’hôtel Kazakhstan, le Palais de la République et les ouvrages de Médéo. Deux registres : grandeur par l’échelle versus intégration dans le quotidien et le relief.
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À la fin des années 1980, Almaty était un répertoire de modernisme rationnel et cohérent, Tachkent une vitrine du modernisme oriental, où ornement et artisanat pèsent autant que béton et verre.
Période postsoviétique (1991 – aujourd’hui)
Après 1991, Almaty et Tachkent ont emprunté des trajectoires différentes. Mais avant d’aborder leurs divergences, il convient de souligner ce qui les rapproche. Les deux villes voient l’essor de mosquées, médersas, centres d’affaires, complexes commerciaux et vastes ensembles résidentiels, en même temps que l’arrivée des processus globaux : commercialisation des centres et émergence des centres commerciaux comme nouvelles places.
Mais les trajectoires divergent : Tachkent, capitale, se concentre sur les grands projets et les artères ; Almaty cherche son identité dans la vie quotidienne : infrastructures vertes, parcours pratiques, etc. Là, les aryks et les squares forment des lignes continues et ombragées, l’eau est un élément du quotidien. À Tachkent, fontaines et canaux ponctuels fonctionnent comme accents ; la voiture reste prioritaire.
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Almaty maintient une hauteur modérée, respecte le rythme des façades et les vues sur les montagnes. Tachkent développe des clusters de grande hauteur, comme Tashkent City. La dimension piétonne reste secondaire. L’éclairage nocturne suit cette logique : douce ambiance à Almaty, illumination spectaculaire à Tachkent.
Code de la rue
Almaty conserve une riche texture de façades : matériaux minéraux, diversité des vitrines et enseignes, cafés et petites boutiques. Tachkent présente plus d’uniformité, surtout en périphérie, mais un centre plus soigné. Même les petits éléments (poubelles, aménagements légers) reflètent cette approche : ubiquité à Almaty, concentration dans le centre à Tachkent.
Le statut de capitale influence le sort du patrimoine. Tachkent a perdu une partie de son modernisme, souvent remodelé. Almaty a su préserver une grande partie de son héritage, souvent dans son état d’origine. Les initiatives actuelles diffèrent : Tachkent valorise le modernisme via expositions et publications, Almaty l’intègre au quotidien par parcours, visites et recherche locale.
Les deux villes se situent en zones sismiques. Almaty intègre relief, infrastructures et structures antisismiques. Tachkent s’appuie sur des structures renforcées et des façades-écrans. Le climat dicte l’ombre et la ventilation, mais chaque ville adapte les solutions à sa logique urbaine : réseau vert à Almaty, artères et ensembles publics à Tachkent.
Un dialogue qui raconte l’histoire architecturale centrasiatique
Les différences des XIXème et XXème siècles se ressentent dans les rythmes urbains. Tachkent pense à l’échelle des ensembles et des places publiques : langage de la scène et de la démonstration. Almaty suit un rythme intime : rues en pente, vues sur les crêtes, confort quotidien. Les deux villes partagent la contrainte sismique, mais la traduisent différemment.
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Aujourd’hui, Tachkent est un laboratoire de projets spectaculaires, et Almaty, un musée du modernisme quotidien. Leur dialogue, entre grand geste et pas mesuré, raconte l’histoire architecturale de la région.
Rouchena Seminogova
Journaliste pour Hook
Traduit du russe par Aruzhan Urazova
Edité par Anaïs Marayphonh
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Almaty et Tachkent unies par l’architecture