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La Russie tente une nouvelle approche diplomatique en Asie centrale

La Russie souhaite intensifier sa coopération avec l’Asie centrale. Lors d’une visioconférence le 15 octobre dernier, les ministres des Affaires étrangères de la Russie et des pays d’Asie centrale ont adopté une déclaration de coopération commune. La nouveauté : l’établissement du format de dialogue commun “Asie centrale + Russie”.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 19 octobre 2020 par notre version allemande.

Le 15 octobre, les ministres des Affaires étrangères du Kazakhstan, du Kirghizstan, de l’Ouzbékistan, du Tadjikistan, du Turkménistan et de la Fédération de Russie se sont réunis pour une visioconférence commune. Bien qu’il ne s’agisse que de la troisième rencontre sous le Format “Asie centrale + Russie”, les ministres des Affaires étrangères ont adopté la déclaration commune “sur les orientations stratégiques de la coopération”, qui indique notamment que ce format de dialogue doit être maintenu et renforcé.

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C’est une véritable innovation pour la politique russe en Asie centrale. Alors que d’autres acteurs comme les États-Unis ou l’Union européenne maintiennent depuis longtemps leurs formats “C5+1”, la Russie s’est jusqu’à présent limitée essentiellement à la coopération bilatérale ou à la coopération dans le cadre d’alliances internationales. Moscou a ainsi fortement participé à la création, d’une part, de l’Union économique eurasiatique (UEE), qui comprend, outre la Russie, la Biélorussie et l’Arménie, le Kazakhstan et le Kirghizstan, tandis que L’Ouzbékistan détient le statut d’observateur, et, d’autre part, de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). Cette dernière est composée des cinq membres de l’UEE et du Tadjikistan.

Coopération dans de nombreux domaines

Le communiqué de presse du ministère russe des Affaires étrangères indique que la réunion s’est concentrée sur les questions d’actualité concernant la coopération dans la lutte contre la pandémie de Covid-19. La maladie a sa place dans la déclaration commune des ministres des Affaires étrangères, mais reste un élément parmi d’autres d’un large éventail de domaines de coopération. Ceux-ci comprennent, entre autres, la politique de sécurité, l’économie, les transports, les migrations, l’environnement et le secteur de l’énergie.

La conception concrète de la coopération reste cependant vague dans de nombreux domaines. Ainsi, dans la section sur les migrations, par exemple, il apparaît important de “prendre des mesures concrètes pour créer les conditions les plus favorables à la vie et au travail des travailleurs migrants de certains pays d’Asie centrale”, sans toutefois préciser ces mesures. La Russie reste encore aujourd’hui le principal pays d’émigration des citoyens centrasiatiques, notamment Kirghiz ou Tadjiks. Officiellement, quatre millions d’entre eux sont enregistrés en Russie, mais ce nombre peut augmenter jusqu’à 10 millions si l’on en croit des sources informelles.

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En ce qui concerne l’environnement, certains problèmes tels que la pollution de l’eau et la fonte des glaciers ont notamment été mentionnés. Le document laisse cependant planer la question de savoir dans quelle mesure la Russie, qui n’a guère réussi à maîtriser les catastrophes environnementales sur son propre territoire, peut aider à résoudre ces problèmes.

L’économie, la sécurité et les transports mis en avant

En ce qui concerne l’économie, le document met en évidence un certain nombre de succès. En premier lieu, la Russie est déjà l’un des principaux investisseurs en Asie centrale, tandis que la balance commerciale affiche plus de 30 milliards de dollars (27 milliards d’euros) en 2019, ce qui correspond à peu près à la balance commerciale entre l’Asie centrale et l’Union européenne. Les partenaires ont l’intention d’intensifier cette collaboration. Dans le secteur de l’énergie également, des projets communs doivent être créés, des connaissances scientifiques partagées et la technologie améliorée. En outre, la formation de spécialistes doit également être réalisée.

Le secteur des transports est marqué par un intérêt commun évident, car la Russie et les pays d’Asie centrale jouent un rôle important en tant que pays de transit des marchandises entre l’Europe et l’Asie. “Nous constatons que nous sommes prêts à travailler ensemble pour relever les défis structurels et institutionnels […] afin de réduire les coûts de transit et de commerce, d’accroître la compétitivité et d’améliorer l’accès des autres pays au marché”, indique le communiqué. La capacité de la Russie à coopérer dans ce domaine a été révélée en septembre dernier, quand il a été annoncé que Moscou souhaitait participer à la construction du chemin de fer Chine – Kirghizstan – Ouzbékistan.

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La coopération en matière de politique de sécurité devrait présenter un intérêt particulier. Comme le souligne le média russe Kommersant, les pays promettent de ne pas prendre de mesures susceptibles de menacer les intérêts des partenaires et de provoquer des confrontations. Cependant, un tel conflit d’intérêts pourrait se produire si les pays d’Asie centrale accordent par exemple leur espace aérien aux besoins militaires d’autres puissances. Les États-Unis, en particulier, ont récemment discuté avec le Kazakhstan et l’Ouzbékistan de la possibilité de vols de transit à travers leur espace aérien, décrit Kommersant. En outre, la Russie offre une aide pour faire face aux menaces émanant du territoire afghan, telles que le terrorisme, le trafic de drogue et la contrebande d’armes.

Un coup contre les États-Unis ?

Comme l’a rapporté Kommersant, la déclaration commune a été élaborée à Moscou, mais a ensuite été convenue et révisée avec tous les États concernés. “Le résultat est un document qui correspond aux intérêts de toutes les parties prenantes, pas seulement d’un joueur externe, ce qui le distingue de la stratégie américaine ou européenne”, loue le quotidien russe, rappelant que le document américain mentionne à lui seul cinq fois “démocratie” et quatre fois “droits de l’Homme”.

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Les États-Unis ont présenté en février leur programme diplomatique pour l’Asie centrale en 2019-2025. Le document, intitulé “Advancing Sovereignity and Economic Prosperity”, énumère les priorités du gouvernement américain dans la région, notamment le soutien à l’indépendance et à la souveraineté des États de la région, le respect des droits de l’Homme, la lutte contre le terrorisme, mais aussi l’investissement des États-Unis dans les économies d’Asie centrale.

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Même alors, la Russie critiquait vivement la stratégie américaine. “Nos collègues américains croient malheureusement qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent, tout en incitant leurs interlocuteurs à se détourner de la Russie et probablement de la Chine”, avait déclaré le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov à l’agence russe TASS. Les commentateurs occidentaux ont plutôt critiqué le manque d’innovation de la stratégie américaine et le manque de moyens pour la mettre en œuvre.

Les nouvelles approches de la politique russe sur l’Asie centrale et les accords conclus dans la déclaration commune pourraient contribuer à consolider le rôle de la Russie en Asie centrale. Mais pour cela, il est nécessaire de faire passer la déclaration à des actes concrets et donc de la remplir de vie. “Il est clair que la stratégie déclarative n’est qu’un document et que les réalités sont beaucoup plus compliquées”, conclut Kommersant. La question de savoir si la nouvelle stratégie sera de nature à repousser d’autres acteurs de la politique mondiale de la région reste plus que discutable, d’autant plus que les pays d’Asie centrale se sont toujours orientés dans des directions différentes dans le passé et ne se sont pas liés à un seul partenaire. En dehors de cela, ce ne sont certainement pas les États-Unis qui sont le principal concurrent de la Russie pour l’hégémonie en Asie centrale, mais plutôt la Chine.

Robin Roth
Rédacteur en chef de Novastan

Relu par Aline Cordier Simonneau

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