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Festival FemAgora 2020 : les voix du féminisme d'Asie centrale Novastan | Festival FemAgora 2020 : les voix du féminisme d’Asie centrale
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Festival FemAgora 2020 : les voix du féminisme d’Asie centrale

Durant l’été 2020, pendant cinq semaines, le festival FemAgora a rassemblé les militant-e-s féministes et LGBTQ d’Asie centrale afin de discuter, s’inspirer et agréger les initiatives. Novastan est allé à leur rencontre.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 17 septembre 2020 dans notre version allemande.

Du 25 août au 30 septembre dernier a eu lieu la troisième édition du festival FemAgora, un rassemblement des militant-e-s féministes et LGBTQ de toute l’Asie centrale. Discussions, ateliers et projections de films ont été diffusés en russe sur un large éventail de sujets liés au féminisme et à l’égalité des genres, avec le soutien de la Fondation Rosa Luxemburg et du Goethe Institut. Les festivalier-ère-s ont pu participer via Zoom ou YouTube, d’où qu’ils et elles soient en Asie centrale.

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Le festival a été créé en 2018 à Almaty, au Kazakhstan, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars. Il s’agissait du premier évènement de ce genre en Asie centrale. L’année suivante, le festival s’agrandit : pendant une semaine, entre 50 et 80 intervenant-e-s et participant-e-s ont discuté d’une large variété de thèmes. Cette année, les organisateur-rice-s ont préféré un format en ligne dans le but d’atteindre un plus large public, à travers toute l’Asie centrale. Des projets artistiques ont été mis en ligne, ainsi que du matériel didactique, tel que des poupées en papier féministes.

Les revendications portées par FemAgora

Selon les organisateur-rice-s, l’objectif du festival est de « renforcer la visibilité des espaces d’action pour les femmes et les questions de genre, et de créer une solidarité entre les différentes initiatives féministes ». Ces groupes féministes ont un rôle essentiel en période de pandémie. En effet, ils font un travail important pour protéger des communautés particulièrement vulnérables.

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« Le caractère unique du festival réside dans sa revendication intersectionnelle. Une grande variété de participant-e-s et de sujets se rencontrent », a commenté la modératrice Nigora Issamiddinova avec enthousiasme lors du panel sur l’activisme féministe en Asie centrale. Des évènements spécifiques ont porté, entre autres, sur la protection de l’environnement, le harcèlement sexuel, les femmes en politique et dans les affaires, la violence contre les femmes, la crise de la masculinité, le sexe, le genre et la famille. Des artistes, des journalistes, des représentant-e-s d’organisations nationales de femmes, des scientifiques, des réalisatrices et d’autres expert-e-s ont pris part à des discussions sur les podiums. Grâce à cette diversité, selon Nigora Issamiddinova, il s’agissait d’une « occasion unique d’apporter la perspective des féministes d’Asie centrale sur les problèmes féministes mondiaux ».

Participation du premier collectif féministe d’Ouzbékistan

La militante ouzbèke Anastasiya Cherepanova avait participé au forum en tant que spectatrice l’année dernière et cette année elle s’est montrée plus déterminée. « Il est temps pour l’Ouzbékistan de prendre part à de tels évènements », a-t-elle affirmé à Novastan. La journaliste et illustratrice de 27 ans tient le blog SARPA media avec son amie Vera Souchina. Elles traitent des questions de genre, des droits humains et de féminisme. En début d’année, elles ont fondé le premier collectif féministe en Ouzbékistan sous le même nom et ont organisé le festival NE VINOVATA (« Pas de ta faute ») contre la violence domestique.

Anastasiya Cherepanova alerte sur la situation préoccupante des femmes en Ouzbékistan et regrette que le sujet soit ignoré. « Comme dans de nombreux pays de l’Est, les traditions font que les femmes ne peuvent pas choisir leur mari. Ce sont les parents qui prennent cette décision. Une fois marié, le mari décide si la femme est autorisée à travailler ou doit rester à la maison », déplore-t-elle. Elle évoque notamment des pratiques, à l’époque de l’ex-président Islam Karimov (1989-2016), qui consistaient à poser des stérilets systématiquement aux femmes qui venaient d’accoucher, sans leur consentement. « En même temps, les femmes ont l’obligation d’avoir des enfants. L’autodétermination reproductive n’est pas reconnue », note-t-elle avec désillusion. La violence domestique, la dépendance financière des femmes vis-à-vis de leur mari sont autant de problèmes dans la société ouzbèke. En outre, il existe de fortes différences entre la situation des femmes dans la capitale et dans les régions rurales.

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Les intervenant-e-s des autres républiques d’Asie centrale ont fait état de problèmes similaires. Au Kazakhstan, il existe encore 213 professions que les femmes ne sont pas autorisées à exercer. Quand il s’agit de discrimination en Asie centrale, les spécialistes évoquent souvent le concept de “uyats” (la honte). Il accompagne et normalise les femmes tout au long de leur vie en exigeant d’elles une certaine soumission. « Quitter l’homme est considéré comme ‘uyat’, la honte », explique Anastasiya Cherepanova. « En fait, tout ce qui se situe hors des normes sociales est considéré comme ‘uyat’ », poursuit-elle. Pendant le festival, une table ronde a été consacrée exclusivement à ce sujet pour le faire émerger dans les débats publics.

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Face à cette situation, Anastasiya Cherepanova veut militer pour « parler de ce qui est généralement passé sous silence ». Elle voudrait faire prendre conscience aux femmes qu’elles ont des choix et des droits. Une partie de cette stratégie consiste à « écouter les problèmes de toutes les femmes, en particulier celles qui vivent en dehors de la capitale ». Du côté de l’État également, les premières mesures sont prises pour améliorer la situation juridique des femmes ouzbèkes. De nouvelles lois ont été adoptées récemment pour punir la violence contre les femmes. Même si ces lois n’ont guère eu d’effet jusqu’à présent, ces récentes évolutions suscitent des espoirs pour Anastasiya Cherepanova. « De nombreux changements sont en cours. Ces petits pas indiquent que la société évolue dans le bon sens », décrit-elle.

Apprendre des autres militant.e.s

L’activiste a également transmis cet optimisme au festival FemAgora. Elle souligne l’enrichissement que permet ce travail en réseau avec d’autres féministes. “L’échange avec les autres participant-es aide à imaginer de nouvelles actions pour faire face aux défis en Ouzbékistan. Les autres ont une longueur d’avance sur nous à bien des égards », décrit Anastasiya Cherepanova. Ainsi, des manifestations et des expositions féministes ont déjà eu lieu au Kazakhstan et au Kirghizstan par le passé, bien qu’elles se soient heurtées à une importante résistance politique. L’exposition d’art féministe Feminnale au Kirghizstan, par exemple, a provoqué un scandale politique. « La moitié du pays nous déteste et très peu de personnes nous soutiennent. Mais à travers cette expérience, j’ai vu l’influence que l’art pouvait avoir dans le mouvement féministe », résume l’organisatrice Altyn Kapalova, rétrospectivement.

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« Les pays d’Asie centrale ont une histoire commune et partagent certains aspects de leurs cultures. Inévitablement, de nombreux problèmes sociétaux sont similaires », explique Anastasiya Cherepanova, à propos du caractère transnational du festival. Les participant-e-s seraient souvent confronté-e-s à des dangers et des conflits similaires dans leur travail, malgré les différences régionales.

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Un défi récurrent dans les discussions est la perception du féminisme comme européen ou occidental. « On nous accuse d’attaquer les traditions, de vouloir enlever quelque chose aux gens », rapporte la militante ouzbèke. « Mais le féminisme est engagé dans la lutte contre la violence et contre l’oppression des femmes, ce qui ne nuit en rien à la société, bien au contraire », défend Anastasiya Cherepanova.

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En parallèle, elle fait état de préoccupations très différentes selon les origines ethniques des Centrasiatiques. « Alors que les femmes russes privilégiées s’inquiètent de l’absence d’enfants ou de leur carrière, les femmes ouzbèkes doivent encore s’adapter à l’idéal d’être à la fois une mère et une épouse docile », explique Anastasiya Cherepanova. Ce jeu d’équilibriste est un défi pour tous les militant-e-s de FemAgora. Pour Janar Sekerbaeva, féministe LGBTQ kazakhe, « l’activisme doit aussi se faire dans les langues régionales. Les jeunes filles et les femmes doivent avoir la possibilité d’exprimer leurs préoccupations dans leur propre langue. Elles doivent avoir les mêmes chances d’être entendues ».

L’impact de FemAgora

Au-delà des défis concrets, c’est l’occasion pour Anastasiya Cherepanova de s’inspirer des autres participant-e-s de FemAgora, d’être solidaire et de s’encourager mutuellement. « Ce sont des femmes incroyables qui partagent leur expérience avec nous et qui nous inspirent », se réjouit-elle.

FemAgora joue donc un rôle important dans le développement d’un réseau entre les différents groupes féministes et LGBTQ nationaux. Le festival compte désormais presque 4 000 abonnés sur Instagram. L’objectif est de rendre les questions féministes incontournables dans les débats politiques, un défi loin d’être gagné. Pour avancer dans cette direction, il faudra mesurer l’influence des idées promues par FemAgora dans les sociétés d’Asie centrale.

Jana Rapp
Rédactrice pour Novastan

Traduit de l’allemand par Marc Gruber

Édité par Guillaume Gérard

Relu par Anne Marvau

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