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Ouzbékistan : un incident de harcèlement souligne le mauvais traitement des journalistes Novastan | Ouzbékistan : un incident de harcèlement souligne le mauvais traitement des journalistes
Liberté de la presse Ouzbékistan

Ouzbékistan : un incident de harcèlement souligne le mauvais traitement des journalistes

Après avoir été harcelée, la journaliste polonaise Agnieszka Pikulicka-Wilczewska a pu recevoir son accréditation en Ouzbékistan. Cependant, des cas d’emprisonnement, de harcèlement et d’utilisation de tactiques d’intimidation montrent que le gouvernement ouzbek tente toujours de réduire au silence les médias, les reporters indépendants et les journalistes citoyens.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 2 mars 2021 par notre version anglaise.

Le 3 février dernier, la journaliste indépendante Agnieszka Pikulicka-Wilczewska a annoncé sur Twitter qu’elle avait reçu une accréditation pour travailler en Ouzbékistan. Pendant des mois, elle avait été confrontée à des obstacles bureaucratiques et à du harcèlement sexuel alors qu’elle luttait pour obtenir une carte de presse. Cette journaliste indépendante originaire de Pologne et basée à Tachkent, la capitale ouzbèke, a notamment travaillé pour Al-Jazeera English et Eurasianet.

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Comme l’a décrit la journaliste sur son compte Twitter, son contact au gouvernement avait commencé à lui envoyer des messages inappropriés via l’application de messagerie Telegram et lui faisant également des avances physiques non désirées. Après avoir été rejeté, ce contact a commencé à critiquer sa couverture, exigeant qu’elle écrive des articles plus positifs au sujet de l’Ouzbékistan. Agnieszka Pikulicka-Wilczewska, dont la couverture du pays pour Al-Jazeera comprend des articles sur les malversations judiciaires et les ramifications du coronavirus pour les libertés civiles, s’est ensuite vu refuser la prolongation de son accréditation au motif qu’elle écrivait pour d’autres médias que celui pour lequel elle était initialement accréditée.

Le 1er février, Agnieszka Pikulicka-Wilczewska a raconté son expérience sur Twitter, suscitant l’indignation et des demandes d’enquête. Finalement, le ministère ouzbek des Affaires étrangères a annoncé qu’il avait renvoyé l’auteur de l’agression et a rapidement accordé à Agnieszka Pikulicka-Wilczewska une accréditation.

Cependant, selon la journaliste polonaise, ce résultat ne signifie pas un changement substantiel. “Je ne vois pas là un signe de changement. Ils n’avaient tout simplement pas le choix. Ils devaient le faire”, a-t-elle affirmé au média américain Eurasianet. “Mais à présent, les autorités pourraient faire un peu plus attention à la façon dont ils traitent les journalistes et à la façon dont ils traitent les femmes en général », a-t-elle ajouté.

Chavkat Mirzioïev promet du changement

Le “changement” qu’Agnieszka Pikulicka-Wilczewska ne voit pas se produire est l’augmentation de la liberté de la presse promise par le président ouzbek Chavkat Mirzioïev. En août 2019, Chavkat Mirzioïev s’est adressé au premier Congrès mondial des influenceurs (WIC) à Tachkent, faisant référence à l’augmentation progressive des libertés des médias en Ouzbékistan depuis son entrée en fonction en décembre 2016. “Ces dernières années, l’Ouzbékistan s’est ouvert au monde et souhaite apporter toute la vérité à la communauté internationale. Le plus important, c’est que vous pouvez discuter, critiquer. Sachez que le président vous soutiendra toujours”, a-t-il affirmé.

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Le chef de l’Etat ouzbek a exprimé un sentiment similaire le 4 février dernier, en incitant les journalistes à critiquer lors d’une visite dans la région de Ferghana, dans l’est du pays, relaie le média ouzbek Uzreport. “Ne cessez pas de rendre la justice, n’ayez pas peur. Nous ne nous écarterons pas de cette voie. Si vous prônez la justice, écrivez la vérité, les dirigeants vous détestent peut-être maintenant, mais ils finiront par se mettre au travail. Cela conduira à un travail systématique. Je vous souhaite le meilleur dans votre travail“, a affirmé Chavkat Mirzioïev.

Le président ouzbek a tenu à montrer qu’il modernise l’Ouzbékistan et permet la liberté d’expression, contrairement à son prédécesseur Islam Karimov (1989-2016). Certaines de ses promesses de réforme ont été tenues : en mai 2018, le diffuseur Voice of America est devenu le premier média américain à recevoir une accréditation en Ouzbékistan depuis plus de dix ans, suivi par Eurasianet et d’autres. Les médias accrédités tels que le quotidien en langue ouzbèke Kun.uz ont occasionnellement publié des articles sur des questions sensibles comme le travail forcé dans l’industrie du coton.

La censure des médias par le gouvernement

Plus largement, le cas d’Agnieszka Pikulicka-Wilczewska n’est pas unique, sauf peut-être pour sa résolution rapide et heureuse. De fait, malgré les promesses de Chavkat Mirzioïev, les médias restent sous un contrôle strict, estime le média américain Open Democracy. Les journalistes se voient souvent refuser l’accès à des informations officielles et les statistiques sont rarement rendues publiques. Alors que la loi ouzbèke sur les médias et l’information stipule que toute personne a le droit de recevoir des informations du gouvernement (pour autant qu’elles ne constituent pas un secret d’État), cela se produit rarement : de nombreux services de presse gouvernementaux ne divulguent des informations qu’à des journalistes privilégiés.

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L’Ouzbékistan reste au bas de nombreux tableaux de la liberté d’expression, se classant au 156ème rang mondial selon le classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières en 2020. L’ONG Freedom House qualifie de son côté le pays de “non libre”, lui attribuant une note de 10 sur 100 en 2020.

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Le gouvernement tient également à jour une liste officielle de documents et de sites web interdits, décrit le média américain Radio Free Europe. Elle comprend des médias particuliers ayant trait à l’islam et des critiques de la réglementation religieuse gouvernementale, ainsi que des comptes de médias sociaux d’imams et de prédicateurs religieux.

La censure s’étend aux journalistes citoyens

Les médias traditionnels ne sont pas les seuls à être réprimés. Quelques jours avant le discours de Chavkat Mirzioïev dans la région de Ferghana, Otabek Sattoriy, un journaliste citoyen basé dans la ville de Termez, dans le sud du pays, a été arrêté devant son domicile par des agents en civil du ministère de l’Intérieur, qui l’accusent de fraude et d’extorsion. Human Rights Watch a qualifié ces accusations de “douteuses”.

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Sa chaîne YouTube “Khalq Fikri” (Opinion du peuple) traite de sujets tels que les pénuries de gaz et d’électricité et la démolition de maisons dans la région du Sourkhan-Daria, dans le sud du pays. Sa sœur Sitora a déclaré à Eurasianet que la police avait fouillé son domicile le lendemain de son arrestation, confisquant son ordinateur et ses clés USB. Un autre journaliste citoyen, Farkhod Ismailov, a été accusé de former une entreprise criminelle commune avec Otabek Sattoriy et son domicile a également été perquisitionné.

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Dans l’enclave de Sokh, territoire ouzbek entouré de territoire kirghiz, le journaliste citoyen Haydarjon Bobohaydarov (qui publie sous le nom de Dadahon Khaydarov) a été arrêté après avoir appelé à l’éviction de Choukhrat Ganiev, le gouverneur de la région de Ferghana. Haydarjon Bobohaydarov avait critiqué la négligence de Choukhrat Ganiev à l’égard des habitants de l’enclave, alors qu’ils subissaient le conflit lié à la frontière contestée avec le Kirghizstan voisin en juin 2020. Selon Radio Ozodlik, la branche ouzbèke de Radio Free Europe, Haydarjon Bobohaydarov a été cagoulé et placé en détention en août 2020 pour avoir résisté à un agent de l’État ou à une personne accomplissant une tâche civique, et pour avoir participé à des troubles de masse. En septembre 2020, Choukrat Ganiev a été nommé vice-Premier ministre, relaie le média ouzbek Tashkent Times.

Il existe de nombreux témoignages de journalistes qui ont risqué leur emploi et leur liberté pour dénoncer la corruption et le gouvernement. L’un des cas les plus tristement célèbres est peut-être celui de Bobomourod Abdoullaïev, qui a été accusé en 2017 d’avoir tenté de renverser l’ordre constitutionnel en Ouzbékistan. Selon l’organisation de défense des droits de l’Homme Amnesty International, Bobomourod Abdoullaïev a passé sept mois dans un centre de détention où il aurait été torturé dans le but de lui faire avouer des accusations fabriquées de toutes pièces. Après un tollé mondial de la part des organisations de défense des droits de l’Homme, dont Amnesty, le journaliste a été libéré de prison mais a dû verser 20 % de son salaire à l’État pendant les deux années suivantes, a relayé le média américain The Diplomat.

À la lumière de ces exemples, malgré les réformes, les promesses de Chavkat Mirzioïev semblent largement non tenues et les journalistes subissent toujours des conséquences pour avoir critiqué le gouvernement ouzbek.

Lily Shanagher
Rédactrice pour Novastan

Relu par Charlotte Bonin

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