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Le culte de la virginité en Ouzbékistan Novastan | Le culte de la virginité en Ouzbékistan
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Le culte de la virginité en Ouzbékistan

Le rôle de l’hymen dans la vie d’une femme avant son mariage et le contrôle de sa virginité après la nuit de noce sont des questions à la fois très délicates et essentielles pour les femmes en Ouzbékistan. Plongée dans l’influence des traditions dans la vie des femmes.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 7 juin 2020 par notre version allemande.

Le culte de la virginité est enseigné aux filles ouzbèkes dès leur plus jeune âge. En Ouzbékistan, il est en effet socialement inacceptable pour une femme d’avoir une vie sexuelle avant le mariage. La pression sociale que subissent celles qui tombent enceintes ou qui ne sont plus vierges avant le mariage est énorme.

Fin 2017, des tests de virginité ont été effectués sur des jeunes femmes, notamment à Samarcande et dans la vallée de Ferghana. Selon un rapport de Radio Ozoldik, filiale ouzbèke de Radio Free Europe, l’un des motifs avancés pour procéder à ces tests était la prévention des suicides chez les jeunes femmes.

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Lors d’une visite à Samarcande en novembre 2017, le président Chavkat Mirzioïev, avait exprimé toute son inquiétude face au nombre croissant de suicides parmi les femmes et les jeunes filles. Pour lui, la raison principale en était les grossesses précoces ou hors mariage des Ouzbèkes.

La mise en place massive de tests de virginité

Pour juguler cette situation, les autorités locales ont alors instauré des tests de virginité et de grossesse pour les jeunes femmes entre 14 et 17 ans. Dans son rapport, Radio Ozodlik cite une élève testée : « J’avais très honte. Quand notre professeur nous a fait sortir du cabinet médical, les garçons ont commencé à se moquer de nous. Ce jour-là, le gynécologue a révélé qu’une des élèves était enceinte. En quelques jours, tout le collège le savait. Même les professeurs se moquaient d’elle. Si j’avais le choix, jamais je n’irais consulter un gynécologue ».

À Ferghana, dans le sud-est de l’Ouzbékistan, la grossesse d’une collégienne a entraîné fin 2017 la mise en place massive de tests de virginité. Comme l’a déclaré à Radio Ozodlik un représentant du mahallah, importante entité politique locale en Ouzbékistan, des échographies ont été réalisées sur les élèves dans les cliniques locales. « L’organisation de tests de virginité ne date pas d’hier. Mais la grossesse avérée d’une écolière de 15 ans nous a forcé à intensifier ces contrôles », a-t-il expliqué.

La tache de sang « qui doit vous rendre fière »

En Ouzbékistan, la virginité est essentielle pour une femme. Selon la tradition ouzbèke et tadjike, un couple de jeunes mariés se rend la première nuit dans le chimildiq, une partie de la pièce séparée par un tissu blanc. Comme le dit le dicton ouzbek : « le chimildiq est le rêve de toute jeune femme », en référence à l’importance du mariage pour une femme.

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Le jeune couple passe donc la première nuit ensemble dans le chimildiq, tandis que, derrière la porte, trois ou quatre « examinatrices » attendent la bonne nouvelle, qui se matérialisera sous forme de taches de sang sur le drap. « Une femme doit en être fière », explique à Novastan Sabohat, professeure d’anglais dans une école primaire ouzbèke.

Si des taches de sang sont trouvées, l’heureuse nouvelle se répand très vite parmi les proches. Cet examen est l’accomplissement d’une coutume culturelle et/ ou islamique, selon laquelle l’homme et la femme doivent tous deux entrer dans le chimildiq « purs », c’est-à-dire vierges. Les tests de virginité ne concernent pourtant que les femmes.

Des idées reçues difficiles à changer

Le culte de la virginité est enseigné aux filles dès leur plus jeune âge. Celles-ci sont éduquées de manière à mettre l’hymen au cœur de l’éducation sexuelle. Malheureusement, les mères expliquent souvent très mal le sujet car elles se limitent à expliquer qu’une femme doit saigner lors de sa nuit de noce.

Or, il s’agit d’une explication simpliste et erronée du corps féminin, qui peut causer bien des problèmes aux jeunes femmes dans leur vie sexuelle ultérieure. En effet, certaines femmes ne saignent pas au premier rapport sexuel, d’autres même pas du tout.

En 2008, un court métrage intitulé Bremia devstvennosti (en français : Le fardeau de la virginité) s’est penché sur le sujet, mais fut l’objet de critiques cinglantes en Ouzbékistan pour avoir « déformé la réalité de la vie des Ouzbeks ».

La réalisatrice du film, Oumida Achmedova, a été critiquée pour anti-islamisme et antipatriotisme et a même été arrêtée pour « diffamation et insulte envers son propre peuple ». De leur côté, certains sites à orientation médicale tentent d’éduquer les citoyens, sans toutefois réussir à changer les perceptions sociales.

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Dans un entretien avec Novastan, Adolat (le nom a été modifié) explique ce que ce culte de la virginité a impliqué pour elle à l’époque. « La question de la virginité est étroitement liée à celle des menstruations. Après avoir eu mes premières règles, j’ai dû faire une croix sur beaucoup de choses : le vélo, les shorts en jean, les jeux avec les garçons », raconte la jeune femme.

Sa mère ne lui parlait alors plus que de l’importance de son hymen et de l’honneur de la famille. « L’honneur de ma famille était lié à mon hymen. Pour ma mère, je n’étais plus un enfant et mon mariage ne tarderait plus. Mon hymen était donc sa priorité. J’avais 12 ans à l’époque », se souvient-elle.

Des affaires prospères autour de ce tabou

Les relations sexuelles avant le mariage sont taboues. La pression sociale que subissent celles qui tombent enceintes ou qui ne sont plus vierges avant le mariage est énorme. Certains se sont emparés de cette situation pour monter des affaires fructueuses.

L’une d’entre elles est la prostitution. Gouli (le nom a été modifié), une jeune femme originaire de Boukhara, au foyer depuis son mariage, expliquait il y a deux ans que son petit ami et elle avaient hâte de se marier.

Ce dernier allait régulièrement voir des prostituées, trois à quatre fois par mois : « Pas plus tard qu’hier, il est allé avec un ami chez une prostituée. Elle lui a juste fait une fellation. Entre-temps, il a dit à son ami combien il m’aimait ». À la question de savoir ce qu’elle en pensait, elle avait répondu : « Je comprends. Moi, je ne peux pas encore lui offrir ça. Je suis vierge. Tout le monde fait ça ».

Ouzbékistan Mariage
Palais des mariages à Ferghana

Une autre activité concerne les opérations pour « restaurer » la virginité. Dilbar (le nom a été modifié), une employée de banque originaire de Navoï, avait, elle aussi, un petit ami. Tous leurs amis savaient qu’ils s’aimaient et qu’ils allaient sûrement se marier.

Mais après quelques années, ils se sont séparés et Dilbar a épousé un autre homme. Le problème était qu’elle avait déjà eu des relations sexuelles avec son ancien petit ami. Dans cette situation, certaines femmes optent pour une opération pour recoudre leur hymen.

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Ce type d’opération est très demandée et peut constituer une porte de sortie pour de nombreuses femmes. Selon le rapport de Radio Ozodlik, le coût s’élevait à environ 100 à 150 dollars (85 à 130 euros) en 2014. Cependant, Dilbar n’a pas saigné lors de sa nuit de noce et son mari a découvert le pot aux roses : il l’a ramenée chez ses parents.

Toute la ville en a parlé et Dilbar vit toujours chez ses parents. Comme ces opérations sont illégales en Ouzbékistan, aucun chiffre précis ni estimation annuelle de leur nombre n’existe.

Sans chiffre, pas de réponse politique

Le manque de données fiables fait également obstacle à un véritable débat public sur le culte de la virginité. « À mon avis, c’est un problème central : tant qu’aucun chiffre n’existe pour quantifier et donner une ampleur à cette forme de violence sexuelle et sexiste et tant qu’on ne pourra partager ces données avec la population, aucun débat ne sera mené », déclare à Novastan la chercheuse Elisabeth Militz, qui a étudié la question de la restauration de la virginité en Asie centrale.

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Or, sans discussion publique, peu de choses changeront dans la région. « Tant que le corps des femmes continuera à être contrôlé et l’activité sexuelle régulée par des mécanismes tels que la honte, la pureté féminine, la place du genre, l’exclusion de la société selon l’activité sexuelle, alors la virginité restera un impératif, un tabou mais jamais un problème », ajoute la scientifique.

Des sujets tels que l’impératif de virginité ou les opérations illégales qui en découlent ne sont pas encore à l’ordre du jour en Ouzbékistan. Les populations se tournent alors vers leur mahalla pour poser leurs questions et expliquer leurs problèmes.

Mais même dans le meilleur des cas, ces autorités locales ne peuvent que discuter avec les personnes concernées et tenter de les éduquer sur le sujet. Le culte de la virginité demeure une part essentielle de la culture ouzbèke. Nombre de femmes sont donc condamnées soit à souffrir, soit à attendre fièrement l’heure du chimildiq.

Nadira Khalikova
Journaliste pour Novastan

Traduit de l’allemand par Pierre-François Hubert

Edité par Carole Pontais

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Relu par Charlotte Bonin

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