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Les millions de Raïmbek Matraïmov : l'histoire d'un scandale majeur de corruption Novastan | Les millions de Raïmbek Matraïmov : l’histoire d’un scandale majeur de corruption
Raïmbek Matraïmov Kirghizstan Procès Justice

Les millions de Raïmbek Matraïmov : l’histoire d’un scandale majeur de corruption

Le scandale de corruption autour de Raïmbek Matraïmov a eu une résonance importante au Kirghizstan. Pour autant, l’ancien fonctionnaire des douanes impliqué dans un système de corruption pourrait éviter une condamnation lourde.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 20 février 2021 par notre version anglaise.

C’est l’un des plus grands scandales de corruption au Kirghizstan. Le 18 février dernier, Raïmbek Matraïmov a été condamné à deux mois de prison par un tribunal de Bichkek, la capitale kirghize, a relayé Radio Azattyk, la branche kirghize du média américain Radio Free Europe. L’ancien directeur adjoint du service des douanes du Kirghizstan a été emmené pour interrogatoire par le Comité d’État kirghize pour la sécurité nationale (GKNB en russe), ajoute le média kirghiz Kaktus.

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Cette décision intervient après une première condamnation pour corruption le 11 février, assortie d’une amende. Le 14 février dernier, les manifestants d’une marche hebdomadaire contre la corruption et les modifications de la Constitution ont exprimé leur indignation face à cette condamnation, qu’ils jugent trop clémente. En réponse, dans une séquence supprimée depuis, les émissions de la télévision d’État ont attaqué ces manifestants en les qualifiant de transgresseurs de la loi et de déstabilisateurs, décrit le média kirghiz Kloop.

Malgré ces premières allégations, la justice kirghize a pris en compte ces manifestations pour condamner différemment Raïmbek Matraïmov le 18 février dernier.

Raïm Million

Raïmbek Matraïmov est au cœur d’un scandale de corruption après que des enquêtes journalistiques menées en 2019 et 2020 ont révélé son rôle dans un système de blanchiment d’argent. Le 9 décembre 2020, Raïmbek Matraïmov a été placé sur la liste des sanctions Magnitsky des États-Unis pour son rôle dans le blanchiment de près de 700 millions de dollars à l’étranger.

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Les sanctions ont fait suite à des enquêtes exhaustives publiées par Radio Azattyk, Kloop, Bellingcat et l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) révélant ce blanchiment d’argent. Les articles décrivent comment Raïmbek Matraïmov, sur une période de cinq ans (2011-2016), a permis et bénéficié d’un empire de contrebande dirigé par la famille ouïghoure Abdukadyr et son empire de fret Abu Sahiy. Kloop, 24.kg et RFE/RL ont ensuite été traduits en justice pour diffamation en janvier 2020 au Kirghizstan par Raïmbek Matraïmov.

Le système très organisé et très rentable de la mystérieuse famille Abdukadyr consistait à acheminer des marchandises non déclarées et faussement étiquetées de Chine vers les bazars d’Asie centrale et de Russie via le Kirghizstan. Selon les enquêtes, Raïmbek Matraïmov était chargé de distribuer les pots-de-vin de Khabibula Abdukadyr en échange de l’assurance que les marchandises passeraient par les terminaux du nord et du sud du pays. Son implication dans ce réseau de patronage et de corruption lui a valu la notoriété et le surnom de “Raïm Million” pour sa richesse.

C’est Ayerken Saimaiti, un homme d’affaires ouïghour et de nationalité kazakhe, responsable de la sortie clandestine de 700 millions de dollars du Kirghizstan pour la famille Abdukadyr, qui a détaillé le stratagème et fourni des documents aux journalistes. Ayant fui à Istanbul en 2017, Ayerken Saimaiti a été assassiné dans un cybercafé d’Istanbul en octobre 2019.

0,00043 %

Raïmbek Matraïmov a plaidé coupable aux accusations de corruption le 11 février dernier. Au lieu de la peine de dix ans possible en vertu de l’article “Corruption”, Raïmbek Matraïmov a été condamné à une amende de 260 000 soms (2 560 euros) au motif qu’il a déjà remboursé 2 milliards de soms (19,7 millions d’euros) de dommages et intérêts aux autorités kirghizes.

Ces 260 000 soms représentent 0,00043 % des quelque 700 millions de dollars que son réseau aurait illégalement fait sortir du pays, décrit Kloop. Ce même média rapporte que Raïmbek Matraïmov et ses avocats ont refusé de commenter la procédure et la sentence après la séance. En outre, les comptes bancaires gelés et les biens confisqués lui ont été restitués, ainsi qu’à sa famille, rapporte l’agence de presse kirghize 24.kg.

Des questions demeurent : pourquoi n’a-t-il été jugé à l’origine qu’au titre de l’article “corruption”, et non pas également au titre de l’article “enrichissement illégal” ? Les vacances luxueuses de sa femme Oulkan Tourgounova, son goût pour la mode et ses nombreux séjours et liens avec des propriétés à Dubaï, tous partagés sur les médias sociaux, dépassent le revenu déclaré de Raïmbek Matraïmov, qui était de 1 000 dollars (835 euros) par mois pendant son mandat, montre l’enquête journalistique.

Dans une interview accordée à Novastan, Asel Doolotkeldieva, chercheuse en politique électorale et en sociologie des manifestations basée à Bichkek, a déclaré qu’une amende aussi clémente était une “gifle pour le peuple kirghiz”. Elle évoque deux cas notoires de citoyens ordinaires inculpés et condamnés plus lourdement pour des délits bien moins importants : l’un à cinq ans de prison pour avoir volé des médicaments parce qu’il n’avait pas les moyens de payer un traitement médical pour sa famille, et un autre envoyé en prison pour avoir volé un poulet parce qu’il n’avait rien à manger.

Asel Doolotkeldieva estime que, sous cet angle, la première condamnation de Raïmbek Matraïmov est “scandaleuse”, et que la rapidité de l’audience reflète un “manque d’enquête en bonne et due forme”. La décision elle-même, dit-elle, montre que “le système judiciaire n’est pas indépendant et participe à la machine politique des dirigeants.”

« Un énorme retentissement dans la société kirghize »

La clémence de l’assignation à résidence dont Raïmbek Matraïmov a fait l’objet après son arrestation initiale, malgré “un énorme retentissement dans la société kirghize et de lourds soupçons quant aux dommages qu’il a pu causer à l’État et à l’économie kirghiz”, et sa condamnation clémente, montrent l’étendue de son influence sur le système judiciaire et le régime, estime Asel Doolotkeldieva.

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En effet, les enquêtes de l’OCCRP ont montré que le clan Matraïmov était fortement impliqué dans la politique kirghize. Iskender, le frère de Raïmbek Matraïmov, s’est notamment présenté aux élections législatives annulées d’octobre 2020 en tant que membre du parti Mekenim Kyrgyzstan. Bien qu’Iskender Matraïmov soit l’homme politique, Raïmbek, selon le rapport, “est largement supposé exercer une grande influence en coulisses”. Mais la famille utilise également l’influence économique, sociale et politique des activités caritatives de la Fondation Ismail Matraïmov pour soutenir la campagne électorale du parti.

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Le nouveau président du Kirghizstan, Sadyr Japarov, avait initialement promis d’emprisonner Raïmbek Matraïmov, mais il est revenu sur sa promesse, relaie 24.kg, estimant qu’une telle décision serait moins bénéfique pour le trésor public que le versement de dommages et intérêts. Il a précisé qu’il ne s’agissait que d’un “épisode” et que des enquêtes avaient été envoyées dans les pays voisins et à Dubaï concernant les activités, les comptes bancaires et les biens de l’ancien fonctionnaire, décrit 24.kg. Si des informations sont reçues, a-t-il conclu, les enquêtes se poursuivront.

“La manière dont l’affaire a été traitée jusqu’à présent laisse planer un grand doute quant à sa poursuite ou non”, estime Asel Doolotkeldieva. Toutefois, elle a ajouté qu’il est possible que les enquêtes se poursuivent en raison du fait que le pouvoir de Sadyr Japarov n’est pas encore totalement consolidé et qu’il pourrait être remis en question par “les critiques et l’opposition vocale de la société”.

Une affaire concomitante au changement de Constitution

Cette affaire et la résonance qu’elle a eue dans la société kirghize s’inscrivent dans le contexte d’un projet de changements constitutionnels en cours sous le régime de Sadyr Japarov. Les détracteurs de ce projet, tels que l’organisation de défense des droits Adilet, affirment qu’il affaiblira considérablement le parlement kirghiz en introduisant un conseil du peuple et en concentrant le pouvoir dans les mains de la présidence, érodant ainsi les freins et contrepoids et mettant ainsi en péril la stabilité, l’État de droit et la protection des droits de l’Homme, relaie Kloop.

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Adilet a également souligné le potentiel d’atteintes aux droits de la liberté d’expression et des médias dans la mesure proposée contre les publications et les événements publics contraires aux “valeurs morales généralement reconnues du peuple kirghiz”.

“La société civile ne laissera pas cette affaire en suspens. Et j’espère qu’elle sera suffisamment forte et robuste pour pouvoir exercer une pression continue sur les autorités”, affirme Asel Doolotkeldieva.  C’est peut-être cette pression qui a conduit aux événements du 18 février, lorsque Raïmbek Matraïmov a été emmené pour interrogatoire et arrêté dans le cadre d’une enquête en cours sur le blanchiment d’argent. Pour autant, mes manifestations en faveur de Raïmbek Matraïmov organisées à Bickhek et dans sa région natale, Kara-Suu, rappellent que son influence est toujours importante, décrit Kloop.

Quelle que soit la direction qu’ils prennent, les développements de l’affaire peuvent donner une indication de l’orientation de la politique kirghize sous Sadyr Japarov.

Cameron Evans
Rédacteur pour Novastan

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