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De détenu à chef du gouvernement : avec Sadyr Japarov, le Kirghizstan a un nouveau Premier ministre à la légitimité douteuse

Alors que le Kirghizstan est dans une situation révolutionnaire depuis le 5 octobre et des élections parlementaires contestées, le parlement s’est réuni  le 10 octobre pour élire au poste de Premier ministre Sadyr Japarov, chantre de la nationalisation de la principale mine du pays, Kumtor, et ancien détenu. Son élection fait l’objet de nombreuses critiques quant à sa légalité, et son statut de Premier ministre semble fragile. 

Le 10 octobre, le Parlement s’est réuni à la Résidence d’État « Ala-Archa », située au sud de Bichkek, pour élire comme Premier ministre par intérim Sadyr Japarov, avec un gouvernement presque inchangé, rapporte le média kirghiz Kaktus.

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La capitale est, depuis le matin du 10 octobre, plongée dans un état d’urgence sur la décision du président Sooronbaï Jeenbekov, et l’armée y est déployée afin de stabiliser une situation volatile et violente qui a fait un mort et plusieurs centaines de blessés depuis la nuit du 5 au 6 octobre dernier.

Une élection à la légalité douteuse

L’enjeu de cette nomination était de respecter la Constitution en élisant de façon légale un Premier ministre capable de sortir le pays de la crise. Plusieurs tentatives de réunir le Parlement et d’organiser un vote pour légitimer un nouveau gouvernement avaient eu lieu au cours des jours précédents, sans succès, le quorum de 50 % des députés indispensable à la validité du vote n’ayant pas été atteint. Sur les 120 députés du Jogorku Kenesh, le parlement kirghiz, 51 étaient présents samedi 10 octobre à la Résidence d’État et 10 ont voté par procuration, totalisant ainsi 61 voix, soit à peine plus que la moitié des députés. 

Le vétéran politique Félix Koulov remet d’ailleurs en cause la légalité de cette procédure, indiquant que la moitié des 61 députés doivent effectivement être présents pour que le vote soit valide. De plus, la députée Aida Kasymaliyeva assure sur sa page Facebook avoir quitté l’assemblé avant le vote afin de ne pas participer et qu’il n’y avait donc pas de majorité de parlementaire, mais elle aurait tout de même été comptée comme votante, concluant que le vote et la nomination de Sadyr Japarov ne sont pas légaux. Elle affirme également qu’elle a été victime de menaces de la part de ses collègues pour prendre part au vote. La clinique juridique Adilet, qui regroupe des juristes kirghiz, affirme également que la session du 10 octobre du parlement qui a élu Premier ministre Sadyr Japarov n’est pas valide légalement pour cause de “violations flagrantes de la constitution et de la législation, principalement en raison de l’absence de quorum (nombre nécessaire pour qu’un vote soit légal)”.

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Après un discours de Sadyr Japarov sur la politique qu’il souhaite mener et des questions des députés, c’est par un vote à main levée que les 51 élus présents ont accepté à l’unanimité sa candidature au poste de Premier ministre par intérim et la formation d’un gouvernement quasi-identique au précédent. Les factions en présence correspondent à la majorité présidentielle d’avant les élections. Comme l’a remarqué Kaktus, aucun député ouvertement opposé à la nomination de Sadyr Japarov n’a participé à la session. Pour autant, Sadyr Japarov n’est pas encore totalement investi Premier ministre car le président doit encore signer le décret de nomination, normalement une simple formalité, mais toujours non réalisée. 

Sadyr Japarov, 15 ans de politique au compteur

en 1968 dans le nord de la région d’Issyk-Koul, Sadyr Japarov, diplômé de l’Institut d’éducation physique et sportive de Bichkek en 1991, a ensuite été directeur d’un kolkhoze puis d’une petite compagnie de distribution d’essence, Nurneftgaz, avant de se lancer en politique aux côtés de Kourmanbek Bakiev lors de la révolution de 2005. Ce dernier sera élu président jusqu’en 2010. Élu député, Sadyr Japarov a ensuite occupé les postes de conseiller du président et directeur de l’Agence de prévention de la corruption. Après avoir disparu lors de la révolution de 2010, qui a renversé Kourmanbek Bakiev, l’homme politique a fait son retour lors de la première élection post-révolution de 2010 en tant que député du parti Ata-Jourt aux côtés du politicien du sud du pays, Kamchibek Tachiev.

En 2012, Sadyr Japarov s’est fait le chantre de la nationalisation de la principale mine d’or du pays, Kumtor, située dans sa région d’origine, Issyk-Koul. Il a participé à des manifestations qui ont tenté de prendre le parlement à Bichkek, puis à Karakol, chef-lieu d’Issyk-Koul, en 2013, où il a pris en otage le gouverneur de la région avec les manifestants, ce qui lui a valu d’être ensuite recherché par les forces de l’ordre. Sadyr Japarov a fui le pays et vécu en exil à Chypre, avant de rentrer au pays en 2017, où il a été immédiatement arrêté à la frontière kazakhe-kirghize puis condamné à 11 ans de prison.

Ainsi, Sadyr Japarov était en prison jusqu’à la nuit du 5 au 6 octobre dernier, qui a vu le parlement être envahi dans le contexte d’une manifestation contre des élections falsifiées au profit de partis proches du pouvoir. Certains d’entre eux, ralliés à la cause de Sadyr Japarov, sont allés réclamer sa libération devant le siège du Comité d’État pour la sécurité nationale (GKNB). Sa libération a été immédiatement accompagnée d’un appel de ses partisans à ce qu’il devienne Président ou Premier ministre.

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Comme le rapporte le média kirghiz Kloop, Sadyr Japarov a reçu dès le 6 octobre au soir le soutien des députés de la majorité, qui ont tenté de le nommer Premier ministre par intérim sans pouvoir démontrer qu’ils avaient effectivement réuni le quorum de 61 députés nécessaire pour valider la nomination. Dès le 8 octobre, Kaktus a montré que de nombreux faux comptes qui exprimaient leur soutien au président kirghiz et au parti Mekenim Kyrgyzstan sur les réseaux sociaux avant le 5 octobre, ont commencé dès le lendemain à soutenir la candidature de Sadyr Japarov au poste de Premier ministre. Kloop détaille également les liens entre Sadyr Japarov et la famille Matraïmov, au cœur d’un vaste scandale de corruption et principal soutien de Mekenin Kirghizstan. Sadyr Japarov a nié tout lien avec Soroonbaï Jeenbekov et la famille Matraïmov, assurant que Raïmbek Matraïmov est déjà recherché par les forces de l’ordre pour faits de corruption.

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Comme le rapportait Kloop, en mars de cette année une manifestation pour la libération de Sadyr Japarov avait déjà suscité des tensions dans la capitale. Cette fois aussi, certains soutiens du politique se sont montrés particulièrement agressifs, exprimant notamment des menaces à l’égard de journalistes. Selon plusieurs médias, ils auraient également été à l’origine d’affrontements violents avec des participants de manifestations alternatives sur la place centrale de Bichkek le 9 octobre.      

Le lendemain, avec la déclaration de l’état d’urgence et l’entrée de l’armée dans la capitale, Japarov a finalement été nommé Premier ministre. Dans le même temps, plusieurs opposants, dont l’ancien président Almazbek Atambaïev, ou Ravshan Jeenbekov se sont fait arrêter alors qu’ils avaient tenté de former un front commun contre Sadyr Japarov. Le 10 octobre au soir, des groupes de soutien de Sadyr Japarov ont amplement fêté la nomination devant le siège du gouvernement, ignorant par là le couvre-feu en vigueur. 

Son programme en tant que Premier ministre 

S’exprimant devant le Parlement avant sa confirmation comme Premier ministre, Sadyr Japarov a jugé que les événements des derniers jours « ne sont pas un coup d’État, mais un renouvellement pacifique », car ni le gouvernement ni le président n’ont fui. Lors de la conférence de presse qui a suivi le vote, il a lié les résultats des élections du 4 octobre au « système des partis qui est un système de business », accusant de façon évasive la corruption généralisée d’être la cause des événements et promettant être venu au pouvoir pour « éradiquer la corruption et restaurer la confiance du peuple ».

Il a ensuite précisé qu’il avait rencontré le président avant le vote du Parlement et que ce dernier lui avait promis de donner sa démission dans les deux ou trois jours. Néanmoins, le porte-parole du président, sollicité par Kaktus, est resté plus évasif et a annoncé que le président donnerait sa démission lorsque le pays sera pleinement entré dans la légalité.

Le programme que le nouveau Premier ministre par intérim a détaillé devant le Parlement met en première position la stabilisation de la situation dans le pays et la défense des investisseurs et des petites et moyennes entreprises. Parmi les dix priorités qu’il a déroulées se trouvent également la « révision des accords sur le développement des mines de Jeruy, Kumtor et autres », dans la droite ligne de ses engagements passés. Il a cependant précisé, devant les députés, qu’il n’était plus nécessaire de nationaliser Kumtor puisque, selon lui, il n’y resterait plus beaucoup d’or.

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Sadyr Japarov a également jugé nécessaire de changer le système électoral en passant d’un vote proportionnel à un vote par liste avec mandat unique, ce qui implique une révision de la Constitution. Il a déclaré qu’après cette dernière, qui semble s’étendre bien au-delà de la technicité du vote, il « y aura un président, pas de Premier ministre, il y aura un système de kurultai (assemblée traditionnelle kirghize, ndlr). Je crois que si le parlementarisme persiste, le nombre de députés sera réduit à 75, voire 50. » Il a également laissé planer le doute sur la date de ces nouvelles élections législatives, qui pourraient avoir lieu après le 6 décembre, conditionnant la tenue de ces élections à la révision constitutionnelle. Il a cependant assuré ne pas vouloir y participer.

Interrogé sur sa volonté de se présenter à l’élection présidentielle, Sadyr Japarov a répondu que « si de nombreux Kirghiz me soutiennent et me demandent de devenir président, alors j’irai aux élections ». En cas de démission de Sooronbaï Jeenbekov et en l’absence d’un porte-parole du Parlement — celui-ci ayant démissionné le 10 octobre —, Sadyr Japarov, en tant que Premier ministre, pourrait en fait devenir président par intérim, comme le détaille la branche kirghize du média russe Spoutnik.

La rédaction

Pia de Gouvello

Florian Coppenrath

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