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Azimjan Askarov, défenseur des droits de l'Homme parti invaincu
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Azimjan Askarov, défenseur des droits de l’Homme parti invaincu

Au Kirghizstan, le militant et défenseur des droits de l’Homme Azimjan Askarov est décédé en juillet 2020 après dix ans de détention. Son arrestation en 2010 et sa condamnation à la prison à vie en 2016 avaient suscité de nombreuses réactions parmi la communauté internationale. Son ancien collaborateur Abdoumomoum Mamaraïmov témoigne.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 17 mai 2021 par le média Radio Azattyk, la branche kirghize du groupe de communication américain Radio Free Europe.

Le texte qui suit est le témoignage d’Abdoumomoum Mamaraïmov, autrefois collaborateur du défenseur des droits de l’Homme kirghiz Azimjan Askarov. Cet article ne représente pas les opinions de Radio Azattyk.

Ce n’est pas simple d’écrire sur Azimjan Askarov. Le 17 mai 2020, il aurait eu 70 ans. Dommage qu’il n’ait pas vécu jusqu’à son anniversaire… Encore plus dommage qu’il ait passé 10 ans de sa vie en prison, alors qu’il était innocent.

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J’ai collaboré avec Azimjan Askarov pendant plus de deux ans, en tant que rédacteur en chef d’une publication sur les droits de l’Homme. En plus de son activisme, il était doué pour écrire des articles. Il était énergique, volontaire et intrépide, tout en étant un homme bon, vulnérable, avec un subtil sens de l’humour. Il est resté ainsi même en prison. Je n’ai jamais été autorisé à lui rendre visite. Après son arrestation, je l’ai vu pour la première fois dans la salle du tribunal de la province de Tchouï à Bichkek, en janvier 2017. À travers une grille en métal.

Au centre de détention

Le 24 juillet 2020, à la demande de son épouse, je suis allé porter de la nourriture à Azimjan Askarov au centre de détention no 19. Il était gravement malade. On m’a dit qu’il avait été conduit pour passer un examen médical. Le lendemain matin, je me suis rendu à la colonie pénitentiaire no 47, j’ai rempli les papiers du transfert, puis j’ai déposé les produits alimentaires pour qu’ils soient contrôlés.

Après en avoir inspecté certains, le personnel m’a soudainement demandé d’attendre pendant qu’ils réceptionnaient les colis à destination d’autres prisonniers. Je me suis indigné mais j’ai obéi. Je ne pouvais penser au pire, tant ma foi en sa libération était forte. Il n’aurait pas dû mourir.

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Quelques minutes plus tard, un homme en tenue de camouflage est sorti et m’a demandé si c’était moi qui avais apporté le paquet pour Azimjan Askarov. J’ai acquiescé. « Vous pouvez remporter les produits, il n’en n’aura plus besoin », m’a-t-il dit avec sympathie. « Que dites-vous, ce n’est pas possible ! » me suis-je exclamé. Je ne le croyais pas.

Quand l’espoir est mort

J’ai ensuite demandé à l’employée qui avait réceptionné mon paquet de m’apporter quelques précisions. Je la connaissais plus ou moins, je la voyais souvent dans le département des transferts. Qui sait, peut-être pouvait-elle laisser échapper quelque chose. Elle est revenue quelques minutes plus tard le sourire aux lèvres : « Tout va bien. Son état est grave, mais il est vivant ! »

Ce n’est que plus tard que j’ai compris que la vérité m’avait été cachée. Pourquoi ? Je ne sais pas. J’ai attendu environ une demi-heure. Un lieutenant-colonel est sorti du centre, m’a pris à part et m’a dit qu’Azimjan Askarov nous avait quittés. Il a montré du doigt le militaire qui venait d’arriver et a déclaré : « C’est l’enquêteur. Le décès va être officiellement enregistré et le corps va être transféré vers la morgue. »

C’était comme si j’avais été électrocuté. Mes jambes me soutenaient à peine. Comme si le ciel s’était effondré. Je me suis assis sur un banc, puis pendant un long moment, comme un fou, j’ai observé le paquet qu’il ne recevrait jamais.

Annoncer la terrible nouvelle

Il paraît que l’espoir est ce qui meurt en dernier. Ou qu’il ne meurt jamais. Mais ce jour-là, pour moi, il est mort. Et le journaliste en moi est mort aussi. Dans des conditions normales, j’aurais eu le réflexe professionnel de vouloir être le premier à annoncer la nouvelle au monde. Aussi effrayante soit-elle. Mais la douleur était si personnelle et si profonde que je ne voulais parler à personne.

Il fallait pourtant que je fasse le plus difficile : informer la famille du défunt de la terrible nouvelle. Afin qu’elle ne le découvre pas par les médias… Heureusement qu’une heure auparavant, j’avais demandé à Khadicha Askarova de venir rapidement à Bichkek car l’état de son mari était grave. Elle pensait partir le lendemain matin. Je l’ai appelée de nouveau. Je lui ai dit qu’il valait mieux qu’elle parte immédiatement, ce qu’elle a fait.

J’ai appelé leur fils, Azizbek, avec qui je communiquais souvent. Je lui ai demandé d’informer lui-même sa mère. Pendant une dizaine d’années, j’avais réconforté Khadicha Askarova en lui affirmant que son conjoint était sur le point d’être libéré. Parfois, il lui semblait que je lui mentais, mais elle gardait toujours espoir. Elle me demandait souvent : « Abdoumomoun, il va sortir, pas vrai ? La justice va triompher ? » En guise de réponse, je lui dépeignais la famille à la pêche, ou Azimjan apprenant à ses petits-enfants à dessiner pendant qu’elle cuisinait…

Ensuite, j’ai appelé l’avocat Valerian Vakhitov. Quelques minutes plus tard, Tolekan Ismaïlova, la directrice du mouvement des droits de l’Homme Bir Duino-Kyrgyzstan, a posté un message sur Facebook. Et la terrible nouvelle a fait le tour du monde à la vitesse de l’éclair.

Azimjan Askarov était-il un homme célèbre ?

En ce qui le concerne, les autorités se sont comportées non seulement de manière malhonnête, mais aussi insolente et stupide. Plus d’une fois, je les ai entendus dire qu’Azimjan Askarov n’était pas un activiste très connu, que seuls ses collègues et les médias avaient fait de lui un héros. D’abord, l’accusé n’a pas à être connu pour obtenir justice dans une affaire, et c’est la responsabilité directe des autorités. Pas plus qu’il se doit d’être député ou ministre, comme nos bureaucrates se l’imaginent peut-être.

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Ensuite, pour connaître l’existence d’Azimjan Askarov, les bureaucrates, y compris les personnalités les plus haut placées, devaient savoir ce qui se passait dans le pays. À quel point la situation des droits de l’Homme était épouvantable. Ils devaient savoir, par exemple, comment à Bazar-Korgon, le village natal d’Azimjan Askarov, une femme avait été violée dans une cellule de prison et vendue à des hommes pour 100 soms (environ 1 euro).

Ils devaient savoir comment cette femme était tombée enceinte dans sa cellule, avait accouché menottée, et avait perdu le bébé. Ils devaient savoir comment cette femme, arrêtée pour vol de linge, avait été traînée dans sa cellule immédiatement après l’accouchement, comme une dangereuse criminelle récidiviste. Combien de terribles histoires de ce type Azimjan Askarov a-t-il rendues publiques ?

Réduire Azimjan Askarov au silence

J’ai personnellement édité des dizaines de ses articles traitant de faits similaires. Mais les autorités n’écoutaient pas. Ni Azimjan Askarov ni tout ce chaos. En revanche, dès que l’occasion s’était présentée, ils l’avaient arrêté, avaient monté une affaire contre lui, et l’avaient condamné à perpétuité. Afin de le réduire au silence.

D’une part, les autorités avaient affirmé qu’Azimjan Askarov ne méritait pas une telle attention internationale. D’autre part, ils avaient modifié la Constitution afin de faire taire les institutions internationales. Lorsqu’ils étaient en prison, l’opposant Ömürbek Tekebaïev et l’ex-président Almazbek Atambaïev avaient eux-mêmes fait appel à ces « mauvaises » instances internationales. Le récent conflit frontalier a clairement montré à quel point l’Organisation des Nations unies (ONU) et d’autres organisations internationales sont importantes pour nous. Nous avons clairement vu ce que valaient nos « partenaires stratégiques ».

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Azimjan Askarov n’était pas l’homme idéal. Il arrivait que l’on se querelle autour de questions professionnelles. Mais il a toujours été un homme d’action, dévoué aux idées de droit et de justice. Pour défendre ses causes, il ne s’épargnait pas, risquait sa santé, sa vie, continuait à se battre, même en prison. Il a aidé beaucoup de détenus à réduire leur peine ou à améliorer les conditions de leur captivité.

Qui a la mort de l’activiste sur la conscience ?

S’il fallait énumérer tous les responsables, la liste serait longue. Je ne citerai que deux personnes. Il y a des gens qui admirent l’ex-présidente Roza Otounbaïeva. Peut-être que son mérite est d’avoir dirigé le pays pendant la période la plus difficile. Je ne sais pas. Néanmoins, une chose est certaine : elle savait qu’Azimjan Askarov était innocent. Mais qu’a-t-elle fait pour le libérer ? Selon l’ex-procureur général Koubatbek Baïbolov, c’est elle qui a demandé qu’il soit condamné à perpétuité.

Almazbek Atambaïev connaissait lui aussi la vérité, ce qui ne l’a pas empêché de déverser ses mensonges, à droite et à gauche, concernant « l’affaire Askarov ». Un jour, lors d’une réunion avec le représentant de l’une des organisations internationales, Almazbek Atambaïev a déclaré qu’il était prêt à libérer Azimjan Askarov. Mais il a ensuite demandé à ces organisations, par l’intermédiaire de ce diplomate, de lui suggérer un moyen de libérer l’activiste sans que cela ne provoque de mouvement de protestation dans le Sud.

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Les autorités sont alors devenues otages de leur propre mensonge au sujet de « l’activiste assoiffé de sang ». L’histoire a été si bien montée que la population y a cru et a exigé vengeance. Dans le cadre de « l’affaire Askarov », huit personnes ont été condamnées à perpétuité ou à une longue peine. Pendant que ces innocents meurent en prison, les vrais assassins du policier courent toujours.

La révision du cas devant le tribunal de la province de Tchouï fin 2016 et début 2017 a clairement montré à quel point cette affaire était grossière et maladroite. Les agents des forces de l’ordre, dont les déclarations ont servi de base à l’accusation, s’embrouillaient dans leurs témoignages et se contredisaient. Les questions suggestives des procureurs n’ont pas aidé. Mais l’un des témoins principaux, l’ex-chef du Département des Affaires Intérieures du district, Mamyrjan Mergentaïev, a complètement renoncé à son témoignage contre Azimjan Askarov. De nouveaux arguments et preuves ont été présentés. La cour avait toutes les raisons de libérer l’activiste lors de l’audience. Et pourtant…

Parti invaincu

Soudain, le cœur ardent, dédié à la justice et au droit, à l’égalité universelle et à la vie sans peur, a cessé de battre. Le destin a voulu que je sois le seul de ses anciens collègues à voir son corps sans vie à la morgue. Azimjan Askarov était propre, et étonnamment blanc, blanc… Et son visage était calme, paisible et radieux. Une barbe blanche, des sourcils noirs, des paupières profondément enfoncées…

J’ai vu sur son visage de la sérénité, de la résignation vis-à-vis des affaires du monde. C’était comme s’il disait : « C’est ainsi, mon ami… J’ai terminé mon chemin dans ce monde mortel. J’ai fait tout ce que j’ai pu. Tant pis si je ne puis plus faire ce qu’il faudrait… Laissez-moi reposer en paix, et continuez à défendre ce pour quoi j’ai donné ma vie. »

J’aurais vraiment voulu que son visage soit vu par tous ceux qui ont créé « l’affaire Askarov », qui l’ont diffamé, qui se sont parjurés, qui ont essayé de lui retirer ses biens. J’aurais aussi voulu que son visage soit vu par ceux qui se sont retirés de son affaire, qui ne sont pas venus l’accompagner dans son dernier voyage.

Je profite de cet article pour exprimer ma plus sincère gratitude au gouvernement de l’Ouzbékistan ami, à l’ambassade du pays à Bichkek, et aussi au gouvernement kirghiz. Dans les conditions difficiles de la pandémie, ils ont fait preuve d’humanité et ont aidé à réaliser la dernière volonté du défunt : être enterré à Tachkent, où vivent ses enfants et ses petits-enfants.

Un exemple pour nous qui vivons encore

J’admire cet homme, j’ai beaucoup appris de lui. Je me souviendrai toujours de lui souriant, dansant, de son rire contagieux. Je me souviendrai aussi de lui calme, humble et paisible, comme je l’ai vu dans la mort.

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Azimjan Askarov était infiniment reconnaissant envers Dieu pour tout ce qu’il avait vu et acquis de la vie, notamment en prison. Il est parti tel qu’il souhaitait se présenter devant le Très Haut : pieux, ayant accompli sa mission. Pas parfait, mais ayant fait tout ce qu’il pouvait. Il est un exemple pour beaucoup d’entre nous qui sommes encore en vie.

Les autorités avaient tenté de conclure un marché avec lui : l’obliger à reconnaître sa culpabilité et à demander grâce, en échange de sa liberté. Il a refusé, il ne voulait pas que ses petits-enfants croient que leur grand-père était un meurtrier. Quoi qu’il en soit, il est parti dignement. Il est parti invaincu.

 

Abdoumomoum Mamaraïmov pour Radio Azattyk

Traduit du russe par Madeleine Le Page

Édité par Laure de Polignac

Relu par Jacqueline Ripart

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