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Le soufisme en Asie centrale, entre histoire et modernité

L’institutionnalisation du soufisme en Asie centrale s’est traduite par la naissance de diverses confréries et une influence plus ou moins forte dans la sphère politique. Si durant l’URSS, seules les pratiques les moins politisées de ce courant ésotérique de l’islam ont pu subsister, le soufisme n’est plus aujourd’hui que l’ombre de lui-même dans la région.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 10 octobre 2016 par le média américain Central Asian Analytical Network

Bakhtiar Babadjanov, docteur en histoire et chef du département d’études islamiques de l’Institut d’études orientales Bérouni en Ouzbékistan est un expert du soufisme dans son pays et en Asie centrale. Il a consacré sa thèse à l’activité politique des cheikhs soufis de la Naqshbandiyya de Transoxiane et à l’histoire des centres soufis, qui lui ont permis d’esquisser un panorama de la situation religieuse actuelle.

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Lorsque ce courant ésotérique de l’islam s’est institutionnalisé en Asie centrale au Xème siècle, la région a vu naître plusieurs confréries baptisées du nom de leurs fondateurs : la Kubrawiyya, fondée par Najm al-Dîn Kubrâ, la Yasawiyya, fondée par Khoja Ahmed Yasavi, ou encore la Naqshbandiyya fondée par Abd al-Khâliq al-Ghujdawânî et Khwaja Shâh Bahâ’uddîn Naqshband. Les fraternités soufies ont connu une évolution assez compliquée, alternant les périodes d’épanouissement, de crise, de stagnation et de divisions internes. Ces crises sont notamment liées à la politisation des dirigeants soufis. L’apparition des premières formes d’organisation dans les confréries soufies (khanqah, zaouïa, tekke, etc.) a transformé le soufisme en un mouvement social rassemblant différentes couches des sociétés médiévales. Son développement dépendait alors de son rôle dans la vie politique.

Or, cette implication politique et économique, au détriment de la moralité et la spiritualité du soufisme originel, est la principale cause de la stagnation de la Naqshbandiyya dans la région. La politisation de ses activités est due à Khodja Oubaidallah Ahrar, célèbre cheikh soufi du XVème siècle, et de ses disciples. Ceux-ci ont davantage intégré la sphère politique et collectionné davantage de richesses que les cheikhs soufis de la période classique. Ces éléments, bien plus que ses opinions spirituelles et philosophiques, ses paroles et ses actes, ont marqué l’histoire de la fraternité.

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L’évolution des confréries soufies a joué un rôle positif dans la vie des sociétés locales, accentuant considérablement l’influence du soufisme. Cependant, au fil du temps, lorsque les acteurs politiques soufis se sont liés aux dynasties régnantes, leur influence s’est affaiblie, ce qui a mené à l’intériorisation des principales branches de la Naqshbandiyya et des dirigeants de clans soufis.

Au Moyen Âge, le soufisme politique s’est émancipé de ses préceptes classiques et mystiques. Les doctrines se sont simplifiées et se sont concentrées sur la pratique rituelle, nettement épurée elle aussi. La Naqshbandiyya a continué d’exercer sous cette forme une influence majeure sur les sociétés locales. La renaissance de cette fraternité est liée à sa branche indienne, dont les dirigeants ont eux aussi finalement acquis des fonctions politiques.

Les soufis pendant la période soviétique

Pour Bakhtiar Babadjanov, certaines branches de confréries telles que la Naqshbandiyya, qui ne pouvaient jouer aucun rôle social notable en raison de leur manque d’envergure, ont pu conserver leurs cercles d’initiés et leurs rituels collectifs, notamment le dhikr. C’est ce soufisme épuré, loin du mysticisme et de la philosophie complexes, qui a principalement survécu durant l’époque soviétique.

Certains spécialistes ne parlent pas de soufisme, mais de ses formes amorphes et spontanées conservées dans la mémoire collective : rituels, traditions folkloriques et ethnographiques. Le nombre de participants à ces réunions rituelles était limité, de même que leurs structures organisationnelles, car l’athéisme imposé leur interdisait toute activité politique.

L’état actuel du soufisme en Ouzbékistan

Bakhtiar Babadjanov ne parle pas soufisme au sens classique du terme. Selon lui, il est difficile de faire revivre des traditions mystiques et philosophiques complexes ou des expériences psychologiques sur la voie de la connaissance et l’amélioration de soi ou, comme le nomment les soufis, le « chemin complexe vers Allah ». Même au Moyen Âge, rares étaient ceux qui maîtrisaient les aspects de la voie soufie.

Dans l’histoire de l’islam, ce « soufisme intellectuel » n’est le fait que de quelques piliers, dont les travaux ont alimenté les études de nombreux savants modernes. Aujourd’hui, Bakhtiar Babadjanov ne constate aucune compréhension profonde et claire de la philosophie soufie dans les discours de ceux qui se déclarent soufis en Asie centrale. Certes, le début des années 1990 et 2000 a vu des confréries exister dans la vallée de Ferghana et à Boukhara, dans l’actuel Ouzbékistan. Cependant, lorsque le docteur en histoire les a découvertes, il n’a cru qu’en une renaissance et en un développement du mouvement. Mais des études plus détaillées et, surtout, leur évolution ont démontré que ce phénomène n’était que le reflet de l’évolution spontanée et brève de certains héritiers de la pensée soufie traditionnelle sur fond de crise de l’idéologie soviétique, de recrudescence de la foi et d’instabilité politique qui ont suivi l’indépendance.

En outre, ses observations, fruits de nombreux entretiens avec des soufis, lui ont permis de conclure que la plupart des leaders (tel qu’Ibrahim Hazrat, originaire du district de Kokand, décédé en 2009) connaissaient bien les rituels soufis, notamment le dhikr et le tawajjuh, mais manquaient d’aisance  avec la tradition littéraire soufie et les écrits des cheikhs dont ils faisaient mention dans leurs chaînes initiatiques de transmission spirituelle (silsila). Ces structures, renommées « fraternités » après l’indépendance de l’Ouzbékistan, se sont développées grâce aux rituels collectifs qui liaient leurs membres et à l’autorité spirituelle de leurs dirigeants.

De nombreux experts du soufisme évaluent le mouvement actuel à l’aune de sa popularité antérieure. Ils notent que la théologie musulmane a systématiquement tendance à se complaire dans son raffinement et son érudition littéraire ainsi qu’à se détacher des problèmes quotidiens de la communauté des croyants. Celle-ci, privée d’éducation religieuse digne de ce nom, cesse souvent de comprendre ses dirigeants spirituels et se cherche des idoles parmi ceux qu’elle sent proches de sa vie et de ses problèmes. C’est cette place que la plupart des nouveaux dirigeants soufis ont essayé de prendre.

Ces groupes se sont appuyés sur l’autorité de leurs dirigeants. Or, ceux-ci sont morts ou ont vieilli, de sorte que l’élan n’a pas perduré. D’autres n’ont pas été en mesure de répondre aux défis, car ils étaient trop conservateurs et parfois peu alphabétisés. La réalité d’hier n’est plus celle d’aujourd’hui. Ceux qui se déclaraient soufis ne pouvaient pas toujours satisfaire les demandes spirituelles des fidèles et ceux-ci se sont alors tournés vers d’autres horizons.

Relation officielle avec le soufisme

L’indépendance de l’Ouzbékistan a été marquée par la recherche d’une alternative spirituelle à l’idéologie soviétique. Dans ce contexte, le soufisme a été déclaré « patrimoine exceptionnel » et la rhétorique soufie du Moyen Âge a souvent été utilisée dans la propagande pour jouer des stéréotypes. Les œuvres des leaders soufis ont été activement traduites et des cérémonies ont été organisées pour leur anniversaire, calquées sur le faste soviétique. Bakhtiar Babadjanov perçoit dans ce panégyrique de « l’héritage soufi » le désir naturel de la classe politique de trouver une alternative à l’agressivité et au terrorisme vers lesquels semblait se porter l’islam politique.

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Dans ce contexte tendu, les maximes soufies choisies parmi l’hagiographie médiévale et qui invitent à la créativité (« Les mains pour le travail, le cœur pour Dieu »), à la tolérance et à la non-participation politique ont trouvé un certain écho. En réalité, le problème n’était pas l’adoption des valeurs soufies par la communauté musulmane. Il résidait plutôt dans la propagande, qui présentait ces valeurs sans les comprendre ou connaître l’histoire du soufisme.

L’absence de spécialistes de l’islam et du mysticisme musulman a eu un impact négatif sur la vision du soufisme dans la région. L’interprétation des principes éthiques ou philosophiques du soufisme reste simpliste et ne jouit pas du sérieux qu’elle mérite.

Si les théologiens modernes locaux, notamment officiels, connaissent le soufisme, rares sont ceux qui en maîtrisent toutes les subtilités. Le mysticisme médiéval demeure également méconnu. Certains le traitent avec déférence, mais le considèrent comme un héritage spirituel. D’autres ne reconnaissent pas du tout le soufisme. Ceux-là ont souvent étudié en Arabie saoudite ou au Pakistan. Leurs conflits, ouverts ou non, avec les soufis étaient assez fréquents, comme au Kazakhstan.

Le soufisme, bouclier contre le terrorisme et les élites modernes en Asie centrale

Le soufisme a ainsi connu une évolution très complexe en Asie centrale et a souvent été considéré comme une force politique organisée, voire assez agressive, désireuse de soumettre le cadre juridique officiel aux préceptes de l’islam ou d’établir un ordre social fondé sur la charia. De plus, le soufisme a défendu différentes hypostases, parfois contradictoires : tantôt des idées radicales, tantôt des alternatives à la violence contre les régimes dictatoriaux ou contre ce qu’ils considèrent être un « mauvais islam ».

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Certains soufis font partie de l’élite politique au Kazakhstan, et non dans d’autres républiques centrasiatiques, a fortiori en Ouzbékistan. Au contraire, la diminution progressive de leur influence semble marquer la fin de leur présence dans la sphère politique.

Chouhratjon Hourramov
Journaliste pour le Central Asian Analytical Network

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

Édité par Amel-Amélie Karam

Relu par Anne Marvau

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