L’Inalco a accueilli un colloque multidisciplinaire sur le Pamir, une première en France. Cela a été l’occasion de dresser un état des lieux de la recherche en sciences sociales et en linguistique sur cette région d’Asie centrale, tout en mettant à l’honneur les chercheurs francophones.
Le 8 avril dernier, des chercheurs de différents horizons se sont retrouvés à l’Inalco dans le cadre d’un colloque intitulé « Les visages du Pamir : la montagne vécue, habitée, parlée« . C’était le premier événement de ce type consacré à cet espace transfrontalier en France : pendant une journée, des spécialistes ont mis en lumière les enjeux et spécificités de cette région à cheval entre l’Afghanistan, le Tadjikistan, la Chine, le Pakistan et le Kirghizstan.
Organisé par les chercheuses Sophie Hohmann, Agnes Korn et Mélanie Sadozaï, son programme visait à « dresser un état des lieux des recherches actuelles en sciences sociales et en linguistique sur cette région encore trop souvent réduite à son rôle historique dans le « Grand Jeu » ou à ses dynamiques géostratégiques contemporaines. » Cela a permis de voir que certaines zones ou disciplines restent mieux explorées que d’autres – par exemple, les régions de Shughnan et de Bartang semblent être les plus représentées et étudiées dans le Pamir tadjik aujourd’hui.
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Une matinée dédiée aux sciences sociales
La première partie du colloque était consacrée aux sciences sociales, en commençant par les sources écrites et orales. Francis Richard, spécialiste des manuscrits persans, a été le premier à prendre la parole pour détailler l’état de la recherche sur les sources écrites anciennes dans les Pamirs. Bien que peu de manuscrits anciens aient survécu, le documentaliste note une tradition locale en termes de littérature ismaélienne et poétique, mais aussi de calligraphie.
Le cartographe indépendant Markus Hauser, créateur d’un bon nombre de cartes actuelles du Pamir, a poursuivi ce panel en présentant Pamir Archive, une riche collection de cartes montrant l’évolution de la connaissance de la région depuis le Turkestan russe jusqu’à nos jours, mais aussi de photographies anciennes et de textes sur l’exploration et l’histoire de la région.
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L’archéologue Laurianne Bruneau a quant à elle évoqué l’étude d’un vaste ensemble rupestre, le Pamir-Gilgit Complex, qui permet de mieux comprendre les mobilités à la préhistoire. Elle s’est également attardée sur les enjeux auxquels doit faire face l’archéologie en haute montagne et le besoin d’impliquer les populations pamiries dans la conservation de ce patrimoine.
« Au-delà de l’isolement »
Le deuxième panel traitait des mobilités, des contacts et des circulations. C’est l’une des organisatrices du colloque, la politiste Mélanie Sadozaï, qui a présenté le fruit de ses recherches sur les bazars transfrontaliers entre le Tadjikistan et l’Afghanistan, en prenant l’exemple de celui de Tem. Elle y développe l’idée que l’Afghanistan n’est pas qu’un danger pour le Pamir tadjik, mais aussi et surtout une ouverture et un moyen de sortir de l’isolement. Elle a d’ailleurs publié début avril un ouvrage qui défend cette idée, donnant suite à sa thèse sur le sujet.
L’anthropologue Tobias Marschall, qui a passé du temps avec les Kirghiz du Pamir afghan entre 2015 et 2019, a ensuite parlé des conséquences de la construction d’une route vers la Chine pour cette population, illustrant son propos par des photos personnelles. Cette route « attendue, espérée ou redoutée » a selon lui produit un bouleversement plus important que le retour des talibans.
Enfin, la géographe Suzy Blondin est revenue sur le travail qu’elle avait effectué entre 2015 et 2021 dans le cadre de sa thèse portant sur la mobilité et le changement climatique dans la vallée du Bartang.
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Allant au-delà des questions d’immobilité forcée par la pauvreté des infrastructures, par la rareté des transports et les aléas climatiques, elle apporte une réflexion sur l’attachement de la population à cette vallée et aux raisons qui la font préférer cette immobilité à l’option du déménagement.
« Capturer le Pamir »
Le dernier panel de la matinée s’intéressait à la musique, au cinéma et aux récits. La linguiste Leila Dodykhudoeva a ainsi présenté l’évolution des lieux sacrés dans le Haut-Badakhchan, des sites naturels aux sanctuaires créés par l’Homme. Elle a présenté une étude du vocabulaire utilisé en relation avec ces sites sacrés et, pour les sites naturels, l’évolution entre les pratiques et croyances païennes et l’adaptation à l’ismaélisme.
L’ethnomusicologue Benjamin Joguet a ensuite décrit les caractéristiques des chants de séparation, qui trouvent une tradition très riche sur les thèmes de l’exil et de l’attachement, trouvant un écho particulier aujourd’hui dans le cadre des migrations vers la Russie. L’intervenant a ainsi présenté des chants comme le bulbulik, le dargilik ou encore le lalaïk, qui mettent en musique la perte et l’émotion, qu’ils soient pratiqués de façon traditionnelle dans les villages ou pris comme inspiration dans la musique pamirie moderne.
Pour conclure la matinée, l’anthropologue et cinéaste Ariane Zevaco s’est interrogée sur les représentations du Pamir tadjik dans l’ethnographie, le cinéma et la musique.
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Pour elle, « de l’image d’Épinal orientaliste à la peinture folkloriste, de l’affirmation identitariste au portrait familial, les attachements, les engagements et les regards délivrent des images différentes d’une région en mouvement. » Elle invite ainsi les chercheurs portant leur regard sur la région depuis l’extérieur à se rapprocher d’une vision différente, plus proche de celle de ses habitants.
« Panorama des langues du Pamir et leurs voisins »
L’après-midi a été consacré à la linguistique, vaste sujet pour cette région qui compte plusieurs langues regroupées pour la plupart sous le terme générique de langues pamiries, issues du groupe des langues iraniennes orientales. Celles-ci se divisent en divers dialectes, pour la plupart peu étudiés.
Le linguiste Henrik Liljegren a ouvert la discussion avec une présentation sur les contacts entre les langues et la diffusion de certaines propriétés linguistiques dans la région d’altitude de l’Hindou-Kouch–Karakoram-Pamir, se basant sur des données collectées dans une cinquantaine de langues des groupes iranien, indo-aryen, nuristani, turcique, sino-tibétain et sur l’isolat bourouchaski.
Un groupe de chercheurs spécialistes de la langue bartanguie, qui compte environ 3 000 locuteurs, a ensuite présenté deux interventions complémentaires sur l’état de la recherche sur ce sujet et les évolutions de la langue. Oleg Belyaev a ainsi rappelé que presque rien n’avait été publié dans la littérature scientifique sur le bartangui entre les années 1970 et l’enquête de terrain menée par lui et ses collègues à partir de 2023, à cause notamment de l’isolement de la vallée et des difficultés d’accès.
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Ses collègues Aleksandr Serguienko et Daria Chistiakova ont développé son propos en montrant que leurs recherches avaient mis à jour la modification de certaines spécificités morphosyntaxiques dans certains sous-dialectes du bartangui, spécificités présentes dans les années 1970 mais absentes chez les locuteurs rencontrés à partir de 2023. La discussion qui a suivi ces interventions a permis aux spécialistes d’échanger sur les raisons de ces évolutions, certains tenant pour responsable l’influence du tadjik et de la langue majoritaire au Pamir tadjik, le shughni, d’autres estimant que les formes morphosyntaxiques évoquées étaient instables par nature.
« Préservation des langues et de leur patrimoine »
Le panel final a été introduit par Clinton Parker, auteur d’une récente grammaire de la langue shughnie, lors d’une intervention portant sur le genre en shughni. Il y a expliqué que cette langue possédait les genres masculin et féminin mais que l’attribution du genre à un mot dépendait surtout de facteurs sémantiques – par exemple, les mots liés à l’eau sont souvent féminins et ceux liés aux transports masculins. La présentation s’interrogeait sur le rôle déterminant ou non de la méronymie, avançant que des objets globaux composés de plusieurs parties avaient tendance à être féminins, tandis que les objets composant ce tout seraient davantage masculins.
Le linguiste Kirill Fessenko est ensuite intervenu pour essayer d’éclaircir le branchement au sein de la famille des langues pamiries. Pour ce faire, il se base sur la morphologie verbale du proto-iranien pour estimer quelles irrégularités ont été engendrées dans les langues filles, ce qui permet d’établir par comparaison des sous-divisions entre ces langues.
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Enfin, Beate Reinhold s’est penchée sur la représentation de la langue et de la culture wakhie au sein des communautés s’étant établies durablement à l’étranger. Elle note que la transmission de la langue à la génération suivante revêt une importance particulière, ce qui est largement visible sur les réseaux sociaux, et que cette transmission est étroitement liée aux traditions musicales et poétiques.
Des expositions et des projections
Le colloque a aussi été l’occasion pour Leila Dodykhudoeva de présenter des livres pour enfants en langues du Pamir, une intervention précieuse dans la mesure où ces langues sont trop souvent réputées ou perçues comme ne comportant pas de forme écrite fixe.
C’est le géographe Xavier Bernier qui a eu le mot de la fin lors d’une « réflexion autour de la montagne » généraliste, avant la projection de deux courts films faisant écho aux présentations de la journée. Le premier, Bridging the Divide d’Aliaa Remtilla, suit une anthropologue qui traverse la frontière vers l’Afghanistan avec son père d’adoption, qui ne s’y est jamais rendu bien qu’il voie le pays voisin depuis sa propre maison, du côté tadjik. Il y rencontre des membres de sa famille, dont il connaissait l’existence mais qu’il n’avait jamais vu auparavant.
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Le second film, Ganj de Mehrubon Malikov – avec la participation au son du célèbre chanteur Daler Nazarov – est à la fois documentaire et fiction. Comme le décrit le programme, le réalisateur « interroge la manière dont la musique se trouve au coeur de la vie au Pamir, de la naissance à la mort. La musique comme philosophie de vie est-elle en train de disparaître ? »
En parallèle du colloque, des photos étaient exposées dans la galerie de l’auditorium de l’Inalco. Les clichés de Tobias Marschall montrant la vie quotidienne des Kirghiz du Pamir afghan et les paysages magnifiques qui les entourent se trouvaient aux côtés de ceux de Marc Brédif, étudiant de l’Inalco et photographe amateur, montrant la vallée du Bartang et celle de Shimshal dans le Pamir pakistanais.
Paulinon Vanackère
Rédactrice pour Novastan
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Un colloque sur le Pamir a eu lieu à l’Inalco
Un colloque sur le Pamir a eu lieu à l’Inalco