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Malgré son interdiction, la polygamie reste répandue au Turkménistan

Interdite depuis 2018, la polygamie demeure ancrée dans la société turkmène. Le poids des traditions et le contexte socio-économique en sont les principales causes.

Des femmes turkmènes en tenue traditionnelle. Crédit: Wikimedia Commons
Des femmes turkmènes en tenue traditionnelle. Crédit: Wikimedia Commons

Interdite depuis 2018, la polygamie demeure ancrée dans la société turkmène. Le poids des traditions et le contexte socio-économique en sont les principales causes.

D’après une récente enquête du média américain Radio Free Europe, datant de décembre, la polygamie est devenue une pratique répandue au Turkménistan. Elle est accueillie ainsi comme une nouvelle norme dans le quotidien des Turkmènes.

Toutefois, en 2018, le Parlement turkmène a voté une loi pour son interdiction.

Selon des éléments venant de l’intérieur du pays, recueillis par Radio Free Europe, la polygamie s’est développée notamment chez les hommes d’affaires et les fonctionnaires. Ces hommes cumulent plusieurs épouses, l’une officiellement et d’autres via des arrangements religieux ou à titre non officielle.

Sous l’époque soviétique, son interdiction était déjà en vigueur, avec une peine passible de deux ans de camp de travail.

Le poids de la tradition

La tradition est l’une des raisons du phénomène lié à cette pratique matrimoniale. Ce motif fut invoqué par le premier président turkmène Saparmourat Niazov, pour légaliser la polygamie, en 1999. Le premier président du pays l’avait notamment justifié par le fait de « respecter les coutumes locales et les anciennes traditions« , sans toutefois officialiser cette autorisation.

« La polygamie fait partie intégrante de la culture turkmène, qu’on le veuille ou non. Elle est un élément de l’identité nationale« , affirme Aynabat Yaylymova, dirigeante de Progres Fondation, une ONG spécialisée sur les droits humains au Turkménistan basée au Etats-Unis, et interrogée par Novastan.

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« Des pratiques coutumières autrefois jugées « rétrogrades » et « dégradantes pour les femmes » (dont la polygamie, ndlr) refont surface et sont encouragées par l’inaction et le silence de l’État« , ajoute-t-elle.

Une acceptation sociale autour de la polygamie

Selon Aynabat Yaylymova, une partie de la population turkmène serait favorable à une vie polygame, en réaction aux efforts des autorités de l’interdire du temps de l’URSS.

« À l’époque soviétique, les Turkmènes considéraient cette pratique comme « archaïque » et « dégradante » pour les relations entre les sexes. […] La nouvelle génération turkmène post-soviétique a grandi en tolérant ou normalisant ce type de relations. Il pourrait y avoir beaucoup plus de tolérance dans cette pratique« , explique l’experte.

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Toutefois, le sujet de la polygamie reste tabou au Turkménistan. « La majorité de la population la considère comme une affaire privée, comme pour les violences conjugales et l’avortement. La population n’aime pas en parler ouvertement, d’autant plus que la polygamie est criminalisée. Le sujet est peu débattu publiquement« , détaille Aynabat Yaylymova.

Des facteurs socio-économiques

La pratique est également encouragée par le contexte socio-économique dans le pays. D’après l’enquête de Radio Free Europe, les familles turkmènes acceptent parfois que leurs filles se marient en tant que second ou troisième épouse, en raison de difficultés économiques. En effet, chez les familles pauvres, il est difficile d’organiser un mariage, où la dote peut atteindre une somme très importante.

Un certain nombre de ces relations polygames sont basées sur un mariage religieux. Cela empêche les femmes et leurs enfants de pouvoir accéder à une protection légale.

D’autres facteurs sont à tenir compte, tels que les pressions familiales, l’infertilité, la stigmatisation envers les femmes non mariées et les migrations liées au travail.

Une condition difficile pour les femmes et leurs enfants

Pour Aynabat Yaylymova, une politique ultra-conservatrice du gouvernement turkmène vis-à-vis des femmes sert de « terreau fertile » pour la pratique de la polygamie.

« Les violences conjugales sont dépénalisées et le délai d’accès à l’avortement a été réduit de 12 à 5 semaines. Il est devenu difficile d’obtenir le divorce et de sortir d’une famille violente« , raconte-t-elle. « Et si l’on tient compte d’indicateurs tels que la détérioration de l’accès des femmes et des filles à l’éducation, à la santé reproductive, l’aggravation de la pauvreté et des inégalités et l’intensification des migrations de travail, on obtient ce puissant mélange« , a-t-elle ajouté.

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Les hommes turkmènes migrant à l’étranger pour y travailler forment souvent une seconde famille dans leur pays d’accueil, laissant leur famille restée au Turkménistan dans la pauvreté ou l’abandon.

La dirigeante de Turkmen Progres estime que ce sont les enfants qui souffrent le plus dans les relations polygames, car le droit civil turkmène ne reconnaît pas le mariage religieux. « Il leur est alors difficile pourde comprendre à quel point ils deviennent vulnérables, si l’homme de la famille décide de les quitter« , dit-elle.

Un symbole de pouvoir pour les hommes influents

D’autre part, la chercheuse estime que la polygamie est un « symbole de statut social » et un « symbole de pouvoir dans une société patriarcale« . « C’est une façon d’affirmer : « J’ai les moyens et les ressources, et je peux faire ce que je veux en toute impunité »« , considère-t-elle.

Aynabat Yaylymova souligne le fait que certaines femmes, en particulier les mères célibataires et les veuves, désirent être la deuxième ou la troisième partenaire d’un homme. Selon elle, celles-ci y voient une solution pour « contourner les lourdeurs des procédures juridiques civiles« .

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Elle ajoute : « La montée du consumérisme et les aspirations élevées à une vie meilleure rendent attrayante l’idée d’être la seconde épouse d’un homme capable de lui offrir un niveau de vie décent et de subvenir à ses besoins. Officiellement, être épouse et mère est une belle chose, mais officieusement, il semble plus facile de vivre avec un homme riche et influent« .

Déni des autorités

Bien que sa pratique soit illégale, aux regards de la Constitution du pays et des obligations internationales, les autorités turkmènes nient l’existence de la polygamie et évitent d’aborder publiquement les problèmes associés. De ce fait, elle est pratiqué de manière clandestine.

Aynabat Yaylymova y voit une faiblesse institutionnelle et administrative de l’Etat. « Il y a une loi, mais aucune directive d’application, aucun financement, aucune mise en œuvre, aucune évaluation. C’est un échec systémique« , dit-elle.

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La dirigeante de Turkmen Progres déclare par ailleurs : « Le déni correspond à la vision du monde du gouvernement. Il sert ses intérêts. Il revient à dire à un homme qu’il peut faire ce qu’il veut dans sa famille. […]L’État réprime également les hommes en attendant d’eux qu’ils soient les soutiens de la famille« .

Pour elle, les lois au Turkménistan n’ont qu’un rôle de formalité. « La société turkmène ignore comment cette loi est appliquée, mise en œuvre, et quelle est la position du gouvernement face à cette pratique et à ce problème culturel profondément enracinés […] De nombreux aspects de la vie turkmène échappent à tout cadre légal« .

William Onkur

Rédacteur pour Novastan

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